Abbatia
Sancti Petri
de Curte

La Regla de san Benito

Capítulo 55

De Vestiariis, et Calciariis FratrumDel vestido, y calzado de los Monges

Sobre todo el capítulo

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55

p. 394 DES VÊTEMENTS ET DES CHAUSSURES DES FRÈRES

1

Vestimenta fratribus secundum locorum qualitatem ubi habitant, vel aerum temperiem dentur,

Segun la calidad de los países en que habitan, y temperamento de los aires se darán los hábitos á los monges,

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.1-55.3

p. 394 De vestimentis et calceamentis fratrum. — Vestimenta fratribus secundum locorum qualitatem ubi habitant, vel aerum temperiem dentur, quia in frigidis regionibus amplius indigetur, in calidis vero minus. Haec ergo consideratio penes Abbatem sit.

p. 394 On a cru parfois que saint Benoît avait pressenti ou même connu prophétiquement la diffusion de sa Règle et l’accueil qui lui serait fait par l’Europe chrétienne : ce qui l’aurait porté à déclarer ici que le vêtement s’accommodera aux conditions climatériques et à leur variété. Peut-être ; mais il est certain que les différences de température qui existent entre la Sicile et la Sabine, entre le Mont-Cassin et Terracine, suffisaient à justifier cette mesure de prudence. On se vêtira donc diversement selon les variations de latitude, selon les conditions du climat. Saint Benoît diffère en ceci de quelques fondateurs modernes, qui ont déterminé dans le plus grand détail la nuance, la coupe, l’étoffe du vêtement. Il ne commence même pas par un principe de pauvreté, mais par un précepte de discrétion, où se révèle une fois de plus sa largeur d’esprit. Dès lors, et aussi afin d’éviter le surcroît, la fantaisie ou le bariolage, c’est à l’Abbé, et à l’Abbé tout seul, que reviendra le soin d’apprécier ce qui peut entrer dans le vestiaire d’un moine ; c’est lui qui dira s’il y a lieu d’ajouter certains éléments à la livrée commune, ou bien d’en supprimer, d’en modifier d’autres.

2

quia in frigidis regionibus amplius indigetur, in calidis vero minus.

porque en parages frios se necesita mas ropa, que en los cálidos,

3

Hæc ergo consideratio penes Abbatem est.

lo cual dejamos á la discrecion del abad.

4

Nos tamen mediocribus locis sufficere credimus monachis per singulos cucullam et tunicam:

Pero creemos que en tierras templadas basta á cada monge cogulla, y túnica,

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.4-55.6

p. 394 Nos tamen mediocribus locis sufficere credimus monachis per singulos cucullam et tunicam : cucullam in hieme villosam, in aestate puram et vetustam ; et scapulare propter opera; indumenta pedum, pedules et caligas.

p. 395 Après avoir remis à l’Abbé le souci du vêtement, saint Benoît consent néanmoins à indiquer, et toujours avec une nuance de timidité discrète, ce que l’on doit permettre dans les régions tempérées.

p. 395 Observons d’abord que N. B. Père entend bien assigner à ses religieux un habit spécial. Peut-être l’avertissement adressé aux moines, et que nous expliquerons dans un instant : De quarum rerum omnium..., a-t-il donné le change et fait supposer que le désintéressement de saint Benoît ne portait pas seulement sur la qualité et la couleur de l’étoffe, mais s’étendait jusqu’à la nature et à la forme distinctive de l’habit. Érasme, par exemple, a prétendu que saint Benoît et les siens étaient vêtus comme tout le monde. Mais Érasme a été déçu par des préjugés et par une lecture trop rapide et inattentive. Sans aucun doute, c’était bien un habit spécial que saint Benoît demanda et reçut de saint Romain : Sanctae conversationis habitum quaesivit (1). On resterait dans l’exactitude en disant que N. B. Père s’est inspiré de divers usages contemporains et que l’emploi exclusif de certains vêtements pouvait suffire à les rendre distinctifs. Pourquoi les moines se seraient-ils soustraits à la coutume antique selon laquelle chaque catégorie sociale avait son costume particulier? Les soldats avaient le leur, de même ceux qui faisaient profession de philosophie et qui étaient reconnaissables au pallium, au bâton et à la longue barbe. On peut voir sur ce point l’obscur et difficile traité de Tertullien de pallio. Aussi bien, les motifs ne manquèrent point aux premiers moines pour se choisir un vêtement spécial.

(1) S. Greg. M., Dial., l. II, c. i.

p. 395 L’habit monastique nous distingue, et c’est sa première raison d’être. Il nous rappelle aussi, et sans cesse, notre condition surnaturelle : par son austérité, par sa forme, par tous ses détails, il nous avertit que nous ne sommes plus du siècle, et qu’il est mille choses mondaines auxquelles nous avons dit adieu. Les anciens moines se plurent à rechercher le symbolisme des vêtements religieux (2), et la Liturgie sainte nous y invite encore : il faut lire dans notre Rituel ce qui concerne la bénédiction et l’imposition de l’habit monastique. A raison même de cette bénédiction qui l’a fait devenir un sacramental, notre habit nous protège, il fait partie de notre clôture et il l’achève : il nous retient dans la douce captivité de Dieu. Et peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs le motif de la défaveur ou plutôt de la haine que l’habit religieux rencontre auprès du diable et de ses suppôts. C’est vraiment mauvais signe, lorsqu’il y a chez un prêtre ou chez un moine empressement et joie à revenir à ce que la Liturgie appelle « l’ignominie de l’habit séculier ». Il est vrai que « l’habit ne fait pas le moine » : mais quels services il lui rend ! La relation est réelle entre l’habit et la condition ; il est des choses que nous sentons impossibles, des démarches que nous ne tenterons jamais, simplement parce que nous portons les livrées du Seigneur. Ayons de l’estime, de la vénération pour elles, spécialement pour notre coule, dont les larges plis nous envelopperont jusque dans la mort.

(2) Cass., Inst., I. — Sozom., Hist. eccles., l. III, c. xiii-xiv. P. G., LXVII, 1035-1081. — S. Dorothaei Doctrina, i, 12-13. P. G., LXXXVIII, 1632 sq.

p. 396 Cet habit monastique, N. B. Père ne l’a point créé de toutes pièces : parmi tous les éléments que lui fournissait la tradition, il a fait un choix avec sa distinction accoutumée. Il va de soi qu’en pareille matière les usages ont varié grandement, selon les temps et selon les lieux, et que nous ne saurions tenter ici d’en retracer l’évolution. Il est même assez malaisé, souvent, de se faire une idée exacte, faute d’illustrations, des vêtements décrits par les coutumiers et les commentaires ; et il n’est pas toujours possible d’identifier certains éléments. Saint Benoît estime que dans les régions tempérées il suffira à chaque moine d’avoir une coule et une tunique. En hiver, la coule sera d’étoffe velue ou épaisse ; en été, d’étoffe plus légère ou devenue rase par l’usage. (On ne dit point que la tunique changeât selon la saison.) Pendant le travail, on remplacera la coule par un vêtement moins ample : le scapulaire. L’histoire de la coule et du scapulaire mérite certains développements qui sortiraient du cadre de ce commentaire ; nous devons nous borner à quelques indications.

p. 396 La coule n’est, originairement, qu’un capuce, un capot (cucullus, cucullio) enveloppant la tête et la nuque, et dont la forme conique rappelait les cornets de parchemin — les cuculli, disait-on parfois — des épiciers et des droguistes. C’était la coiffure ordinaire des paysans (1) et des petits enfants. Très populaire en Italie et en Gaule, le capuchon le fut sans doute aussi dans tout l’empire, car nous rencontrons une coiffure analogue et de même nom (κουκούλιον) chez les premiers moines orientaux (2). Aux motifs pratiques qui le leur firent adopter se joignirent bientôt des considérations d’ordre symbolique. Le capuchon rappelle aux moines, dit Cassien (3), qu’ils doivent imiter l’innocence et la simplicité des enfants puisqu’ils sont revenus à l’enfance spirituelle. C’est l’idée de la profession second baptême ; comme on couvrait la tête aux néophytes du baptême, de même on la couvrait à ceux de la profession. Le capuchon était la partie la plus vénérable du vêtement monastique, et on le gardait jour et nuit.

(1) Cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, t. I, fig. 2094.

(2) Voir par exemple la Règle de S. Pacôme, l'Histoire Lausiaque (édit. Butler, p. 89-90, 92, 98).

(3) Inst., I, iii.

p. 397 La coule dont parle saint Benoît est certainement quelque chose de plus qu’un capuchon. C’est la vestis cucullata, le vêtement auquel est adapté un cucullus (1). Columelle recommande de protéger les ouvriers des champs contre les intempéries pellibus manicatis, ... vel sagis cucullis (ou cucullatis) ; et Palladius prescrit tunicas pelliceas cum cucullis (2). Chez les moines comme chez les laïcs, la coule pouvait être d’étoffe velue ou de peaux de bête : elle ressemblait alors, capuchon en plus, à la « mélote » des moines orientaux (de μῆλον, peau de mouton), vêtement de voyage ou de nuit et qui pouvait à l’occasion servir de besace (3). C’est peut-être de cette mélote à capuchon que N. B. Père était revêtu à Subiaco (4). Nous ne saurions décrire avec exactitude la forme d’une coule au temps de saint Benoît, car le capuchon pouvait être fixé à divers vêtements (lacerna, casula, paenula, sagum) ; même, il n’est pas impossible que, dans sa pensée, cuculla désigne in genere un habit monastique à capuchon, quelles qu’en soient d’ailleurs et la forme très spéciale, et les dimensions, et la matière. Les plus anciennes coules monastiques que nous connaissions ont la forme d’une ample chasuble, descendant jusqu’aux pieds et sans ouvertures latérales (5). On s’explique qu’il fallût quitter la coule pour le travail manuel. Plus tard, afin de dégager les bras, on fendit latéralement la casula, et on relia de distance en distance les deux pans par des attaches ou des bandes, que l’on appela dans la suite « le point de saint Benoît », les « tirettes » : on rencontre cette forme de vêtement dans beaucoup de documents du neuvième au douzième siècle (6). Les coules avec manches sont en usage dès le dixième siècle ; ces manches semblent d’abord assez étroites (1). Le capuchon subit, pour sa part, une série de transformations : sous l’influence des coutumes cisterciennes et franciscaines, il s’allongea et s’effila ; il devint en certains endroits très ample, retombant sur les épaules comme un voile et formant deux fanons par devant : ce dernier usage subsiste dans la Congrégation anglaise.

(1) Il nous reste quelques vestiges de l’emploi, avant saint Benoît, des mots cuculla et cucullus pour désigner l’habit à capuchon. Sidoine Apollinaire en offre un à l’abbé Chariobaudus : Nocturnalem cucullum, quo membra confecta jejuniis, inter orandum cubandumque dignanter tegare, transmisi; quanquam non opportune species villosa mittatur hieme finita, jamque temporibus aestatis appropinquantibus (Epist., l. VII, Ep. XVI. P. L., LVIII, 586). Et le vêtement de saint Germain d’Auxerre était, d’après son biographe Constance, cuculla et tunica (Acta SS., Julii t. VII, p. 204). — Cf. S. Hieron., Vita S. Hilarionis, c. xlvi. P. L., XXIII, 52. — S. Paulini Poema XXIV ad Cytherium, vers. 389-390. P. L., LXI, 622. — Ennodii Epist., l. IX, Ep. XVII. P. L., LXIII, 156.

(2) Columelle, De re rustica, l. I, c. viii ; l. XI, c. i. — Palladius, De re rustica, l. I, c. xliii.

(3) S. Pach., Reg., xxxviii.

(4) S. Grégoire nous dit que les bergers dum (illum) vestitum pellibus inter fruteta cernerent, aliquam bestiam esse crediderunt; et le petit Placide sauvé des eaux racontait qu’il avait vu flotter au-dessus de sa tête Abbatis melotem (Dial., l. II, c. i et vii). Théodemar, dans sa Lettre à Charlemagne, expliquant ce que c’est que la coule, quelles formes et quels noms on lui donne en différentes régions, note que son nom premier et originel est celui de « mélote » : Cucullam nos esse dicimus, quam alio nomine casulam vocamus... Illud autem vestimentum quod a gallicanis monachis cuculla dicitur et nos cappam vocamus, quod proprie monachorum designat habitum, melotem appellare debemus, sicut et hactenus in hac provincia a quibusdam vocatur (P. L., XCV, 1587).

(5) Cf. (Martène et Durand), Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, t. II, p. 154. — Mabillon, Acta SS. O. S. B., Saec. V, Praef., p. xxxi.

(6) Cf. Mabillon, Annales O. S. B., t. II, p. 353. — Bernard de Montfaucon, les Monuments de la monarchie française, t. I, pl. xxviii. — Rohault de Fleury, la Messe, t. VIII, pl. dcxliv. — Seroux d’Agincourt, Histoire de l’Art par les monuments, t. III, p. 80 ; t. V, pl. lxix. — On peut souvent se demander s’il s’agit vraiment de coules, ou bien de scapulaires, ou encore de vêtements liturgiques.

(1) Cf. Le miniature nei codici Cassinesi, Disp. V, Tav. i ; Disp. VI. — Voir la reproduction de miniatures d’un manuscrit clunisien du douzième siècle dans D. L’Huillier, Vie de saint Hugues, p. 298, 360, 512.

p. 398 Les origines du scapulaire sont assez obscures. Nulle part avant saint Benoît nous ne trouvons mentionné un vêtement de ce nom. Étymologiquement, il s’agit d’un habit destiné à protéger les épaules ou à s’adapter aux épaules : mais de quelle manière? N. B. Père dit simplement : et scapulare propter opera, et c’est tout ; le scapulaire n’est même pas nommé de nouveau à la fin du chapitre, dans la petite liste des objets nécessaires au moine. Des érudits l’ont assimilé, mais sans grand fondement, à l’espèce de corset, aux bretelles dont se servaient les moines orientaux pour relever leurs vêtements et les empêcher de flotter pendant le travail (2) ; plusieurs auteurs grecs ont décrit sous des appellations diverses ce vêtement des épaules qui a la forme d’une croix. Il semble plus probable que le scapulaire primitif des moines Cassiniens était une coule réduite, une tunique ou blouse à capuchon, analogue à celle que portaient les paysans de la région. Théodemar, parlant du scapulaire, dit qu’on l’appelle ainsi parce qu’il couvre surtout les épaules et la tête : Quod vestimentum pene omnes in hac terra rustici utuntur; pro quo tegumento nos e grossiori textu ad melotis similitudinem operimentum habemus, nisi quod manicae in hoc usque ad manus pertingentes habentur (3). Cette tunique est tantôt munie de courtes manches, tantôt elle en est dépourvue. Elle est souvent fendue latéralement et les deux pans sont réunis par un ou plusieurs points ou tirettes ; au cours des siècles, ces points tombent, les pans s’allongent, et le scapulaire devient tel que nous le portons maintenant (4). A Cluny, dès le onzième siècle, on ne connaissait que la coule, et le froc, qui se portait par-dessus ; il n’était pas question de scapulaire (1). La coule était formée de deux longues bandes d’étoffe descendant jusqu’à terre après avoir recouvert les épaules et une partie des bras (2) ; on y adaptait le capuchon. Elle était réservée aux profès, tandis qu’on accordait aux novices le froc, ample robe à longues manches ; sauf pour ces derniers, le froc n’avait pas de capuchon.

(2) Cf. Cassien, Inst., I, v.

(3) P. L., XCV, 1588. — Voir deux reproductions de paysans vêtus de la tunique à capuchon, dans la Revue archéologique, mai-juin 1892, p. 331 et 333.

(4) Les formes anciennes du scapulaire se trouvent dans : Mabillon, Acta SS. O. S. B., Saec. V, Praef., p. xxxi ; Annales O. S. B., t. I, p. 505. — Antiphonaire du B. Hartker : Paléographie musicale, IIe série, t. I, p. 11 de la reproduction du manuscrit. — Le miniature nei codici Cassinesi, Disp. II, Tav. i ; Disp. IV, Tav. i ; Disp. VI, Tav. iv ; Mabillon reproduit la première de ces miniatures dans ses Annales, t. I, p. 109. — (Martène et Durand), Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur, t. II, p. 64.

(1) Smaragde écrivait déjà : Cucullam dicit ille quod nos modo dicimus cappam... Quod vero ille dicit scapulare propter opera, hoc nos modo dicimus cucullam.

(2) Cf. Mabillon, Acta SS. O. S. B., Saec. V, Praef., p. xxxii-xxxiv. — La coule clunisienne est décrite dans un curieux dialogue entre un moine de Cîteaux et un de Cluny (seconde moitié du douzième siècle) : Martène et Durand, Thesaurus novus anecdotorum, t. V, col. 1638-1639. Il semble que cette coule-scapulaire soit le vestige d’une coule à forme de casula; voir la description de la coule dans la Disciplina Farfensis, l. II, c. iv.

p. 399 Cucullam et tunicam : la tunique est le vêtement de dessous ; rappelons-nous que les anciens ne portaient pas de linge. La tunique (λεβιτών, κολοβή, colobium) était en usage chez les moines de tous pays ; elle était à manches courtes ou sans manches, et ordinairement de toile. Les anachorètes portaient souvent des tuniques en poils de chèvre, de bouc, ou de chameau, véritables cilices, dont Cassien veut laisser l’usage aux seuls religieux très fervents et qui ont vocation spéciale ; il préfère, pour le vêtement du moine, des étoffes moins singulières, grossières néanmoins et communes (3). C’est tout à fait, nous le verrons, la pensée de N. B. Père. La tunique n’était pas flottante, mais retenue par une ceinture de cuir ou de lin. Saint Benoît n’en parle pas ici, mais il mentionne un peu plus loin le bracile; la nuit, les moines doivent dormir cincti cingulis aut funibus, a-t-il dit au chapitre XXII.

(3) Inst., I, ii.

p. 399 Pedules et caligas. Il est difficile d’identifier ces indumenta pedum; les archéologues en disputent longuement, ce qui met D. Mège en belle humeur (4). Les moines de certains pays (5) marchaient ordinairement pieds nus, comme les pauvres ; c’est une chaussure qui ne s’use pas, et que la vie renouvelle. Chez saint Pacôme, les solitaires recevaient des sandales. Les pedules prescrits par saint Benoît sont peut-être des bas, des chaussons, ou bien des chaussures légères et d’intérieur. Les caligae ne sont pas nécessairement ce que nous appelons des souliers, mais peut-être la sandale militaire retenue par des courroies et serrant fortement le pied et la cheville, chaussure très commode et très saine. Le travail des champs exigeait évidemment des « caliges » plus solides que celles qu’on portait à la maison. Saint Grégoire le Grand nous parle des caligae clavatae, des souliers ferrés qu’on portait pendant le travail dans les monastères de saint Équitius (6).

(4) Comment. in h. l. — Lire surtout D. Calmet.

(5) Cass., Inst., I, ix.

(6) Dial., l. I, c. iv. P. L., LXXVII, 173. Cf. ibid., l. III, c. xx. P. L., ibid., 269 sq.

5

cucullam in hyeme villosam, in æstate puram aut vetustam;

y cogulla peluda en invierno, y ligera, ó usada en el verano:

6

et scapulare propter opera: indumenta pedum, pedules et caligas.

escapulario para la labor, calzas, y zapatos para abrigar los pies.

7

De quarum rerum omnium colore aut grossitudine non causentur monachi; sed quales inveniri possunt in provincia, qua degunt, aut quod vilius comparari potest.

No tomen pena los monges por lo tosco de los hábitos, ni por su color, porque deben ser de las fábricas del pais en que viven, y los que se puedan comprar con mas conveniencia.

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.7-55.8

p. 400 De quarum rerum omnium colore aut grossitudine non causentur monachi, sed quales inveniri possunt in provincia qua degunt, aut quod vilius comparari potest. Abbas autem de mensura provideat, ut non sint curta ipsa vestimenta utentibus eis, sed mensurata.

p. 400 Il n’y aura point de discussion parmi les moines, ou simplement dans le cœur de chacun, relativement à la couleur et à la qualité des vêtements. Le conseil est donné aussi par Cassien et par saint Basile (1). Rien pour la coquetterie, la vanité ou la mollesse. On prendra pour étoffe celle dont on se sert communément dans la région, celle qui peut être achetée au meilleur prix (2). Ce texte ne semble-t-il pas décisif pour montrer que saint Benoît n’a rien déterminé au sujet de la couleur de notre habit? Spontanément, on devait rechercher une nuance austère et peu voyante. Le blanc et le noir, le gris et le brun furent adoptés de préférence : mais il y eut souvent mélange et bigarrure : tunique blanche, par exemple, avec coule et scapulaire noirs. On trouvera sur cette question un grand nombre de témoignages historiques, compilés dans les Commentaires de D. Martène et de D. Calmet. Le noir prévalut, au moins pour les habits de dessus, et Cluny le retint jalousement (3), tandis que Cîteaux se vouait au blanc, dont le choix était attribué à saint Albéric. La couleur des habits fut matière à discussion entre Cîteaux et Cluny, et Pierre le Vénérable prit la défense du noir, ainsi que de la charité et de la discrétion, dans plusieurs lettres à saint Bernard (4).

(1) Cass., Inst., I, ii. — S. Basil., Reg. fus., xxii.

(2) Saint Benoît cite un passage de S. Basile, mais qui est relatif à l’alimentation : Sed si quid est, quod in unaquaque provincia facilius et vilius comparatur (Reg. contr., ix).

(3) D. Mayeul Lamey a tenté de prouver naguère que l’habit clunisien était roux et de la couleur naturelle de la laine brune (Œuvres choisies, p. 240-261).

(4) Petri Venerab., Epist., l. I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 116-117 ; l. IV, Ep. XVII. P. L., ibid., 332 sq.

p. 400 Dans la Règle de saint Basile, c’est au moine qu’est laissé le soin d’avertir si son habit « est trop grand ou trop petit pour sa taille (5) ». Mais saint Benoît veut que l’Abbé songe à tout ; aucun détail n’est indigne de son affectueuse sollicitude. Il veillera donc à ce que les vêtements soient conformes à la taille de chacun ; sans exagération d’ampleur ou de longueur, ce qui serait orgueilleux et incommode ; sans exagération non plus de « court-vêtu », ce qui serait facilement ridicule ; et saint Benoît ne spécifie même que ce second inconvénient.

(5) Reg. brev., clxviii.

8

Abbas autem de mensura provideat, ut non sint curta ipsa vestimenta utentibus eis, sed mensurata.

Cuide el abad que no sean cortos los hábitos, sino proporcionados á los que les visten.

9

Accipientes nova, vetera semper reddant in præsenti, reponenda in vestiario propter pauperes.

Los que les reciben nuevos, entreguen siempre, y de contado los viejos, y guárdense en la ropería para los pobres.

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.9-55.12

p. 401 Accipientes nova, vetera semper reddant in praesenti, reponenda in vestiario propter pauperes. Sufficit enim monacho duas tunicas et duas cucullas habere, propter noctes, et propter lavare ipsas res. Jam quod supra fuerit, superfluum est, et amputari debet. Et pedules, et quodcumque est vetustum, reddant, dum accipiunt novum.

p. 401 Lorsqu’un moine reçoit du neuf, il ne lui est pas loisible de conserver chez lui, pour les utiliser encore à son gré, les vêtements hors d’usage ; ce serait un retour misérable au vice de propriété, puisque le nécessaire est seul permis et que tout superflu doit être retranché. De plus, sur notre pauvreté même nous pouvons prélever de quoi donner à de plus pauvres que nous ; mais à la condition que l’aumône soit faite par l’Abbé ou par les frères chargés de ce soin, car à quel titre un moine distribuerait-il des biens, même des plus chétifs, qui ne lui appartiennent aucunement? Aussi N. B. Père lui ordonne-t-il de tout déposer au vestiaire (1).

(1) C’est un emprunt à S. Césaire : Indumenta ipsa cum nova accipiunt, si vetera necessaria non habuerint, Abbatissae refundant, pauperibus aut incipientibus, vel junioribus dispensanda (Reg. ad virg., xl). — Caton recommandait, lui aussi, de recueillir les vieux habits des esclaves quand on leur donnait du neuf, mais pour les utiliser sous une autre forme : De re rustica, c. lix.

p. 401 Il suffira à chacun d’avoir deux tuniques et deux coules. Saint Benoît ne dit rien des autres parties, moins importantes, du vêtement, et qui peut-être, notamment pour les pedules, dépassaient la paire. Avant lui, Cassien avait parlé de l’usage des deux tuniques, ad usum scilicet noctis ac diei (2). Saint Basile n’en voulait qu’une, tandis que saint Pacôme donnait deux cuculli, deux tuniques, et unum jam attritum ad dormiendum vel operandum (3). Nous savons par saint Benoît lui-même que les moines couchaient habillés : ils conservaient leur tunique, ce qui était de simple décence, et probablement aussi leur coule. Les anciens moines avaient, semble-t-il, tunique, ceinture et coule spéciales pour la nuit ; on ne parle pas du scapulaire, qui n’avait de raison d’être que pour le travail. Peut-être gardaient-ils ces vêtements de nuit même pendant les Nocturnes. Les moines du Mont-Cassin recevaient donc, avec deux tuniques, deux coules plus ou moins épaisses selon la saison. N. B. Père donne un second motif de cette dualité des vêtements : la nécessité de s’en dépouiller pendant quelque temps pour les laver, ceux-là du moins qui pouvaient l’être, car les habits faits de peaux de bêtes supportent difficilement la lessive.

(2) Conlat. IX, v.

(3) S. Hieron., Praef. in Reg. S. Pach., 4 ; Reg., lxxxi.

10

Sufficit enim monacho duas tunicas et duas cucullas habere propter noctes, et propter lavare ipsas res.

Basta, pues, que tenga el monge dos túnicas, y dos cogullas, así para mudarse de noche, como para lavarlas:

11

Jam quod supra fuerit, superfluum amputari debet.

lo que excediere de esto, es superfluo, y no se debe pérmitir.

12

Et pedules, et quodcumque est vetus, reddant, dum accipiunt novum.

Entreguen tambien el calzado, y todo lo demás viejo, cuando lo reciban nuevo.

13

Femoralia hi qui in via diriguntur, de vestiario accipiant: qui revertentes lota ibi restituant.

Los que hubieren de hacer viage, tomarán calzones de la ropería, y á la vuelta los entregarán lavados.

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.13

p. 402 Femoralia hi qui diriguntur in via, de vestiario accipiant ; qui revertentes lota ibi restituant.

p. 402 Voici une pièce extraordinaire du vêtement monastique : les femoralia, les culottes, les braies, les hauts-de-chausses. Les moines, comme tous les anciens, qui étaient vêtus de long, ne s’en servaient guère que par raison de santé ou bien en voyage. Les moines de saint Martin n’en portaient pas ; saint Fructueux les permet aux siens ; le Maître, de même ; mais en général les premiers moines semblent regarder comme un relâchement l’usage habituel des fémoraux. Paul Diacre s’en tient au texte de la Règle ; Théodemar dit qu’au Mont-Cassin beaucoup préfèrent s’en passer, et Hildemar: Ubi generaliter accipiunt et portant femoralia fratres, debent in capitulo accipere, sicut alia vestimenta... Sed monasteria ubi omnes accipiunt et portant non sunt laudabilia. Cluny adopta l’usage des fémoraux, et Pierre le Vénérable le dut défendre contre les Cisterciens (1) ; au dire d’Orderic Vital, saint Robert les avait retranchés aux moines de Molesmes (2). A défaut de fémoraux proprement dits, on se servait souvent de ceintures et de caleçons.

(1) Epist., l. I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 123.

(2) Hist. Eccles., P. III, l. VIII, 25. P. L., CLXXXVIII, 637.

p. 402 Qui revertentes lota ibi restituant. En rentrant de voyage, les frères remettront au vestiaire les fémoraux, après les avoir lavés. Ils faisaient eux-mêmes leurs lessives, sur lesquelles les coutumiers nous fournissent d’abondants détails. Nous n’avons pas à insister sur les soins que les moines donnaient à leur personne. Mais remarquons l’inclination de N. B. Père pour la propreté. Ermites, nous pourrions être vêtus à notre gré, avec le moins de frais possible ; même, nous pourrions ajouter avec saint Hilarion qu’il est superflu de nettoyer un cilice : Superfluum est munditias in cilicio quaerere; « les moines, disait avec quelque emphase un Père du désert, doivent porter un manteau tel que, s’ils l’abandonnaient à terre, il pût y rester trois jours sans que personne s’inclinât pour le ramasser (3) ». Mais nous sommes cénobites, nous appartenons à une famille ; par respect pour elle et afin de n’être à charge à aucun de nos frères, nous devons avoir un souci constant de la propreté et de l’ordre : ce qui est l’indice habituel de la netteté et de la délicatesse de l’âme.

(3) Apophthegmata Patrum. P. G., LXV, 227.

p. 402 Souvenons-nous de l’esprit qui a guidé N. B. Père dans la détermination du costume monastique. Il n’a point prétendu mortifier par l’habit : il a voulu le détachement parfait et la pauvreté ; il a voulu tout le nécessaire et même un peu au delà, afin de laisser à la vie monastique sa sainte joie, sa liberté grave, sa paix, et de prévenir tout murmure chagrin ; il a voulu une certaine distinction à l’intérieur du monastère, et surtout peut-être au dehors, comme va nous l’apprendre la prescription suivante.

14

Et cucullæ et tunicæ sint aliquanto a solito quas habent, modice meliores; quas exeuntes in via accipiant de vestiario, et revertentes restituant.

Haya en ella cogullas, y túnicas algo mejor tratadas que las que usan de ordinario, las cuales tomarán los que hubieren de ir de camino, cuidando de restituirlas á la ropería luego que vuelvan.

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.14

p. 403 Et cucullae et tunicae sint aliquanto his quas habere soliti sunt, modice meliores ; quas exeuntes in viam accipiant de vestiario, et revertentes restituant.

p. 403 Les moines qui partent en voyage recevront du vestiaire des coules et des tuniques un peu meilleures que celles dont ils se servent habituellement. Et certaines coutumes ont ajouté : lorsqu’une personne de qualité vient au monastère, le frère attaché à son service doit recevoir des vêtements plus convenables (1). C’est une condescendance pour les personnes de l’extérieur avec lesquelles nous entrons en rapport. Telle fut la conduite du Seigneur lui-même, qui dans ses relations avec les Juifs n’a point imité l’austérité de saint Jean-Baptiste : Venit filius hominis manducans et bibens. Saint Benoît ne veut pas avoir à rougir de ses fils, lorsqu’ils paraissent dans le monde. Mais la pauvreté? mais l’édification? On n’édifie pas avec de l’insouciance et de la sordidité. Nous ne sommes point chargés de faire montre de notre pauvreté. Il n’est pas prescrit à l’Abbé de ne donner jamais un nouvel habit sans y faire coudre une pièce afin que, même neuf, il semble fatigué. Et saint Benoît pensait, comme Cassien, « qu’il faut éviter le défaut contraire » à la superfluité et à la coquetterie « et ne pas attirer les regards par une négligence affectée » (2).

(1) Hildemar, in h. l.

(2) Inst., I, ii. — Abbas Agathon... in omnibus cum discretione pollebat, tam in opere manuum suarum quam in vestimento. Talibus enim vestibus utebatur, ut nec satis bonae, nec satis malae cuiquam apparerent (Verba Seniorum : Vitae Patrum, III, 75. Rosweyde, p. 512).

p. 403 Si nous insistons sur de tels détails, c’est parce qu’ils intéressent non pas seulement notre physionomie extérieure, mais la forme même de la perfection monastique. Et c’est à bon escient que saint Benoît a fixé les traits caractéristiques de notre vie, lui qui avait commencé par être anachorète et qui avait connu la pauvreté extrême. Il y a des vertus et des saintetés prismatisées : telle ou telle âme aura l’outrance, soit de la pauvreté, soit de la mortification, soit du zèle et d’une sorte d’emportement surnaturel ; il y a une ligne d’un rouge vif dans le spectre de cette sainteté, une couleur tranchante : c’est là ce que les hommes voient le mieux et ce qu’ils imitent peut-être le moins difficilement, quitte à le faire grimacer un peu. Aussi bien, toutes les vertus ont un caractère fragmentaire et relatif : fragmentaire, et notre attention ne devrait jamais se porter sur l’une d’elles de telle sorte qu’elle éclipsât les autres dans notre pensée ; relatif, parce que les vertus sont toutes dispositives et se rapportent à la contemplation, à l’exercice constant et profond de la foi, de l’espérance et de la charité. A côté des saintetés prismatisées, il est quelques saintetés blanches, où les tons sont fondus dans une simplicité et une égalité parfaites ; cela fait moins d’effet, on s’en aperçoit moins, et les inattentifs ne s’aperçoivent même de rien du tout. Mais il suffit que Dieu y reconnaisse une ressemblance plus achevée avec le Seigneur et avec sa Mère.

15

Stramenta autem lectorum sufficiant, matta, sagum, et lena et capitale.

Para la cama del monge bastará un gergon, una manta, un cobertor, y un cabezal.

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.15-55.17

p. 404 Stramenta autem lectorum sufficiant : matta, sagum, lena et capitale. Quae tamen lecta frequenter ab Abbate scrutanda sunt, propter opus peculiare, ne inveniatur. Et si cui inventum fuerit, quod ab Abbate non acceperit, gravissimae disciplinae subjaceat.

p. 404 Après les vêtements, le mobilier. N’oublions pas que les anciens n’avaient pas de cellule et qu’ils couchaient en dortoir : leur mobilier se réduisait au lit. La garniture de ce lit comprendra quatre éléments. Matta. Selon D. Calmet, il s’agit vraisemblablement d’une natte de jonc, tout au plus d’une paillasse piquée, mais certainement pas d’un matelas bourré de crin ou de laine.

p. 404 Sagum. Une couverture, un gros drap. D’anciens commentateurs voyaient dans le sagum un sac bourré de paille ou de foin. « Mais je pense que sagum en cet endroit, dit D. Calmet, signifie proprement une couverture de lit, plus mince et plus légère que laena; que sagum servait à couvrir les religieux pendant l’été et laena pendant l’hiver ; ou plutôt que pendant l’été ils n’usaient que du sagum, et que, pendant l’hiver, ils usaient de sagum et de laena. »

p. 404 Lena. Une couverture plus ou moins velue ou une fourrure.

p. 404 Capitale. Un chevet, un coussin de paille, de crin, peut-être de plume.

p. 404 A Cluny, la literie était conforme aux prescriptions de la Règle ; mais on donnait autant de couvertures que la saison le réclamait : en hiver, elles étaient de peau de brebis, de chèvre ou de chat. Pierre le Vénérable dut interdire les pelleteries de luxe. Nos coutumes ont peu ajouté, et elles ont retranché les fourrures. Il faut s’y tenir fidèlement, avec la plus grande sévérité ; le lit monastique est encore tel qu’à quatre heures du matin on a quand même un peu de peine à le quitter.

p. 404 Saint Benoît impose à l’Abbé la charge de veiller à la pauvreté de la couche et de la cellule monastique. Le moine Cassinien n’avait naturellement ni armoire ni meuble quelconque : le lit était le seul endroit où il pût dissimuler tel ou tel objet d’usage personnel qu’il voulait s’assurer à l’insu de l’Abbé (1). Les anciennes Règles, par exemple celles de saint Isidore, de saint Fructueux, de saint Donat, prescrivent de même aux supérieurs cette visite domiciliaire (2). Paul Diacre et Hildemar nous ont décrit par le menu le cérémonial usité de leur temps : le matin, l’Abbé annonce aux moines réunis au chapitre qu’on va procéder à la visite, et il députe à cet effet quatre ou cinq frères bonae conversationis. Après investigation, les frères reviennent avec, parfois, tout un petit butin : ils déposent devant chaque coupable le corps du délit, et l’Abbé invite les prévenus à s’expliquer sur la provenance de l’objet découvert. Peut-être aujourd’hui les Abbés sont-ils moins fidèles observateurs de ce point de règle. C’est sans doute qu’il leur est facile de se rendre compte d’un coup d’œil, lorsqu’ils entrent dans une cellule, des objets variés qu’elle contient. C’est aussi que, dans une maison bien ordonnée et qui travaille, l’Abbé se repose un peu sur le bon sens et le bon goût de tous, et qu’il escompte le soin avec lequel chacun fera de temps en temps l’inventaire de son mobilier. Pour les livres de la bibliothèque spécialement, les cellules ne doivent pas ressembler à l’antre de Cacus, d’où l’on ne sort plus : la charité et la pauvreté sont ici intéressées. Et de telles habitudes seraient d’autant plus dangereuses qu’elles se justifient mutuellement : chacun accumule pour prévenir les accaparements d’autrui. A raison surtout de la tendance que révèlent ces infractions, saint Benoît invoque contre elles les plus grandes sévérités.

(1) L’expression opus peculiare, difficile à rendre exactement en français, est empruntée à Cassien, Inst., IV, xiv et xvi ; VII, vii.

(2) On serait tenté de croire que, dans la pensée de saint Benoît et des anciens, il s’agit seulement de constater un superflu dans la literie ; mais non : le lit devenait bien parfois une cachette : Quidquid ad manducandum vel bibendum pertinet nulla de sororibus praesumat circa lectum suum reponere aut habere (S. Caesar., Reg. ad virg., xxviii).

16

Quæ tamen lecta frequenter ab Abbate scrutanda sunt, propter opus peculiare, ne inveniatur.

Cuide el abad de registrar con frecuencia las camas de sus monges, no sea que haya en ellas alguna cosa contra la pobreza que han prometido;

17

Et si cui inventum fuerit, quod ab Abbate non accepit, gravissimæ disciplinæ subjaceat.

y si se halláre que alguno tiene la menor cosa, que él no se la hubiere dado, se le castigará con todo rigor.

18

Et ut hoc vitium peculiare radicitus amputetur, dentur ab Abbate omnia quæ sunt necessaria:

Y para arrancar de raiz este vicio de la propiedad, dará el abad á los monges todo lo necesario;

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.18-55.19

p. 405 Et ut hoc vitium peculiare radicitus amputetur, dentur ab Abbate omnia quae sunt necessaria : id est, cuculla, tunica, pedules, caligae, bracile, cultellus, graphium, acus, mappula, tabulae, ut omnis auferatur necessitatis excusatio.

p. 405 L’Abbé est tenu tout à la fois de réprimer les petites avidités et d’accorder largement le nécessaire : il supprimera ainsi les excuses tirées de la nécessité et le vice de propriété aura chance d’être retranché, extirpé jusqu’à la racine. Et saint Benoît énumère un certain nombre d’objets qui doivent être distribués à chaque moine. Nous connaissons déjà les premiers : la coule, la tunique, les chaussures. En voici quelques autres. Bracile : c’est la ceinture de jour, assez large pour faire fonction de poches. On y suspendait le couteau, cultellus, qui servait au réfectoire et ailleurs ; on y renfermait le mouchoir, mappula. Nous nous souvenons de l’histoire du moine de saint Benoît qui avait caché des mouchoirs « dans son sein » (1). Chacun recevait aussi une aiguille, acus, avec du fil sans doute, pour réparer les désastres légers de ses vêtements ; enfin des tablettes enduites de cire, tabulae, et un stylet, graphium.

(1) S. Greg. M., Dial., l. II, c. xix.

p. 406 Le trousseau monastique d’aujourd’hui est un peu plus compliqué : il l’est peut-être moins que celui d’un moine de Cluny au onzième siècle (2). Une permission est nécessaire pour que nous ajoutions à notre livrée la douillette ou la calotte ou la clémentine ; et il est certainement plus parfait de se ranger à la règle commune, laissant nos supérieurs veiller à ce que rien d’utile ne nous manque. Un moine doit savoir renoncer à bien des détails de confort.

(2) Cf. Bernard., Ordo Clun., P. I, c. v. — Udalr., Consuet. Clun., l. III, c. xl — Pignot, Histoire de l’Ordre de Cluny, t. II, p. 431-432.

19

id est, cuculla, tunica, pedules, caligæ, bracile, cultellus, graphium, acus, mappula, tabula, ut omnis auferatur necessitatis excusatio.

esto es, cogulla, túnica, calzado, calzas, calzoncillos, cuchillo, pluma, aguja, pañuelo, y recado de escribir, para que se quite de este modo todo pretexto de necesidad.

20

A quo tamen Abbate semper consideretur illa sententia Actuum Apostolorum, quia dabatur singulis, prout cuique opus erat.

Mas considere siempre el abad aquella sentencia de los Actos de los Apóstoles: Dábase á cada uno segun la necesidad que tenia,

Comentarios Dom Paul Delatte, abad de Solesmes (1913) (en francés) 55.20-55.22

p. 406 A quo tamen Abbate semper consideretur illa sententia Actuum Apostolorum, quia dabatur singulis, prout cuique opus erat. Ita ergo et Abbas consideret infirmitatem indigentium, et non malam voluntatem invidentium. In omnibus tamen judiciis suis Dei retributionem cogitet.

p. 406 L’enseignement contenu dans ces quelques lignes est bien connu et rappelle surtout le chapitre XXXIV. L’Abbé ne songera jamais, dit saint Benoît, à imposer une règle uniforme : il doit avoir l’esprit indulgent et industrieux d’un père. Il donnera à chacun selon ses besoins réels, comme on le faisait dans l’église de Jérusalem (Act., iv, 35), alors même qu’il devrait s’exposer par là au mécontentement de quelques-uns (3). Il sera attentif à la faiblesse de ceux qui ont besoin, et nullement à la mauvaise disposition des envieux. Mais, dans une famille monastique très unie, on laissera toujours à l’Abbé, nous l’avons dit, le droit à une sorte d’acception de personnes. Il y aura des privilèges et des privilégiés : les privilèges iront d’eux-mêmes aux faibles, aux petits, à ceux qui réclament plus de ménagements et à ceux dont on n’est pas sûr. Un mouvement de charité nous fera toujours considérer comme justifiée et comme nôtre toute exception dont un frère bénéficiera.

(3) S. Basile avait écrit déjà : Hi qui praesunt, observabunt regulam illam quae dicit : Dividebatur unicuique prout opus erat. Debent enim unumquemque praevenire ut secundum laborem etiam solatia refectionis inveniat (Reg. contr., xciv). — Voir aussi S. Augustin, Lettre CCXI, 5. P. L., XXXIII, 960.

p. 407 Mais afin de conjurer l’illusion et les sympathies aveugles, saint Benoît rappelle encore à l’Abbé le compte qu’il devra rendre de toutes ses décisions au tribunal de Dieu.

21

Ita ergo et Abbas consideret infirmitatem indigentium, non malam voluntatem invidentium.

y atienda á las miserias de los necesitados, sin hacer caso de la mala voluntad de los envidiosos.

22

In omnibus tamen judiciis suis Dei retributionem cogitet.

Piense en fin en todo cuanto disponga, que Dios le ha de juzgar segun sus obras.

Texto latino: edición de Hunter Blair, The Rule of St. Benedict, Fort Augustus, 1906, sin las referencias bíblicas entre corchetes ni las notas del editor. Numeración usual de los versículos. · Versión castellana, Barcelona, V. Torras y J. Corominas, 1850 (ortografía de la época). Texto de dominio público en Francia (art. L123-1 del Código de la Propiedad Intelectual francés). Transcripción y revisión: Abbatia Sancti Petri de Curte. Señalar un error