La Regla de san Benito
Capítulo 53
De Hospitibus suscipiendisCómo se ha de recibir á los huéspedes

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Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53
p. 375 DE LA RÉCEPTION DES HÔTES
p. 375 Nous pouvons ramener à quatre chefs les déterminations régulières que contient ce long chapitre. Saint Benoît présente d’abord les bénéficiaires de l’hospitalité monastique. Il décrit ensuite le cérémonial usité pour la réception d’un hôte. Puis il prévoit certains détails de l’organisation claustrale qui intéressent l’hospitalité. Et il veille, en terminant, à ce que le recueillement du monastère ne soit jamais déconcerté par la présence des hôtes.
Omnes supervenientes hospites tamquam Christus suscipiantur, quia ipse dicturus est: Hospes fui, et suscepistis me.
Recíbase á cuantos huéspedes llegaren al monasterio, como al mismo Cristo en persona; pues él ha de decir algun dia: Huésped fui, y me recibisteis.
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.1-53.2
p. 375 De hospitibus suscipiendis. — Omnes supervenientes hospites tamquam Christus suscipiantur, quia ipse dicturus est : Hospes fui, et suscepistis me. Et omnibus congruus honor exhibeatur, maxime tamen domesticis fidei et peregrinis.
p. 375 Saint Benoît commence par une parole de large accueillance et par l’indication du motif premier de l’hospitalité. C’est un motif de foi et de charité : les hôtes seront reçus comme le Seigneur lui-même, afin qu’il puisse nous dire au jour du jugement : « J’ai été un hôte et vous m’avez reçu » (Matth., xxv, 35) (1). Ce n’est donc pas seulement un acte de philanthropie ou de courtoisie mondaine, ni le souci de la popularité ou de l’influence ; c’est la conviction que nous recevons le Christ dans la personne des hôtes ; c’est le motif d’honorer le Seigneur partout où il se cache ; c’est la certitude qu’il nous dira merci dans l’éternité. Et s’il est une chose remarquable dans le passage évangélique auquel N. B. Père a emprunté le texte qu’il allègue, c’est que la matière du jugement porté par le Seigneur ne concerne que la charité, et la charité se traduisant par les soins accordés aux hôtes et aux souffrants.
(1) Adventantes fratres quasi Domini suscipiamus adventum... qui dicit : Hospes fui et suscepistis me (Rufin., Hist. monach., c. vii. Rosweyde, p. 464).
p. 376 Avant même de devenir surnaturelle, l’hospitalité est œuvre profondément humaine (1). L’Oriental surtout y est fidèle, depuis la plus lointaine antiquité ; l’Arabe retrouve une conscience délicate lorsqu’il s’agit des hôtes introduits sous sa tente. Dans l’Ancien Testament, les Patriarches sont de grands hospitaliers. Et l’Église a recueilli avec un soin infini la loi du Seigneur sur l’hospitalité. L’apôtre saint Paul la rappelle souvent : Hospitalitatem nolite oblivisci : per hanc enim latuerunt quidam, angelis hospitio receptis (Hebr., xiii, 2). L’évêque doit être hospitalis (I Tim., iii, 2), de même la veuve chrétienne (ibid., v, 10). Les plus anciens monuments de la littérature chrétienne régissent l’hospitalité et déterminent les mesures de prudence dont elle devait s’entourer dans un monde païen (2). Les saints Pères la célèbrent et la pratiquent : qui ne connaît, par exemple, l’histoire de saint Grégoire et de son treizième pauvre (3)? Quant à l’ordre monastique, il se fait une gloire de garder, et presque lui seul, les traditions de l’hospitalité. Avant comme après N. B. Père, nous la trouvons sans doute exercée dans toutes les familles religieuses, mais le saint Patriarche en a tracé le code complet. Pour mieux comprendre son à-propos, rappelons-nous qu’au sixième siècle les hôtelleries étaient rares ; souvent même les chemins n’existaient pas ; et on peut lire dans les Dialogues de saint Grégoire les mésaventures auxquelles était exposé un voyageur surpris par la nuit (4). Les monastères étaient précisément construits dans la solitude : il fallait bien s’y réfugier.
(1) Cf. S. Ambr., De officiis, ii, 103. P. L., XVI, 131.
(2) Cf. S. Clement., Epist. ad virgines; — la Doctrina Apostolorum.
(3) Lire aussi S. Nil, Tract. ad Eulogium, 23-24. P. G., LXXIX, 1123-1126 ; — et Pierre de Blois, Epist. XXIX. P. L., CCVII, 98-100.
(4) Dial., l. III, c. vii. P. L., LXXXVII, 229 sq.
p. 376 On recevra tous arrivants, dit la Règle. En principe, personne ne doit être exclu, puisque le motif de l’hospitalité, que rappellera tout aussitôt saint Benoît, vaut pour tous, puisqu’il y a du Seigneur dans toutes les âmes, puisque toutes sont aimées de lui. Néanmoins, et encore que la Règle ne le marque point explicitement, il est des réserves qui s’imposent. D’abord, tout ce que dit N. B. Père de la réception des hôtes dans le monastère exclut de sa pensée l’idée d’hospitaliser les femmes. Pourtant il y eut des monastères, Cluny par exemple, qui installèrent hors du cloître des hospices où l’on recevait les femmes et les enfants en bas âge (5). Il fallait écarter aussi les malfaiteurs de profession et les gens notoirement dangereux. De même, les ennemis de l’Église et les hérétiques dénoncés ne pouvaient partager le pain des moines (6) ; et n’est-ce pas à des catholiques seuls que s’applique tout le cérémonial de l’hospitalité? En dépit de toutes les précautions, on peut introduire chez soi par surprise des personnages peu délicats. Aussi la Règle du Maître prescrit-elle que deux frères couchent dans le logis des hôtes et ferment bien la porte, afin que nul ne s’échappe nuitamment et n’emporte la literie ou d’autres objets ! Il est permis d’être même un peu plus regardant, aujourd’hui. Nous devons, pour accueillir les hôtes inconnus, songer non seulement à la charité individuelle, mais encore à la sécurité conventuelle. Et maintenant que les auberges et les hôtels ne manquent pas, il n’y a nulle cruauté à fermer sa porte aux gens douteux.
(5) Le même usage existait dans les monastères de saint Pacôme : cf. S. Pach., Reg., li.
(6) Nobis in monasterio hospitalitas cordi est; omnesque ad nos venientes, laeta humanitatis fronte suscipimus. Veremur enim ne Maria cum Joseph locum non inveniat in diversorio, ne nobis Jesus dicat exclusus : Hospes eram, et non suscepistis me. Solos haereticos non recipimus (S. Hieron., Apologia adv. libros Rufini, l. III, 17. P. L., XXIII, 469). — Cf. S. Basil., Reg. brev., cxxiv.
p. 377 Remarquons-le, d’ailleurs : il est des institutions charitables qui ont l’hospitalité pour but exclusif ou partiel ; elles portent le nom que leur vaut leur office : on les appelle des établissements hospitaliers. Il en est d’autres qui sont hospitalières, non plus par définition, mais par extension. Et c’est notre cas : l’hospitalité ne fait point partie essentielle de la vie bénédictine, mais seulement partie intégrante ; partie intégrante, susceptible par conséquent d’être étendue ou réduite d’après les besoins et les temps, d’être adaptée aux circonstances, proportionnée aux ressources, calculée selon les règles de la prudence, subordonnée enfin aux lois les plus hautes de la vie monastique.
p. 377 Omnes supervenientes. Les hôtes peuvent arriver à toute heure et même sans être annoncés, ce qui, au temps de saint Benoît, eût été souvent difficile : incertis horis supervenientes hospites. Depuis cette aimable création de Louis XI qui s’appelle la poste, il est plus naturel et plus sûr, afin de ne provoquer aucun étonnement et aucun désordre, d’avertir par un mot. Pourtant il ne faudrait pas se montrer trop intransigeant sur ce point, et l’hospitalité monastique doit être prête à tout, même aux surprises.
p. 377 Et omnibus... Ce n’est pas un homme que le moine reçoit dans la personne de l’étranger qui se présente, disait saint Éphrem (1), mais Dieu lui-même : aussi ne faut-il faire aucune acception de personnes. Mais encore que la bienveillance et la disposition intérieure soient les mêmes pour tous, néanmoins l’expression extérieure de notre respect et de nos attentions doit être calculée selon la qualité des hôtes, et saint Benoît prescrit qu’on rende à tous l’honneur qui convient, congruus honor. Ce n’est que prudence et charité. Serait-ce traiter convenablement un particulier et le mettre à l’aise que de lui rendre les mêmes honneurs qu’à un prince? Un laïc s’attend-il à être accueilli comme un évêque? Pauperi sufficit panis grossus, olus et faba, dit Bernard du Cassin ; diviti vero vix sufficit porcus, vel caro bovina, aut altilia delicata.
(1) Testamentum (inter S. Ephrem opp. graec. lat., t. II, p. 244).
p. 378 Il y a trois catégories d’hôtes pour lesquels N. B. Père réclame des soins spéciaux. D’abord les domestici fidei. Peut-être s’agit-il de nos frères dans la foi, de ceux qui sont de la même maison, de la même famille surnaturelle, conformément aux paroles de l’Apôtre : « Vous n’êtes plus des hôtes désormais ni des étrangers, mais vous êtes les citoyens du temple saint, et vous êtes de la famille de Dieu : cives sanctorum et domestici Dei » (Eph., ii, 19). Operemur bonum ad omnes, maxime autem ad domesticos fidei (Gal., vi, 10). On fera un accueil plus chaleureux à un chrétien qu’à un juif ou à un infidèle. Les domestici fidei ne seraient-ils pas plutôt les moines étrangers ou les clercs? C’est pour ceux-là précisément que saint Pacôme recommandait d’avoir plus d’égards (1).
(1) Quando ad ostium monasterii aliqui venerint, si clerici fuerint aut monachi, majori honore suscipiantur (Reg., li).
p. 378 Peregrini. Les pèlerins appartiennent à Dieu à un titre tout particulier. Ils cherchent Dieu : il faut les aider à le rencontrer ; là où ils s’arrêtent, il faut leur faire une petite patrie. Un peu plus loin, N. B. Père prescrira encore cette sollicitude extrême envers les pèlerins, et il demandera qu’on l’étende aux pauvres : Quia in ipsis magis Christus suscipitur : namdivitum terror ipse sibi exigit honorem. Il est superflu, dit finement saint Benoît, de réclamer pour les riches et les puissants des marques de respect et des égards qu’ils obtiendront sans peine. L’éclat imposant de leur personne et de leur équipage, l’honneur qu’ils procurent à ceux qu’ils visitent, l’espoir peut-être d’en obtenir quelque faveur : tous ces sentiments nous aident à les bien accueillir. Mais avec les pauvres gens, il est difficile d’aller jusqu’à l’obséquiosité. Pourtant ils sont plus reconnaissants, parce qu’ils sont moins accoutumés aux attentions. Et c’est en eux surtout qu’on reçoit le Christ ; ils sont les membres privilégiés de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de celui qui a vécu sur la terre comme un pèlerin, comme un pauvre, comme l’étranger toujours en quête d’un gîte : Vulpes foveas habent, et volucres caeli nidos; Filius autem hominis non habet ubi caput reclinet (Matth., viii, 20). — Notons que saint Benoît ne parle jamais d’étrangers, mais d’hôtes : c’est la formule chrétienne.
Et omnibus congruus honor exhibeatur, maxime domesticis fidei, et peregrinis.
Dese á todos el honor correspondiente, en especial á los que están unidos con nosotros con los lazos de una misma fé, y á los peregrinos.
Ut ergo nuntiatus fuerit hospes, occurratur ei a Priore vel a fratribus, cum omni officio charitatis:
Al punto, pues, que se dé aviso de haber llegado algun huésped, saldrán á recibirle el prelado, y algunos monges con muestras de una sincera caridad;
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.3
p. 378 Ut ergo nuntiatus fuerit hospes, occurratur ei a priore vel fratribus, cum omni officio caritatis.
p. 378 Pour décrire le cérémonial de la réception d’un hôte, saint Benoît prend celui-ci à la porte du monastère et l’accompagne tout le cours de sa visite. — Les moines d’Orient avaient parfois l’habitude de se porter tous à la rencontre des hôtes (1). Mais il y a lieu pour les cénobites d’être un peu moins empressés que les solitaires de Nitrie et de Scété. Saint Pacôme et saint Basile (2) veillent à ce que toute arrivée d’hôtes n’évoque point la communauté entière : et saint Benoît, bien lu, ne prescrit pas le contraire. A l’arrivée d’un hôte, la communauté pouvait être occupée à l’office divin, ou dispersée çà et là, s’employant aux travaux divers. De plus, on conçoit l’embarras qu’aurait pu causer à certains visiteurs une levée en masse de tout le couvent. Surtout quel désordre dans le monastère que cette nécessité pour tous de se rendre à la porte pour chaque arrivant, et à toute heure ! Nous devons donc admettre que le cérémonial indiqué ici — et les coutumes monastiques l’ont interprété dans le même sens — était appliqué avec plus ou moins de solennité selon les circonstances de temps, de lieu et de personne. Sans doute, il arrivait souvent que le portier et l’hôtelier intervenaient seuls. D’autres fois, la réception était conventuelle, et on avertissait probablement les frères par un signal déterminé. Malgré son laconisme, la Règle distingue les cas où c’est le supérieur (prior) qui reçoit, et les cas où cet office revient « aux frères », c’est-à-dire non pas nécessairement à la communauté entière, mais aux frères chargés des hôtes, ou bien aux doyens, ou bien à ceux qui se trouvent libres.
(1) Ubi peregrinos fratres advenire senserunt, continuo velut examen apum, singuli quique ex suis cellulis proruunt, atque in obviam nobis laeto cursu et festina alacritate contendunt, portantes secum quamplurimi ipsorum urceos aquae et panes, secundum quod Propheta corripiens quosdam dicit : Quia non existis filiis Israël in obviam cum pane et aqua (II Esdr., xiii, 2). Tunc deinde susceptos nos adducunt primo cum psalmis ad ecclesiam, lavant pedes, ac singuli quique linteis quibus utebantur abstergunt, quasi viae laborem levantes, re autem vera vitae humanae aerumnas mysticis traditionibus abluentes (Rufin., Hist. monach., c. xxi. Rosweyde, p. 477-478).
(2) S. Pach., Reg., l-li. — S. Basil., Reg. fus., xxxii, xlv ; Reg. brev., cccxiii.
et primitus orent pariter, et sic sibi socientur in pace.
y despues de haber orado, todos juntos, se darán mutuamente el ósculo de paz,
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.4-53.5
p. 379 Et primitus orent pariter, et sic sibi socientur in pace. Quod pacis osculum non prius offeratur, nisi oratione praemissa, propter illusiones diabolicas.
p. 379 Avant toute chose, on priera ensemble, et dans l’oratoire, comme le spécifiera bientôt saint Benoît. Les premiers chrétiens n’accueillaient personne qu’à coup sûr. Le fidèle d’un diocèse n’était admis à la communion d’une autre église que moyennant des lettres de recommandation (litterae commendatitiae, litterae formatae) (3). Le « Symbole » eut primitivement cette fonction de discerner les catholiques de ceux qui ne l’étaient pas : c’était le mot de passe. A l’époque arienne, les catholiques se distinguaient des hérétiques par une cédule qui portait les initiales grecques du Père, du Fils et du Saint-Esprit : Π. Υ. Α.-Π. La même pensée a pu incliner saint Benoît à faire de la prière commune le prélude de toute réception : dès lors que l’hôte y consent, c’est donc qu’il est en paix avec l’Église. On n’entre ainsi en communion avec un visiteur qu’après s’être assuré qu’il est lui-même en communion avec Dieu.
(3) Sur la tessera hospitalis antique, cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines : Hospitium. — Selon Tertullien, ce qui réunit toutes les églises, c’est communicatio pacis, et appellatio fraternitatis, et contesseratio hospitalitatis (De praescript., c. xx, P. L., II, 32).
p. 380 Mais N. B. Père, insistant pour que cette prière se fasse tout d’abord, suggère un autre motif : propter illusiones diabolicas. Les Pères d’Orient, dont s’inspire immédiatement la Règle, sont plus explicites. Il arrivait parfois que le diable prenait forme humaine pour s’introduire dans les monastères et molester les religieux : la prière préalable était le moyen le plus efficace pour neutraliser toute influence diabolique. Il était de règle, dit Rufin, que la prière précédât toujours la salutation (1). D’ailleurs, se prémunir contre un contact avec les hérétiques ou avec d’autres pervers, c’est encore déjouer les « illusions diaboliques » ; il est trop certain que des êtres corrompus et viciés portent avec eux, en même temps que leurs habitudes et leurs souillures, une atmosphère malsaine.
(1) Forma hujusmodi inter monachos observatur, ut si quis ad eos veniat... ante omnia ut oratio fiat, ut nomen Domini invocetur : quia si fuerit aliqua transformatio daemonis, continuo oratione facta diffugiet (Hist. monach., c. i. Rosweyde, p. 456-457). — Cf. Verba Seniorum : Vitae Patrum, V, xii, 15. Rosweyde, p. 614.
p. 380 Après la prière, le baiser de paix. C’est le rite antique de salut entre chrétiens : Salutate invicem in osculo sancto, disait l’Apôtre. Rufin mentionne encore le baiser fraternel des moines et de leurs hôtes.
Quod pacis osculum non prius offeratur, nisi oratione præmissa, propter illusiones diabolicas.
el cual no debe darse hasta despues de haber orado, para precaver las ilusiones del enemigo.
In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas. Omnibus venientibus sive discedentibus hospitibus,
Salúdenles con una humildad profunda, porque en cuantos huéspedes entran, ó salen del monasterio,
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.6-53.7
p. 380 In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas. Omnibus venientibus sive discedentibus hospitibus, inclinato capite, vel prostrato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur, qui et suscipitur.
p. 380 Nous pourrions voir dans cette phrase une sorte de parenthèse, déterminant la physionomie générale de l’accueil fait aux hôtes et comme l’accent des salutations qu’on leur adresse. Déjà N. B. Père a prescrit d’aller vers eux en tout empressement, « avec tous les bons offices qu’inspire la charité » ; il nous dit maintenant de les saluer « en toute humilité » ; bientôt nous serons invités à les traiter « en toute humanité ». Ce n’est point de politesse mondaine qu’il est question : il s’agit de courtoisie et d’humilité surnaturelles. Nous savons que l’humilité monastique se manifeste dans la soumission à Dieu et à toute créature pour l’amour de Dieu : et puisque c’est uniquement le Christ que nous reconnaissons dans les hôtes, nous ne rougirons pas de le vénérer profondément en eux. Devant tous ceux qui arrivent ou qui partent, on fera l’inclination ou la prostration, probablement selon la dignité de l’hôte (1). Nous avons dû abandonner l’usage de la prostration.
(1) Saepe dixit (abbas Apollo) de suscipiendis monachis, quod oportet adorare fratres advenientes : non enim ipsos, aiebat, sed Deum adorasti (Pallad., Hist. Laus., c. lii. Rosweyde, p. 751). — Cf. Rufin., Hist. monach., c. ii. Rosweyde, p. 458. — Verba Seniorum : Vitae Patrum, III, 195. Rosweyde, p. 528-529. — Vita Porphyrii, xxxv. P. G., LXV, 1227-1228.
inclinato capite, vel prostrato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur, qui et suscipitur.
debe ser adorado Jesucristo, á quien se recibe en sus personas, inclinando la cabeza, ó postrándose en tierra.
Suscepti autem hospites ducantur ad orationem, et postea sedeat cum eis Prior, aut cui jusserit ipse.
Lleven los huéspedes á orar luego que les reciban, y despues se sentará con ellos el prelado, ó aquel á quien este mandáre:
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.8-53.9
p. 381 Suscepti autem hospites ducantur ad orationem, et postea sedeat cum eis prior, aut cui jusserit ipse. Legatur coram hospite lex divina, ut aedificetur, et post haec omnis ei exhibeatur humanitas.
p. 381 La parenthèse fermée, saint Benoît reprend la description du cérémonial de l’hospitalité. L’hôte accueilli dans le monastère sera donc conduit tout d’abord à l’oratoire, comme il a été dit précédemment, puis salué et embrassé. Les frères, qui peut-être s’étaient réunis pour le recevoir, retournent à leur travail ; et pour demeurer auprès de lui, pour l’accompagner, il restera l’Abbé ou celui que l’Abbé aura désigné.
p. 381 L’intention de saint Benoît est qu’on lise immédiatement aux hôtes, selon la coutume des anciens Pères, « la loi divine », c’est-à-dire un passage de la sainte Écriture ou des écrivains catholiques, quelque chose de ce qui est pour le moine lui-même matière de lecture spirituelle, lectionis divinae : on traite vraiment l’hôte comme quelqu’un de la famille. Cette lecture l’édifie et le prépare à bénéficier de son séjour dans la maison de Dieu. On a conservé au Mont-Cassin un recueil de petites exhortations à l’usage des hôtes : elles sont extraites de saint Grégoire. Tandis que l’âme reçoit la nourriture spirituelle, le repas matériel s’apprête à la cuisine. Mais les mœurs ont changé. Peut-être les voyageurs se sont-ils plaints qu’on les fît attendre trop longtemps le dîner et le repos... Toujours est-il que la coutume s’est introduite de ne leur lire la loi divine qu’au réfectoire.
p. 381 Après la lecture, poursuit N. B. Père, qu’on traite l’hôte avec toute « l’humanité » possible, qu’on lui procure tous les soulagements dont il a besoin. Saint Benoît prend ici le mot humanitas dans le sens de soins et secours affectueux, comme l’ont fait Rufin (2) et Cassien (3), à qui cette expression est empruntée. Et la Règle indique toute une série d’attentions délicates, elle décrit la petite fête qu’on fera pour l’hôte (1).
(2) Habebat (abbas Isidorus) hospitalem cellulam, in qua adventantes hospitio recipiat et omni humanitate refoveat (Hist. monach., c. xvii. Rosweyde, p. 476).
(3) Inst., V, xxiv ; Conlat. II, xxv ; XXI, xiv.
(1) Cumque salutans nos orasset more sibi solito, pedes hospitum propriis manibus lavat, et docere nos ex Scripturis quae ad aedificationem vitae ac fidei pertinent, coepit... Et ut vidit nos, statim prior adoravit usque ad terram, et surgens osculo nos suscepit. Ubi autem ingressi sumus monasterium, oratione prius (ut moris est) data, pedes nostros propriis manibus lavat, et caetera quae ad requiem corporis pertinent adimplevit (Rufin., Hist. monach., c. ii et vii. Rosweyde, p. 458, 464).
Legatur coram hospite lex divina, ut ædificetur, et post hæc omnis ei exhibeatur humanitas.
léase en presencia del huésped la palabra de Dios para que se edifique, y se le tratará despues con el mayor agasajo.
Jejunium a Priore frangatur propter hospitem; nisi forte præcipuus sit dies jejunii, qui non possit violari.
Por respeto al huésped se dispensará el superior del ayuno, á no ser que sea uno de los ayunos principales, que esté obligado á observarlo;
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.10-53.11
p. 382 Jejunium a priore frangatur propter hospitem; nisi forte praecipuus sit ille dies jejunii, qui non possit violari. Fratres autem consuetudines jejuniorum prosequantur.
p. 382 La plupart des hôtes étaient chrétiens : ils savaient ce que c’est qu’un jeûne ecclésiastique ; ni eux ni l’Abbé ne pouvaient s’en dispenser. Mais le supérieur pouvait enfreindre le jeûne régulier, moins sévère. La charité vaut mieux que le jeûne. Et peut-être l’hôte aurait-il mis un peu de timidité à user de la table monastique, si son commensal n’avait consenti à prendre que peu de chose (2). Au reste, saint Benoît note que l’exception du jeûne régulier ne concerne que les hôtes et le supérieur, et encore, selon le chapitre LVI, ceux des religieux qui l’assisteront à cette table ou qui l’y remplaceront. Les autres frères demeureront fidèles aux coutumes qui régissent le jeûne, de telle sorte qu’à l’occasion des hôtes le relâchement ne s’introduise jamais dans le monastère. Du reste, nous verrons bientôt comment l’organisation intérieure du service de l’hospitalité permettait de concilier la charité et l’observance.
(2) Cf. Cass., Inst., V, xxiv-xxvi. Et ailleurs (Conlat. II, xxvi), le même Cassien remarque : Satis absurdum est, ut fratri, immo Christo mensam offerens non cum eo cibum pariter sumas aut ab ejus refectione te facias alienum.
p. 382 Dans la formule omnis humanitas, certains commentateurs, par exemple Bernard du Cassin et Jean de Torquemada, ont cru reconnaître la permission de servir de la viande aux hôtes. Mais la pratique contraire était presque partout en vigueur, et les Cisterciens s’y tiennent habituellement. On ne vient pas dans un monastère pour y trouver bonne chère ; un repas somptueux scandaliserait plutôt les hôtes (3). Néanmoins, sans blesser les lois de la pauvreté et de la frugalité monastiques, nous ne devons pas leur imposer la sévérité de notre menu.
(3) A ceux qui s’étonneraient d’être trop bien traités, on pourrait faire lire l’anecdote racontée dans les Verba Seniorum : Vitae Patrum, III, 5. Rosweyde, p. 493.
Fratres autem consuetudines jejuniorum prosequantur.
pero continuarán los demás monges con los ayunos acostumbrados.
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.12-53.15
p. 382 Aquam in manibus Abbas hospitibus det; pedes hospitibus omnibus tam Abbas, quam cuncta congregatio lavet; quibus lotis, hunc versum dicant : Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui. Pauperum autem et peregrinorum maxime susceptio omni cura sollicite exhibeatur : quia in ipsis magis Christus suscipitur (1). Nam divitum terror ipse sibi exigit honorem.
(1) Ne avertas oculum, aut inanem dimittas pauperem : ne forte Dominus in hospite aut in paupere ad te veniat (S. Macar., Reg., xx).
p. 383 L’Abbé versera l’eau sur les mains des hôtes et leur lavera les pieds. Parce que l’Abbé tient la place du Christ dans le monastère, c’est à lui qu’est réservée une fonction qui rappelle la condescendance du Seigneur envers ses Apôtres, à la dernière Cène, et qui est expressive de l’humilité et de la charité chrétiennes. Verser l’eau sur les mains de ceux qui vont se mettre à table était, chez les anciens, le geste d’un serviteur ou d’un disciple (2) ; il devint, pour saint Martin (3), le geste d’un moine qui veut honorer ses hôtes ; et saint Benoît en fit une règle. Cette pratique s’observe aujourd’hui encore, à la porte du réfectoire, lorsqu’un hôte y est introduit pour la première fois. Quant au lavement des pieds, tel qu’il figurait assez communément au programme de l’hospitalité antique, il ne convient plus à nos mœurs occidentales, et il est supprimé depuis longtemps : il s’agit d’honorer les hôtes, non de les gêner.
(2) Est hic Eliseus, filius Saphat, qui fundebat aquam super manus Eliae (IV Reg., iii, 11). — Cf. S. Athanasii, Prooem. Vitae S. Antonii. P. G., XXVI, 839.
(3) Sulp. Sever., Vita B. Martini, xxv. P. L., XX, 171.
p. 383 Comprenons bien dans quel sens la Règle veut que la communauté entière procède avec l’Abbé au lavement des pieds de tous les hôtes. Selon la remarque de D. Mège, les hôtes seraient fort à plaindre « s’ils devaient souffrir d’être lavés et relavés autant de fois qu’il y a de religieux ! » Le texte signifie probablement que tous les religieux devront remplir, à tour de rôle, cet office charitable ; c’est ainsi que les choses se sont passées autrefois dans beaucoup de monastères (4). On ne lavait pas les pieds de tous les hôtes, mais de quelques-uns seulement ; et cette faveur était réservée de préférence aux pauvres, comme y invitaient les mots qui, dans la Règle, suivent immédiatement le cérémonial de l’ablution. Il n’est pas impossible non plus que la vraie pensée de N. B. Père soit que toute la communauté assiste habituellement à ce qu’on a appelé depuis le Mandatum et qu’elle y prenne part, comme nous le faisons le Jeudi saint ou la veille de la vêture d’un novice. Cette interprétation peut se réclamer, elle aussi, d’anciens usages. Il y avait chaque jour pour le Mandatum un moment déterminé : car on ne lavait pas ainsi, conventuellement, les pieds de chaque hôte dès l’instant de son arrivée, ce qui eût singulièrement troublé le bon ordre et déconcerté l’horaire. Dans les monastères du moyen âge on réunissait les hôtes, ordinairement au chapitre, avant ou après le repas, ou bien le soir après Complies. Saint Benoît prescrit qu’après le Mandatum on récite une petite prière empruntée au psaume xlvii, afin de témoigner à Dieu de la gratitude pour la visite qu’il faisait au monastère dans la personne des hôtes.
(4) Ainsi Pierre le Vénérable écrit à saint Bernard : Facimus quod possumus, et per totius anni spatium, unaquaque die tribus peregrinis hospitibus manus et pedes abluimus, panem cum vino offerimus, Abbate in ordine suo id faciente, nullisque, nisi infirmis, qui hacc implere non valent, exceptis (Epist., l. I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 131).
p. 384 Ainsi accueillis dans la famille, les hôtes se conformaient le plus possible à son régime et prenaient part à sa prière comme à ses travaux : mais de tout cela saint Benoît ne dit rien. Chez les moines de Nitrie, on laissait les hôtes se reposer pendant une semaine ; puis on occupait les uns à la cuisine, ou à la boulangerie, ou au jardin, les autres à la lecture et à l’étude. Jusqu’à midi, ils gardaient le silence dans l’hôtellerie, mais ils pouvaient parler ensuite (1). L’Abbé Isaïe invite les hôtes à rendre tous les services dont ils sont capables (2). La Règle du Maître veut que l’hôte qui prolonge son séjour au delà de quarante-huit heures soit contraint de travailler.
(1) Pallad., Hist. Laus., c. vii. Rosweyde, p. 713.
(2) Oratio III, 3. P. G., XL, 1110.
pedes hospitibus omnibus tam Abbas, quam cuncta congregatio lavet;
y láveles los pies con asistencia de la comunidad,
quibus lotis, hunc versum dicant: Suscepimus, Deus, misericordiam tuam, in medio templi tui.
y concluido el lavatorio, dirán todos este verso: Suscepimus Deus misericordiam tuam in medio templi tui.
Pauperum et peregrinorum maxime susceptionum cura sollicite exhibeatur; quia in ipsis magis Christus suscipitur. Nam divitum terror ipse sibi exigit honorem.
Póngase sobre todo el mayor cuidado en el recibimiento de pobres y peregrinos, porque en estos se recibe á Jesucristo mas particularmente que en los demás; porque los ricos y poderosos bastante recomendacion se atraen con su soberanía, para que se les dé el honor que les es debido.
Coquina Abbatis et hospitum per se sit, ut incertis horis supervenientes hospites, qui nunquam desunt Monasterio, non inquietent fratres.
Haya cocina separada para el abad, y huéspedes, porque como llegan estos á todas horas, y nunca faltan en los monasterios, no perturben á los monges.
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.16
p. 384 Coquina Abbatis et hospitum per se sit, ut incertis horis supervenientes hospites, qui numquam desunt monasterio, non inquietent fratres.
p. 384 L’organisation claustrale nécessaire pour faire face au devoir de l’hospitalité comprend deux éléments : la cuisine et les cuisiniers, l’hôtellerie et l’hôtelier.
p. 384 Afin d’assurer l’ordre et la paix dans le monastère, saint Benoît le dote de trois cuisines : celle de la communauté (chap. XXXI), celle des malades (chap. XXXVI), celle de l’Abbé et des hôtes (chap. LIII). Grâce à cette séparation, les hôtes pourront survenir à toute heure, sans que leur arrivée et le souci de préparer leur repas soient ressentis par la communauté. On a cité souvent l’exemple de Cluny, où ensemble le Pape, l’empereur, plusieurs rois avec une suite nombreuse, pouvaient descendre sans que la régularité tranquille de la vie monastique en souffrît. Mais l’usage prévalut de bonne heure, en certains lieux, que l’Abbé mangeât avec ses hôtes au réfectoire commun et qu’une seule cuisine suffit aux deux tables. Ou bien, comme le note Paul Diacre, les deux cuisines étaient juxtaposées, et un guichet permettait de faire passer les plats de l’une à l’autre.
In quam coquinam ad annum ingrediantur duo fratres, qui ipsum officium bene impleant.
Se encargará todos los años el cuidado de esta cocina á dos monges, que desempeñen bien este oficio,
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.17-53.20
p. 385 In quam coquinam ingrediantur duo fratres ad annum, qui ipsum officium bene impleant. Quibus, ut indigent, solatia administrentur, ut absque murmuratione serviant : et iterum quando occupationem minorem habent, exeant, ubi eis imperatur, in opera. Et non solum in ipsis, sed et in omnibus officiis monasterii ista sit consideratio : ut quando indigent, solatia accommodentur eis; et iterum quando vacant, obediant imperanti.
p. 385 Deux frères sont désignés pour cette cuisine des hôtes. Tandis que les moines sont tous, à tour de rôle, chargés de la cuisine de la communauté et servent pendant une semaine, les cuisiniers des hôtes restent en fonction une année entière. Pourquoi ces différences? Parce que, la dignité des hôtes réclamant un service plus soigné que celui des religieux, on y affectait seulement les frères les plus habiles : qui ipsum officium bene impleant; et on les y maintenait toute une année à raison même de leur dextérité et des habitudes acquises.
p. 385 Et parce que le travail pouvait varier beaucoup selon le nombre des hôtes, la Règle veille, avec discrétion et avec prudence tout à la fois, à ce que nul ne soit accablé et à ce que personne pourtant ne demeure oisif. Lorsqu’il y aura affluence de convives, on donnera de l’aide ; et, en revanche, lorsque l’hôtellerie sera vide ou à peu près, les moines qui y sont habituellement occupés, ne devront pas se considérer comme dispensés du travail conventuel : ils iront travailler là où l’obéissance les enverra. A cette occasion, saint Benoît rappelle la condition commune de tous les officiers du monastère, qui ne doivent jamais être surchargés et jamais non plus se soustraire à l’obéissance et au labeur quotidien : obediant imperanti (1).
(1) Le texte autorisé porte imperatis.
Quibus, ut indigent, solatia administrentur, ut absque murmuratione serviant; et iterum quando occupationem minorem habent, exeant, ubi eis imperatur, in opera.
y les podrán dar compañeros, que les ayuden, si fuere necesario, para que sirvan sin murmuracion; pero cuando hubiere poco que hacer en este oficio, trabajarán en lo que se les mande:
Et non solum in ipsis, sed et in omnibus officiis Monasterii ista sit consideratio:
y no solamente en este oficio, sino tambien en los demás del monasterio téngase este cuidado
ut quando indigent, solatia accommodentur eis; et iterum quando vacant, obediant imperatis.
de dar compañeros á los que los necesitan; y cuando no tengan que hacer, hagan lo que se les mandáre.
Item et cellam hospitum habeat assignatam frater, cujus animam timor Dei possidet:
Encárguese á un monge timorato el cuidado de la hospedería,
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.21-53.22
p. 385 Item et cellam hospitum habeat assignatam frater cujus animam timor Dei possideat; ubi sint lecti strati sufficienter; et domus Dei a sapientibus sapienter administretur.
p. 386 Il n’y a pas de monastère complet sans hôtellerie. On pourrait écrire toute une histoire des hôtelleries monastiques. Cette cella hospitum n’est évidemment pas une cellule, une pièce unique, où tous les hôtes reposeront pêle-mêle : c’est un logis, c’est tout un corps d’habitation. Dans la Vie de saint Benoît, lorsqu’il est question des plans du monastère de Terracine fournis en songe par le Patriarche, il est fait mention de l’endroit où l’on reçoit les hôtes (1). Dès l’époque de N. B. Père probablement, l’hôtellerie était isolée du reste du monastère. La Règle n’a point déterminé sa place exacte ; mais la coutume monastique, conformément à l’esprit et aux intentions de saint Benoît, l’a placée à l’écart du cloître, du dortoir et du réfectoire des religieux, ordinairement tout près de la porte d’entrée. C’était déjà l’usage chez saint Pacôme.
(1) S. Greg. M., Dial., l. II, c. xxii.
p. 386 A Cluny, où l’hospitalité était largement exercée, le logis des hôtes se composait de deux parties : l’hôtellerie proprement dite, placée sous la juridiction de l’hôtelier et qui recevait les voyageurs riches ou aisés ; l’aumônerie, administrée par l’aumônier et qui accueillait les voyageurs pauvres, les pèlerins, les infirmes, les indigents du pays (2). C’est à l’aumônerie qu’avait lieu, chaque jour, le Mandatum, dont nous parlions naguère. L’histoire des « hospices » bâtis auprès des monastères et par leur soin se rattache à ce chapitre de l’hospitalité. Dès le sixième et le septième siècle, les hospices monastiques sont nombreux en Gaule.
(2) Cf. Pignot, Histoire de l’Ordre de Cluny, t. II, p. 456-463.
p. 386 Il y aura dans chaque cellule un ameublement convenable, moins pauvre sans doute que celui des religieux. Saint Benoît mentionne seulement le lit : n’est-ce pas ce dont l’hôte a le plus besoin, avec la table du réfectoire? Et, afin d’éviter d’être pris au dépourvu, on veillera à ce qu’il y ait un nombre suffisant de lits garnis : ubi sint lecti strati sufficienter.
p. 386 N. B. Père a défini d’un seul mot les vertus qu’il réclame de l’hôtelier : « la crainte de Dieu » lui doit être comme une clôture où son âme demeure captive : cujus animam timor Dei possideat. Il y a pour l’hôtelier des devoirs et des dangers spéciaux. On attend de lui de la prudence, de la perspicacité même ; il lui faut de la charité, une patience inaltérable, beaucoup d’abnégation ; il lui faut à la fois de l’empressement et de la réserve. L’honneur de la communauté, son bon renom, l’édification des étrangers dépendent en grande partie de lui. C’est lui qui, le premier, entre en relations avec les postulants ; il prépare, discrètement, les voies au Maître des novices. Et l’on devine les périls de cette charge : la distraction de l’esprit, le dégoût des choses de Dieu, de l’office, d’une étude devenue si difficile, le souci exagéré des choses du dehors. Sous prétexte de s’accommoder à la mentalité de certains visiteurs, sa conversation ne doit jamais être séculière ; il est telles questions sur lesquelles il lui est bien permis d’avouer son ignorance : qui s’attend à rencontrer chez lui un correspondant de l’agence Havas? On ne lui demande pas davantage de se constituer en permanence directeur et prédicateur. Enfin, un scrupule très délicat de désintéressement l’empêchera de faire tourner au profit de ses relations personnelles des sympathies qui s’adressent à d’autres frères ou à la communauté tout entière. En résumé, dit saint Benoît, l’hôtellerie, qui dans le monastère est à un titre particulier la maison de Dieu, doit être confiée à des gens sages, qui l’administrent avec sagesse.
ubi sint lecti strati sufficienter, et domus Dei a sapientibus sapienter administretur.
en la que estén las camas con todo aseo, para que la casa de Dios sea sábiamente administrada por hombres sabios.
Hospitibus autem, cui non præcipitur, nullatenus societur neque colloquatur:
No acompañe, ni hable con los huéspedes el que no tuviere órden para ello;
Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 53.23-53.24
p. 387 Hospitibus autem, cui non praecipitur, nullatenus societur neque colloquatur : sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut dictum est, et petita benedictione, pertranseat, dicens sibi non licere colloqui cum hospite.
p. 387 Cette réflexion dernière nous donne toute la pensée de saint Benoît sur le caractère et la mesure de nos relations avec l’extérieur. L’hospitalité, telle qu’elle a été décrite dans ce chapitre, est un office de foi, puisque c’est le Seigneur que nous recevons dans la personne des hôtes ; un office de charité aussi et d’évangélisation, car il n’est pas possible d’entrer en contact avec la dignité recueillie et aimable de la vie monastique sans y trouver un bénéfice surnaturel. Nous enseignons quelquefois par nos paroles, quelquefois par nos livres : nous enseignons surtout par notre vie. Sous cette forme-là, la doctrine ne saurait être contestée. Le livre des Actes nous a dit l’édification des âmes païennes au spectacle de la communauté chrétienne primitive. Elle est réelle, encore qu’inaperçue peut-être, l’impression produite sur tous ceux qui assistent à nos offices, et, à l’intérieur du monastère, sur les prêtres et les personnes cultivées, dont l’influence rayonne ensuite autour d’elles.
p. 387 Mais saint Benoît a voulu que cet apostolat du dedans se conciliât avec les conditions mêmes de notre vie, de telle sorte que l’exercice de la charité n’entraînât jamais une diminution de paix et d’observance. Déjà N. B. Père a prescrit certaines précautions ; il demande maintenant que les hôtes soient remis exclusivement aux soins de l’hôtelier, et les autres frères dispensés d’intervenir. On retrouve dans la plupart des anciennes Règles des dispositions analogues (1). Il est constant que ce sont les moines nonchalants, dissipés et bavards, qui sont les plus prompts à se mettre en rapport avec le monde. Et c’est normal : par leur vie ils lui appartiennent déjà ; comme ils ne savent que faire de leur temps, ils en donnent à tout venant. Il n’est guère de point où la nature se fasse davantage illusion. Ceux-là recherchent plus avidement les gens de l’extérieur pour qui les gens de l’extérieur sont un plus sérieux danger. Et quand bien même nous aurions tout ce qui est nécessaire pour édifier, nous ne saurions exercer selon Dieu, et avec profit, un apostolat qui n’est point guidé par l’obéissance.
(1) S. Pach., Reg., l-li. — S. Basil., Reg. fus., xxxii-xxxiii. — Cass., Inst., IV, xvi. — Saint Benoît cite textuellement la Ire Règle des SS. Pères : Venientibus (hospitibus) nullus nisi unus cui cura circa hospitale fuerit injuncta occurat et responsum det venientibus. Orare vel pacem offerre non liceat ulli nisi primo videatur ab eo qui praeest Patre; et oratione simul peracta, sequatur ordine suo pacis officium reddere. Nec licebit alicui fratri cum superveniente sermocinari; non sit ulli cura interrogandi unde venerit, ad quid venerit, vel quando ambulaturus sit, nisi soli qui praeest Patri, aut quibus ipse jusserit. Venientibus vero fratribus ad horam refectionis non licebit peregrino fratri cum fratribus manducare, nisi cum eo qui praeest Patre, ut possit aedificari. Nulli licebit cum eo loqui nec alicujus audiatur sermo, nisi divinus qui ex pagina proferatur, et ejus qui praeest Patris, vel quibus ipse jusserit loqui, ut aliquid de Deo conveniat (viii).
p. 388 S’il arrive, dit saint Benoît, qu’un moine fasse à l’improviste la rencontre d’un hôte, il se conduira avec politesse, il saluera avec l’humilité dont il a été question plus haut ; il fournira les indications réclamées ; puis il se retirera, s’excusant de ne pouvoir prolonger l’entretien. Nous n’avons pas à rougir de cet aveu. Encore une fois, c’est donner aux gens du monde une fausse idée de la vie monastique que de leur persuader, par un empressement exagéré ou par des conversations engagées tout aussitôt et sans permission préalable, que nous n’avons rien à faire, que tout nous est bon pourvu que nous échappions à la solitude et au silence. Prenons garde de leur laisser croire jamais que notre vie ressemble à la leur. Et si nous nous promenons dans le monastère avec des hôtes, respectons le silence des lieux réguliers : les visiteurs modéreront leur voix dans la mesure où nous contiendrons la nôtre. Saint Benoît ajoute : et petita benedictione : allusion à l’antique usage selon lequel un moine qui abordait un supérieur ou un ancien lui disait : Benedicite; on reconnaissait, par la même formule, la dignité surnaturelle des hôtes (voir le commentaire des chapitres LXIII et LXVI).
p. 388 A travers les dernières lignes de ce chapitre, nous découvrons, une fois de plus, comme en un trait de lumière, quel est l’idéal monastique et ce que N. B. Père attend de nous. Nous ne sommes pas obligés de faire du bien — et souvent quel bien réel? — à notre détriment ; nous ne sommes pas tenus d’accomplir tout le bien qui est possible en ce monde, et à tout prix. Ce serait vraiment acheter trop cher l’influence et le renom que les acheter par l’abandon d’une partie essentielle de notre Règle. Et ceci est plus incontestable encore depuis que d’autres Ordres ont pris, dans le travail de la prédication et du ministère pastoral, une place où nous ne sommes plus requis. Il ne convient pas que nous désertions notre vie de prière et de silence pour devenir des clercs réguliers surnuméraires et d’occasion, pour éparpiller nos forces dans des œuvres très diverses, auxquelles nous sommes en général peu préparés. Nous avons le droit de nous en tenir aux conditions premières de l’institution monastique, à ce qui a toujours constitué, d’ailleurs, la part spéciale, normale, distinctive, des moines. Sauf de rares et parfois glorieuses exceptions, n’est-ce pas cela seulement que l’Église nous demande? Et de quoi le siècle fiévreux a-t-il plus besoin que du spectacle d’hommes ne vivant que de Dieu et que pour Dieu, assidus à la louange de sa Beauté et s’intéressant à toutes les manifestations de la vie catholique, grâce au procédé, sûrement efficace, de la prière liturgique?
sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut diximus, et petita benedictione, pertranseat dicens sibi non licere colloqui cum hospite.
mas si alguno les viere, ó encontráre les saludará con humildad, como queda dicho, y pedida la bendicion, pasará adelante diciendo, que no tiene licencia para hablar con los huéspedes.
Texto latino: edición de Hunter Blair, The Rule of St. Benedict, Fort Augustus, 1906, sin las referencias bíblicas entre corchetes ni las notas del editor. Numeración usual de los versículos. · Versión castellana, Barcelona, V. Torras y J. Corominas, 1850 (ortografía de la época). Texto de dominio público en Francia (art. L123-1 del Código de la Propiedad Intelectual francés). Transcripción y revisión: Abbatia Sancti Petri de Curte. Señalar un error