Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Conférences

Conférence V. L’abbé Sérapion : des huit vices principaux

Conlatio abbatis Sarapionis. De octo uitiis principalibus.Cinquième conférence de Cassien avec l’abbé Sérapion. Des huit vices principaux.

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I. Aduentus noster ad abbatis Sarapionis cellam et inquisitio de generibus et inpugnatione uitiorum.

In illo coetu antiquissimorum senum fuit uir nomine Sarapion, adprime gratia discretionis ornatus, cuius conlationem operae pretium reor litteris tradere. ambientibus enim nobis ut de inpugnatione uitiorum aliqua disputaret, quibus origines eorum et causae manifestius panderentur, ita exorsus est.

Il y avait, dans cette assemblée de vénérables vieillards, un solitaire recommandable surtout par la vertu de discrétion. Il se nommait Sérapion. Je pense qu’il est très-utile d’écrire la conférence que nous eûmes avec lui. Sur nos instances, il nous entretint des vices principaux qui nous attaquent, et il nous en exposa clairement les signes et les causes.

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II. Narratio abbatis Sarapionis de octo principalibus uitiis.

Octo sunt principalia uitia quae humanum iufestant genus, id est primum gastrimargia, quod sonat uentris ingluuies, secundum fornicatio, tertium filargyria, id est auaritia siue amor pecuniae, quartum ira, quintum tristitia, sextum acedia, id est anxietas seu taedium cordis, septimum cenodoxia, id est iactantia seu uana gloria, octauum superbia.

2. Les vices principaux, nous dit-il, qui ravagent l’humanité sont au nombre de huit. Le premier est la gourmandise ; le second, la fornication ; le troisième, l’avarice ou l’amour de l’argent ; le quatrième, la colère ; le cinquième, la tristesse ; le sixième, la paresse ou la lâcheté de cœur ; le septième, la vaine gloire ; le huitième, l’orgueil.

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III. De duobus uitiorum generibus et efficientia eorum quadripertita.

Horum igitur uitiorum genera sunt duo. aut enim naturalia sunt ut gastrimargia, aut extra naturam ut filargyria. efficientia uero quadripertita est. quaedam enim sine actione carnali consummari non possunt, ut est gastrimargia et fornicatio, quaedam uero etiam sine ulla corporis actione conplentur, ut est superbia et cenodoxia. nonnulla commotionis suae causas extrinsecus capiunt, ut est filargyria et ira, alia uero intestinis motibus excitantur, ut est acedia atque tristitia.

3. Ces vices sont de deux sortes : les uns sont naturels, comme la gourmandise ; les autres sont contre nature, comme l’avarice. Ils s’accomplissent de quatre manières : les uns ont besoin de l’action extérieure du corps, comme la gourmandise et la fornication ; les autres peuvent s’en passer, comme l’orgueil et la vaine gloire. Les uns ont des causes extérieures, comme l’avarice et la colère ; les autres viennent de mouvements intérieurs, comme la paresse et la tristesse.

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IIII. Recapitulatio de gastrimargiae et fornicationis passione et curatione earum.

Et ut haec eadem non solum disputatione quantum possumus breui, sed etiam scripturarum testimoniis manifestiora reddamus, gastrimargia et fornicatio, cum naturaliter nobis insint (nam nonnumquam etiam sine ullo animi incitamento solius instigatione ac pruritu carnis oriuntur), materia tamen ut consummentur egent extrinsecus et ita in effectum corporali actione perueniunt. unusquisque enim temptatur a propria concupiscentia. deinde concupiscentia cum fuerit concepta parit peccatum, peccatum uero cum fuerit consummatum generat mortem. nam nec primus Adam per gastrimargiam decipi potuit, nisi escae materiam habens in promptu abusus ea fuisset inlicite, nec secundus sine cuiusdam materiae inlicitatione temptatur, cum dicitur ei: si filius dei es, dic ut lapides isti panes fiant. fornicatio quoque quod non nisi per corpus perficiatur, omnibus patet, ita de hoc spiritu dicente deo ad beatum Iob: et uirtus eius in lumbis, et potestas eius super umbilicum uentris. ideoque haec specialiter duo, quae ministerio carnis explentur, extra illam spiritalem animae curam egent peculiarius etiam continentia corporali, siquidem ad retundendos horum stimulos non sufficiat sola mentis intentio (ut nonnumquam solet aduersus iram seu tristitiam ceterasque fieri passiones, quas etiam sine ulla carnis adflictione sola nouit expugnare mentis industria), nisi etiam castigatio corporalis accesserit, quae ieiuniis, uigiliis et operis contritione perficitur, hisque fuerit remotio localis adiuncta, quia sicut amborum uitio, id est animae et corporis generantur, ita superari nisi utriusque labore non poterunt. et licet beatus apostolus omnia uitia generaliter pronuntiauerit esse carnalia, siquidem inimicitias et iras atque haereses inter cetera carnis opera numerauerit, nos tamen ad illorum curationes atque naturas diligentius colligendas duplici ea diuisione distinguimus. nam ex his quaedam dicimus esse carnalia, quaedam uero spiritalia. et illa quidem carnalia, quae specialiter ad fotum sensumque pertinent carnis, quibus illa ita delectatur ac pascitur, ut etiam quietas incitet mentes inuitasque eas nonnumquam pertrahat ad suae uoluntatis adsensum. de quibus beatus apostolus in quibus, ait, et nos omnes aliquando conuersati sumus in desideriis carnis nostrae, facientes uoluntatem carnis et cogitationum, et eramus natura filii irae sicut et ceteri. spiritalia uero dicimus, quae instinctu animae solius orta non solum nihil uoluptatis conferunt carni, sed etiam grauissimis eam languoribus adficientia miserrimae iucunditatis pastu animam tantum nutriunt aegrotantem. et idcirco haec quidem simplici cordis indigent medicina, quae autem carnalia sunt, non nisi duplici quemadmodum diximus ad sanitatem curatione perueniunt. unde puritati studentibus plurimum confert, ut harum carnalium passionum ipsas materias sibi primitus subtrahant, quibus potest uel occasio uel recordatio earundem passionum aegrotanti adhuc animae generari. necesse est enim ut morbo duplici duplex adhibeatur curatio. nam corpori, ne concupiscentia in effectum temptet prorumpere, necessario effigies et materia inliciens subtrahenda est, et animae nihilominus, ne eam uel cogitatione concipiat, adtentior meditatio scripturarum et sollicitudo peruigil ac remotio solitudinis utiliter adponenda. in ceteris autem uitiis humana consortia nihil obsunt, quin immo etiam plurimum conferunt his qui carere eis in ueritate desiderant, quia frequentia hominum magis arguuntur, et dum lacessita crebrius manifestantur, celeri medicina perueniunt ad salutem.

4. Nous parlerons brièvement de ces vices, et nous les expliquerons surtout par des passages de l’Écriture. La gourmandise et la fornication naissent naturellement en nous, sans aucune excitation de l’esprit, par le seul déréglement de la chair. Pour les satisfaire, cependant, il faut un objet extérieur, et l’action du corps. « Chacun, en effet, est tenté par sa propre concupiscence, et lorsque la concupiscence a conçu, elle enfante le péché, et lorsque le péché est consommé, il produit la mort. » (S. Jacq., I, 14.) Ainsi le premier Adam n’a pu être séduit par la gourmandise sans un fruit qu’il s’empressa de manger contre l’ordre de Dieu, et le second Adam fut tenté par un objet extérieur, lorsque le démon lui dit : « Si vous êtes le Fils de Dieu, ordonnez que ces pierres deviennent des pains. » (S. Matth., IV, 3.) La fornication n’existerait pas sans notre corps. Ces deux vices, qui s’accomplissent par la chair, doivent se combattre non-seulement par les efforts de l’âme, mais encore plus particulièrement par la mortification du corps. Pour résister à leurs attaques, l’application de l’esprit ne suffit pas comme il arrive souvent pour vaincre la colère, la tristesse et les autres passions qui surgissent sans l’intervention de la chair ; il faut assujettir le corps par les jeûnes, les veilles, les œuvres de pénitence ; il faut y joindre aussi la fuite des occasions ; car, comme ces deux vices viennent de l’esprit et du corps, ils ne peuvent être surmontés que par les efforts de l’un et de l’autre.

Saint Paul, il est vrai, appelle généralement tous les vices charnels, et il met la haine, la colère et l’hérésie au nombre des œuvres de la chair. (Gal., V, 20.) Cependant, pour mieux en connaître la nature et les remèdes, nous les distinguerons ici en deux classes, et nous dirons que les uns sont charnels, les autres spirituels. Les vices charnels sont ceux qui viennent plus directement de la chair, qui s’y plaît et s’y nourrit tellement, que la paix de l’âme en est troublée, et que souvent même la volonté est entraînée. L’Apôtre en parle lorsqu’il dit : « Nous avons tous vécu autrefois dans les convoitises de la chair, nous abandonnant à ses désirs et à ses pensées ; nous étions alors enfants de colère, comme les autres. » (Eph., II, 3.)

Les vices spirituels sont ceux qui viennent de l’âme seulement, et qui, bien loin de procurer du plaisir au corps, lui causent de grandes douleurs, tout en ne donnant à l’âme qui en est atteinte que de tristes jouissances ; ces vices ne demandent que des remèdes pour l’âme, tandis que les vices charnels exigent des remèdes pour l’âme et pour le corps.

Ceux qui désirent la pureté, feront donc bien d’éviter avec soin tout ce qui peut entretenir les passions de la chair, et en renouveler l’occasion et le souvenir dans l’âme qui en a souffert. Il faut à ce double mal un double remède ; pour que le corps ne cède pas aux mouvements de la concupiscence, il faut en éloigner l’image et la matière ; et pour que l’âme n’en conçoive pas même la pensée, il faut qu’elle s’applique plus attentivement à la méditation de l’Écriture, et qu’elle veille sur elle-même dans la paix de la solitude. La société des hommes n’est pas à craindre pour les autres vices, et ceux qui désirent s’en corriger y trouvent même des avantages ; car les rapports avec les autres les font mieux paraître, et plus on les connaît, plus il est facile de s’en guérir.

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V. Quomodo dominus noster solus absque peccato temptatus sit.

Ideoque dominus noster Iesus Christus, cum apostoli pronuntietur sententia temptatus fuisse per omnia secundum similitudinem nostram, dicitur tamen absque peccato, id est absque huius passionis contagio, nequaquam scilicet aculeos concupiscentiae carnalis expertus, quibus nos necesse est etiam ignorantes inuitosque conpungi, quippe cui nulla inerat similitudo seminationis uel conceptionis humanae, ita rationem conceptus eius archangelo nuntiante: spiritus sanctus superueniet in te, et uirtus altissimi obumbrabit tibi: ideo et quod ex te nascetur sanctum uocabitur filius dei.

5. Notre-Seigneur Jésus-Christ, selon saint Paul, a été tenté comme nous en toutes choses ; mais l’Apôtre ajoute, sans le péché (Heb., IV, 15) ; c’est-à-dire sans la souillure de la concupiscence, dont il n’a pas éprouvé les mouvements, tandis que nous les ressentons à notre insu et malgré nous. Sa naissance n’avait aucune ressemblance avec la nôtre, selon cette parole de l’Archange : « L’Esprit-Saint sur-viendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ; c’est pourquoi Celui qui naîtra de vous sera saint, et il sera nommé le Fils de Dieu. » (S. Luc. I, 35.)

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VI. De ratione temptationis qua a diabolo adpetitus est dominus.

In illis enim passionibus etiam ipse temptari debuit incorruptam imaginem dei ac similitudinem possidens, in quibus et Adam temptatus est, cum adhuc in illa inuiolata dei imagine perduraret, hoc est gastrimargia, cenodoxia, superbia, non in quibus post praeuaricationem mandati imagine dei ac similitudine uiolata suo iam uitio deuolutus inuoluitur. gastrimargia namque est qua interdicti ligni praesumit edulium, cenodoxia qua dicitur: aperientur oculi uestri, superbia qua dicitur: eritis sicut dii, scientes bonum et malum, in his ergo tribus uitiis etiam dominum saluatorem legimus fuisse temptatum, gastrimargia, cum dicitur ei a diabolo: dic ut lapides isti panes fiant, cenodoxia: si filius dei es, mitte te deorsum, superbia, cum ostendens illi omnia regna mundi et eorum gloriam dicit: haec tibi omnia dabo, si cadens adoraueris me, ut isdem quibus ille temptationum lineis adpetitus nos quoque quemadmodum temptatorem uincere deberemus suo doceret exemplo. ideoque et ille Adam dicitur et iste Adam, ille primus ad ruinam et mortem, hic primus ad resurrectionem et uitam. per illum omne genus hominum condemnatur, per istum omne genus hominum liberatur. ille de rudi atque intacta fingitur terra, hic de Maria uirgine procreatur. huius ergo ut suscipere eum temptationes oportuit, ita excedere necessarium non fuit. nec enim qui gastrimargiam uicerat poterat fornicatione temptari, quae ex illius abundantia ac radice procedit, qua ne ille quidem primus Adam fuisset elisus, nisi ante generatricem eius passionem deceptus inlecebris diaboli recepisset. et ob hoc filius dei non absolute in carne peccati uenisse dicitur, sed in similitudine carnis peccati. quia, cum esset in eo uera caro, manducans scilicet et bibens et dormiens, clauorum quoque confixionem in ueritate suscipiens, peccatum eius quod praeuaricatione contraxit uerum non habuit sed imaginarium. non enim ignitos aculeos concupiscentiae carnalis expertus est, qui etiam nolentibus nobis natura iam administrante consurgunt, sed huius quandam similitudinem naturam participando suscepit. nam cum omnia quae officii nostri sunt in ueritate conpleret et uniuersas infirmitates gestaret humanas, consequenter huic quoque passioni putatus est subiacere, ut per has infirmitates etiam condicionem huius quoque uitii atque peccati uideretur in sua carne portare. denique in his eum tantummodo uitiis diabolus temptat, in quibus et illum primum deceperat, coniciens hunc quoque uelut hominem similiter in ceteris inludendum, si eum in illis quibus priorem deiecerat sensisset elisum. uerum ei secundum iam morbum, qui de radice principalis uitii pullularat, primo certamine confutatus inferre non potuit. uidebat enim nullatenus eum initialem causam huius aegritudinis suscepisse eratque superfluum sperari ab eo fructum peccati, cuius eum semina uel radices nullo modo recepisse cernebat. licet secundum Lucan, qui postremam temptationem illam ponit in qua dicitur: si filius dei es, mitte te deorsum, haec superbiae passio possit intellegi, ita ut illa superior quam Matthaeus tertiam ponit, in qua iuxta praedictum Lucan euangelistam omnia ei regna mundi in puncto temporis ostendens diabolus repromittit, accipiatur passio filargyriae, quod scilicet post gastrimargiae uictoriam fornicatione eum temptare non praeualens ad filargyriam transierit, quam radicem esse malorum omnium nouerat, in qua iterum superatus nullum ei uitium ex his quae sequebantur eam ausus ingerere, quippe quae nouerat de eius radice ac fomite pullulare, ad extremam superbiae transilierit passionem, qua nouerat etiam perfectos quosque deuictis omnibus uitiis posse pulsari, qua etiam uel se ipsum, cum esset Lucifer, uel conplures alios absque ullo incitamento praecedentium passionum de caelestibus meminerat conruisse. iuxta hunc ergo quem praediximus ordinem, qui ab euangelista Luca describitur, etiam ipsa inlicitatio et figura temptationum, quibus uel illum primum uel istum secundum Adam callidissimus adgreditur inimicus, elegantissime congruit. illi namque dicit: aperientur oculi uestri, huic ostendit omnia regna mundi et gloriam eorum. ibi dicit: eritis sicut dii, hic: si filius dei es.

6. Il fallait que Notre-Seigneur, qui possédait si parfaitement l’image et la ressemblance divine, fût tenté comme Adam l’avait été avant d’avoir obscurci cette image, c’est-à-dire qu’il fût tenté de gourmandise, de vaine gloire et d’orgueil, mais non pas des autres vices auquel Adam fut exposé, lorsqu’il eut souillé par sa désobéissance la ressemblance divine qu’il avait reçue. Il fut tenté de gourmandise quand le fruit de l’arbre défendu lui fut présenté ; de vaine gloire, par cette parole : « Vos yeux seront ouverts ; » et d’orgueil par cette autre : « Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. » (Gen., III, 5.)

Nous lisons dans l’Évangile que Notre-Seigneur fut tenté de ces trois manières par le démon : de gourmandise : « Dites que ces pierres deviennent des pains ; » de vaine gloire : « Si vous êtes Fils de Dieu, jetez-vous en bas ; » d’orgueil, « le démon lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire, lui dit : Je vous donnerai toutes ces choses si vous vous prosternez et m’adorez. » (S. Matth., IV.)

Il consentit à souffrir ces tentations, pour nous apprendre, par son exemple, à vaincre le tentateur. Des deux Adam, le premier a été une cause de ruine et de mort ; le second, une cause de résurrection et de vie ; le premier a fait condamner le genre humain, le second l’a sauvé ; le premier avait été formé d’une terre vierge, le second est né de la Vierge Marie. S’il était utile que le nouvel Adam éprouvât les tentations de l’ancien, il n’était pas nécessaire qu’il en souffrit ensuite d’autres : Il ne pouvait être tenté par la volupté, puisqu’il avait vaincu la gourmandise qui en est la source, la racine ; et le premier Adam n’y eût jamais été soumis, si le démon, par ses artifices, ne l’eût pas fait tomber dans l’intempérance qui engendre cette passion. Aussi, l’Écriture ne dit pas que le Fils de Dieu soit venu dans la chair du péché, mais seulement dans la ressemblance de la chair du péché. (Rom., VIII, 3.) Il était dans une chair véritable, mangeant, buvant, dormant, et souffrant réellement lorsque ses mains ont été percées par des clous ; mais il n’a pas eu la souillure contractée par la chute ; il n’en a eu que l’apparence. Il n’a pas ressenti l’aiguillon de la concupiscence, dont nous éprouvons les atteintes malgré nous ; il n’a pris que l’apparence du péché, tout en participant à notre nature.

Comme il s’est assujetti à tous nos besoins, et qu’il s’est chargé de toutes nos infirmités humaines, on pouvait croire qu’il était également soumis à celle-là, qui vient du péché. Le démon l’attaqua d’abord par les tentations qui avaient fait tomber Adam ; il espérait, s’il y succombait, l’entraîner également aux autres vices ; mais il fut vaincu dans le premier combat, et ne put lui donner le mal qui vient de la gourmandise, comme de sa racine. Il voyait que Notre-Seigneur avait repoussé la cause de la concupiscence, et il ne pouvait plus espérer faire naître le péché dans celui qui en avait rejeté la semence.

Saint Luc cite comme la dernière, cette tentation : « Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas ; » c’était une tentation d’orgueil, tandis que celle qui la précède, et que saint Matthieu place la troisième, consistait, selon saint Luc, à promettre tous les royaumes du monde que le démon lui montrait en un instant, et peut être considérée comme une tentation d’avarice. Lorsqu’il vit que Notre-Seigneur avait triomphé de la gourmandise, et qu’il ne pouvait le tenter de volupté, il essaya de l’avarice, qu’il savait aussi la source de tous les maux, et comme il fut vaincu de ce côté ; il n’osa plus le solliciter aux péchés qui découlent de ce principe, et il eut recours à la passion de l’orgueil, qu’il savait bien renverser les parfaits qui avaient résisté aux autres vices ; car lui-même, Lucifer, avec bien d’autres anges, avait été précipité du ciel, sans avoir éprouvé d’autres passions. Ainsi l’ordre adopté par saint Luc s’accorde très-bien avec les artifices de l’ennemi qui tenta le premier et le nouvel Adam. Il dit à l’un : « Vos yeux seront ouverts, » et à l’autre, « il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire. » Il leur dit ensuite : « Vous serez comme des dieux ; » et : « Si vous êtes le Fils de Dieu. » (Gen., III, 5. — Matth., IV, 3.)

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VII. De consummatione cenodoxiae et superbiae sine ministerio corporali.

Et ut de efficientiis ceterarum quoque passionum, quarum narrationem intercidere nos expositio gastrimargiae uel dominicae temptationis necessario conpulit, eodem quo proposueramus ordine disseramus, cenodoxia atque superbia etiam sine ullo consummari solent ministerio corporali. in quo enim egent actione carnali, quae pro coniuentia et uoluntate sola conquirendae laudis et humanae gloriae consequendae abunde ruinam generant animae captiuatae? aut quem effectum habuit corporalem praedicti Luciferi illius antiqua superbia, nisi quod eam tantummodo animo et cogitatione concepit, ita propheta commemorante: qui dicebas in corde tuo: in caelum conscendam, super astra dei ponam solium meum. ascendam super altitudinem nubium, ero similis altissimo? qui sicut huius superbiae neminem habuit incentorem, ita ei consummationem criminis ruinaeque perpetuae cogitatio sola perfecit, et quidem cum adfectatae tyrannidis nulla fuerint opera subsecuta.

7. Parlons maintenant des autres vices, d’après l’ordre que nous avons indiqué et que nous avons été obligé d’interrompre pour expliquer le vice de la gourmandise et la tentation de Notre-Seigneur. La vaine gloire et l’orgueil n’ont pas besoin du ministère du corps ; à quoi leur sert l’action de la chair, puisque, par le seul désir de la réputation et de la louange des hommes, ces vices causent la ruine de l’âme qui en est esclave ? Lucifer a-t-il eu besoin d’un corps, lorsqu’il conçut son crime dans l’orgueil de sa pensée ? ainsi que le raconte le prophète. (Isaïe, XIV, 23.) « Tu disais dans ton cœur : Je m’élèverai dans le ciel, et je placerai mon trône au-dessus des astres de Dieu ; je dominerai les nues, et je serai semblable au Très-Haut. » Personne ne le poussait à cet orgueil, et c’est sa seule pensée qui consomma son crime, et l’entraîna dans cet abîme éternel, où il ne put accomplir aucun de ces ambitieux desseins.

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VIII. De filargyria, quod extra naturam sit, et quid intersit inter ipsam et naturalia uitia.

Filargyria et ira licet non sint unius naturae (nam prior extra naturam est, sequens uero originale uidetur in nobis seminarium possidere), simili tamen oriuntur modo: extrinsecus siquidem causas conmotionis plerumque concipiunt. etenim frequenter hi qui adhuc infirmiores sunt uel inritatione uel instinctu quorundam in haec se corruisse uitia conqueruntur ac praecipitatos se uel ad iracundiam uel ad filargyriam aliorum prouocatione causantur. quod autem extra naturam sit filargyria, hinc liquido peruidetur, quia nec originale probatur in nobis habere principium nec de materia concipitur, quae pertingit ad animae uel carnis participationem uitaeque substantiam. nihil enim ad usum ac necessitatem naturae conmunis praeter escam cotidianam ac potum certum est peruenire. reliquae uero uniuersae materiae quantolibet studio atque amore seruentur, alienae tamen ab humana indigentia etiam usu uitae ipsius adprobantur. ideoque hoc uelut extra naturam exsistens non nisi tepidos ac male fundatos monachos pulsat, quae autem naturalia sunt etiam probatissimos monachorum et quidem in solitudine conmorantes adtemptare non desinunt. et in tantum hoc uerissimum conprobatur, ut etiam gentes. nonnullas ab hac passione, id est filargyriae, liberas omnimodis agnoscamus, quia nequaquam uitii huius aegritudinem usu et consuetudine receperunt. illum quoque priorem mundum qui ante diluuium fuit diutissime concupiscentiae huius rabiem credimus ignorasse. quae etiam in unoquoque nostrum recte abrenuntiante sine ullo labore probatur extingui, cum scilicet uniuersis quis facultatibus abiectis ita expetierit coenobii disciplinam, ut ex eis ne unum quidem denarium sibimet superesse patiatur. cuius rei testes multa hominum milia possumus inuenire, qui cum sub momento breuissimo dispersis omnibus substantiis suis ita hanc eradicauerint passionem, ut ne tenuiter quidem ab ea pulsentur ulterius, nihilominus Omni tempore contra gastrimargiam pugnantes, nisi ingenti circumspectione cordis et abstinentia corporis dimicarint, securi esse non possunt.

8. L’avarice et la colère sont deux vices d’une nature différente : la première a son origine en dehors de nous, tandis que nous semblons porter en nous le principe de la seconde. Elles naissent cependant toutes les deux de la même manière ; car elles sont provoquées par des causes extérieures. Souvent des personnes faibles se plaignent d’être tombées dans l’avarice et la colère, parce qu’elles y ont été poussées par leurs frères. Il est évident aussi que l’avarice n’a pas en nous son principe, et qu’elle ne vient pas d’une chose qui intéresse notre âme et notre corps, ni les besoins de notre vie ; car la nature ne réclame que ce qui est nécessaire pour sa nourriture de chaque jour ; tout le reste, malgré l’amour qu’on y attache, n’est pas indispensable à la vie, et il n’y a que les religieux tièdes et imparfaits qui puissent désirer ce qui est, pour ainsi dire, en dehors de la nature. Ce qui est naturel, au contraire, tente continuellement les plus saints religieux qui vivent dans la solitude.

Il est certain que des nations entières ne connaissent pas la passion de l’avarice, parce qu’elle n’est point passée dans leurs usages et leurs mœurs, et il est probable qu’elle est également restée inconnue aux hommes qui ont vécu avant le déluge.

Nous savons, par expérience, qu’on peut en guérir facilement, puisque, en renonçant à tous les biens du monde pour entrer dans un monastère, on supporte très-bien de ne pas posséder un seul denier. Témoin ces millions de solitaires qui en un instant se sont débarrassés de leurs richesses, et ont si bien déraciné cette passion, qu’ils n’en ont jamais ressenti depuis les atteintes. Mais la gourmandise est plus difficile à vaincre, et il faut employer pour la combattre la mortification du corps et la vigilance de la volonté.

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VIIII. De ira atque tristitia, quod inter accedentia uitia plerumque ⟨non⟩ inueniantur.

Tristitia et acedia nulla quemadmodum superiora diximus accedente extrinsecus prouocatione generari solent. nam solitarios quoque et in heremo constitutos nullique humano conmixtos consortio frequenter atque amarissime uexare noscuntur. quod esse uerissimum, quisque fuerit in solitudine conmoratus et pugnas hominis interioris expertus, ipsis experimentis perfacile conprobabit.

9. La tristesse et la paresse sont, comme nous l’avons dit, deux passions qui n’ont pas de causes extérieures. Les religieux qui vivent dans la solitude, loin du commerce des hommes, en sont souvent et cruellement tourmentés ; tous ceux qui ont éprouvé dans la retraite les combats de l’homme intérieur le savent très-bien par expérience.

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X. De sex uitiorum concordia et duorum ab eis dissidentium cognatione.

Haec igitur octo uitia licet diuersos ortus ac dissimiles efficientias habeant, sex tamen priora, id est gastrimargia, fornicatio, filargyria, ira, tristitia, acedia quadam inter se cognatione et ut ita dixerim concatenatione conexa sunt, ita ut prioris exuberantia sequenti efficiatur exordium, nam de abundantia gastrimargiae fornicationem, de fornicatione filargyriam, de filargyria iram, de ira tristitiam, de tristitia acediam necesse est pullulare. ideoque simili contra haec modo atque eadem ratione pugnandum est et a praecedentibus semper aduersus sequentes oportet nos inire certamina. facilius enim cuiuslibet arboris noxia latitudo ac proceritas exarescet, si antea radices eius quibus innititur uel nudatae fuerint uel succisae, et infestantes umores aquarum continuo siccabuntur, cum generator earum fons ac profluentes uenae sollerti industria fuerint obturatae. quamobrem ut acedia uincatur, ante superanda tristitia est: ut tristitia propellatur, ira prius est extrudenda: ut extinguatur ira, filargyria calcanda est: ut euellatur filargyria, fornicatio conpescenda est: ut fornicatio subruatur, gastrimargiae est uitium castigandum. residua uero duo, id est cenodoxia et superbia sibi quidem similiter illa qua de superioribus uitiis diximus ratione iunguntur, ita ut incrementum prioris ortus efficiatur alterius (cenodoxiae enim exuberantia superbiae fomitem parit), sed ab illis sex prioribus uitiis penitus dissident nec simili cum eis societate foederantur, siquidem non solum nullam ex illis occasionem suae generationis accipiant, sed etiam contrario modo atque ordine suscitentur. nam illis euulsis haec uehementius fruticant et illorum morte uiuacius pullulant atque subcrescunt. unde etiam diuerso modo ab his duobus uitiis inpugnamur. in unumquodque enim illorum sex uitiorum tunc incidimus, cum a praecedentibus eorum fuerimus elisi, in haec uero duo uictores et uel maxime post triumphos periclitamur incurrere. omnia igitur uitia, quemadmodum incremento praecedentium generantur, ita illorum deminutione purgantur. et hac ratione ut superbia possit explodi, cenodoxia est praefocanda, et ita semper prioribus superatis sequentia conquiescent et extinctione praecedentium residuae passiones absque labore marcescent. et licet haec quae praediximus octo uitia illa qua conmemorauimus ratione inuicem sibi conexa atque permixta sint, specialius tamen in quattuor coniugationes et copulas diuiduntur. gastrimargiae namque fornicatio peculiari consortio foederatur: filargyriae ira, tristitiae acedia, cenodoxiae superbia familiariter coniugatur.

10. Ces huit péchés ont des causes et des effets différents ; mais les six premiers, la gourmandise, l’impureté, l’avarice, la colère, la tristesse et la paresse, ont des rapports entre eux et sont tellement enchaînés que chacun, arrivé à un certain degré, est le principe d’un autre. Ainsi, par leur excès, la gourmandise produit l’impureté ; l’impureté, l’avarice ; l’avarice, la colère ; la colère, la tristesse ; et la tristesse entraîne nécessairement à la paresse. C’est pourquoi il faut, pour les combattre, suivre le même ordre, et commencer toujours, par ceux qui précèdent, à détruire ceux qui suivent. Le plus facile moyen de faire mourir et sécher un grand arbre dont l’ombrage est nuisible, c’est d’en découvrir et d’en couper les racines qui le supportent ; et pour arrêter l’eau qui désole une campagne, il faut en boucher la source et Les ruisseaux. Ainsi, pour vaincre la paresse, il faut surmonter la tristesse ; pour bannir la tristesse, il faut chasser la colère ; pour bannir la colère, il faut étouffer l’avarice ; pour arracher l’avarice, il faut comprimer l’impureté ; pour détruire l’impureté, il faut chasser l’intempérance. Quant aux deux autres vices, la vaine gloire et l’orgueil, ils se tiennent entre eux comme ceux dont nous venons de parler. L’accroissement du premier est l’origine de l’autre ; beaucoup de vaine gloire fait naître l’orgueil. Ils sont séparés des six autres, et n’ont aucun rapport ensemble ; car non-seulement ils n’en tirent pas leur origine, mais encore ils viennent d’un principe tout contraire ; ils se développent davantage quand les autres vices sont arrachés, et ils croissent avec plus de vigueur, à mesure que les autres meurent. Aussi nous attaquent-ils d’une tout autre manière. Nous succombons à chacun des six premiers vices, en nous laissant vaincre par celui qui le précède, tandis que nous ne sommes jamais plus exposés aux derniers que lorsque nous avons triomphé des autres.

Tous les vices sont donc produits par l’accroissement, et corrigés par la diminution de ceux qui les précèdent. Il faut donc, pour vaincre l’orgueil, étouffer la vaine gloire, et c’est lorsque les premiers sont surmontés, que les suivants s’apaisent ; les passions se dessèchent en détruisant leurs racines. Quoique ces huit péchés principaux se lient tous ensemble, on peut établir entre eux quatre rapports plus particuliers. L’intempérance s’unit plus étroitement à l’impureté, l’avarice à la colère, la tristesse à la paresse, et la vaine gloire à l’orgueil.

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XI. De origine et qualitate uniuscuiusque uitii.

Et ut singillatim nunc de uniuscuiusque uitii generibus disputemus, gastrimargiae genera sunt tria: primum quod ad refectionem perurguet monachum ante horam statutam ac legitimam festinare, secundum quod expletione uentris et quarumlibet escarum uoracitate laetatur, tertium quod accuratiores ac delicatissimos desiderat cibos. quae tria non leui dispendio monachum feriunt, nisi ab omnibus istis pari studio atque obseruantia semet ipsum expedire contenderit. nam quemadmodum absolutio ieiunii ante horam canonicam nullatenus praesumenda est, ita et uentris ingluuies et escarum sumptuosa atque exquisita praeparatio similiter amputanda. ex his enim tribus causis diuersae ac pessimae ualitudines animae procreantur. nam de prima monasterii odium gignitur atque exinde horror et intolerantia eiusdem concrescit habitaculi, quam sine dubio mox discessio ac fuga uelocissima subsequetur. de secunda igniti luxuriae ac libidinis aculei suscitantur. tertia etiam inextricabiles filargyriae laqueos nectit ceruicibus captiuorum nec aliquando monachum sinit perfecta Christi nuditate fundari. cuius nobis passionis inesse uestigia isto quoque deprehendimus indicio, cum forte ad refectionem detenti ab aliquo fratrum contenti non sumus eo sapore cibos sumere quo ab exhibente conditi sunt, sed quiddam superfundi eis uel adici inportuna atque effrenata poscimus libertate. quod fieri penitus non oportet tribus de causis. primo quia mens monachi semper debet in omni tolerantiae ac parcitatis exercitatione uersari et secundum apostolum discere in quibus est sufficiens esse, nullatenus enim poterit uel occulta uel maiora corporis desideria refrenare, quisque degustatione modicae insuauitatis offensus ne ad momentum quidem delicias gutturis sui ualuerit castigare. secundo quod nonnumquam euenit, ut ad horam desit illa species quae postulatur a nobis et uerecundiam necessitati uel frugalitati suscipientis incutimus, publicantes scilicet paupertatem eius quam soli deo cognitam esse maluerat. tertio quod interdum solet sapor ille quem nos adici poscimus aliis displicere, et inuenimur iniuriam multis, dum nostrae gulae ac desiderio satisfacere cupimus, inrogare. propter quod omnimodis haec in nobis est castiganda libertas. fornicationis genera sunt tria. primum quod per conmixtionem sexus utriusque perficitur. secundum quod absque femineo tactu, pro quo Onam patriarchae Iudae filius a domino percussus legitur, quod in scripturis sanctis inmunditia nuncupatur. super quo apostolus: dico autem innuptis et uiduis, bonum est illis si sic manserint sicut et ego. quod si se non continent, nubant: melius est enim nubere quam uri. tertium quod animo ac mente concipitur, de quo dominus in euangelio: qui uiderit mulierem ad concupiscendum eam, iam moechatus est eam in corde suo. quae tria genera beatus apostolus pari modo extinguenda pronuntians mortificate, inquit, membra uestra quae sunt super terram, fornicationem, inmunditiam, libidinem et cetera, et iterum de duobus ad Ephesios: fornicatio et inmunditia nec nominetur in uobis, et iterum: illud autem scitote, quod omnis fornicator aut inmundus aut auarus, quod est idolorum seruitus, non habet hereditatem in regno Christi et dei. quae tria ut a nobis pari obseruatione caueantur, similis nos eorum a regno Christi atque una deterret exclusio. filargyriae genera sunt tria. primum quod renuntiantes diuitiis ac facultatibus suis spoliari non sinit. secundum quod ea, quae a nobis dispersa sunt uel indigentibus distributa, resumere nos maiore cupiditate persuadet. tertium quod ea, quae ne antea quidem possedimus, desiderari adquiriue conpellit. irae genera sunt tria. unum quod exardescit intrinsecus, quod Graece θυμὸς dicitur. aliud quod in uerbum et opus effectumque prorumpit, quod ὀργὴ nuncupatur. de quibus et apostolus: nunc autem deponite, inquit, et uos omnia, iram, indignationem. tertium quod non ut illa efferuens ad horam digeritur, sed per dies et tempora reseruatur, quod μῆνις dicitur. quae omnia aequali sunt a nobis horrore damnanda. tristitiae genera sunt duo. unum quod uel iracundia desinente uel de inlato damno ac desiderio praepedito cassatoque generatur, aliud quod de inrationabili mentis anxietate seu desperatione descendit. acediae genera sunt duo. unum quod ad somnum praecipitat aestuantes, aliud quod cellam deserere ac fugere cohortatur. cenodoxia licet multiformis ac multiplex sit et in diuersas species diuidatur, genera tamen eius sunt duo. primum quo pro carnalibus ac manifestis extollimur rebus, secundum quo pro spiritalibus et occultis desiderio uanae laudis inflamur.

11. Examinons maintenant chaque vice en particulier. Il y a trois sortes de gourmandise. La première consiste à se hâter, et à manger avant l’heure fixée par la règle ; la seconde, à manger avec excès et à se plaire dans la quantité des aliments ; la troisième, à désirer des mets délicats et recherchés. Ces trois péchés causent un grand préjudice au religieux qui ne s’en défend pas avec soin et persévérance. Il doit éviter également de rompre le jeûne avant l’heure de la règle, de manger avec gloutonnerie, et d’être recherché dans ses repas. Ce sont là, pour l’âme, trois causes de dangereuses maladies. La première sorte de gourmandise donne le dégoût et l’horreur de la vie religieuse, et le cloître devient si insupportable, qu’on finit par le quitter et le fuir. La seconde fait naître les révoltes de la chair et l’ardeur des mauvais désirs ; la troisième rend captif dans les filets inextricables de l’avarice, et ne permet pas au religieux d’arriver au parfait renoncement du Christ. Nous montrons que nous sommes atteints de cette maladie, lorsque invités à prendre notre repas avec quelqu’un de nos frères, nous ne nous contentons pas du goût des aliments, et que nous ne craignons pas d’être indiscrets et importuns en demandant qu’on y ajoute quelque assaisonnement ; c’est ce qu’il ne faut pas faire pour trois raisons. Premièrement, parce qu’un religieux doit toujours s’exercer à la patience et à la mortification, et savoir, selon la recommandation de l’Apôtre, se contenter de tout. (Philip., IV, 11.) Comment pourrait-il réprimer les désirs plus violents de la chair, si, lorsqu’il trouve des aliments un peu fades, il ne peut un instant mortifier sa sensualité. Secondement, il arrive quelquefois que celui qui nous reçoit n’a pas ce que nous lui demandons, et nous le gênons en faisant connaître sa pauvreté ou sa mortification qu’il aimerait mieux n’être connue que de Dieu. Troisièmement, tel assaisonnement que nous réclamons peut bien souvent déplaire aux autres, et ainsi nous les mécontentons pour satisfaire notre gourmandise. Il faut donc nous corriger de cette convoitise.

Il y a trois sortes d’impureté : 1° Celle qui se commet avec les femmes. 2° Celle dont Dieu punit Onam, fils du patriarche Juda, et dont l’Apôtre parle, lorsqu’il écrit aux Corinthiens : « Je dis aux personnes qui ne sont pas mariées ou qui sont veuves, qu’il leur est bon de rester comme je suis ; que ceux qui ne pourraient se vaincre se marient ; il vaut mieux se marier que brûler. » (I Cor., VII, 8.) 3° Celle qui se commet dans le cœur et la pensée, et dont Notre-Seigneur dit dans l’Évangile : « Celui qui voit une femme pour la désirer, a déjà commis l’adultère dans son cœur. » (S. Matth., V, 28.)

Saint Paul recommande de détruire ces trois vices de la même manière : « Mortifiez sur cette terre vos membres, la fornication, l’impureté, la concupiscence. » (Col., III, 5.) Il dit aux Éphésiens : « Que la fornication et l’impureté ne soient nommées parmi vous » (Éph., V, 3 ;) et encore : « Car sachez que tout homme fornicateur, impur ou avare, qui est un serviteur d’idole, n’aura pas d’héritage dans le royaume du Christ et de Dieu. » (Eph., V, 5.) Il faut donc fuir également ces trois vices, puisqu’ils nous privent également du royaume de Jésus-Christ.

Il y a trois sortes d’avarice : la première, qui empêche les solitaires de se dépouiller de leurs richesses et de leurs biens ; la seconde, qui nous fait regretter ce que nous avons distribué aux pauvres ; la troisième, qui nous porte à désirer, dans la solitude, des choses que nous n’avions pas même dans le monde. Il y a aussi trois sortes de colère : la première est celle qui brûle à l’intérieur ; la seconde, celle qui se manifeste par des paroles et des actes. L’Apôtre dit de ces colères : « Et maintenant déposez toute colère et toute indignation. » (Col., III, 8.) La troisième est celle qui n’est pas seulement passagère, mais qui dure des jours entiers et se conserve longtemps. Il faut avoir toutes ces colères en horreur.

Il y a deux sortes de tristesse : l’une, qu’on ressent lorsque la colère est passée, ou qui vient d’un tort éprouvé, ou d’un désir contrarié ; l’autre, qui naît d’une inquiétude déraisonnable ou du découragement de l’esprit.

Il y a deux sortes de paresse : celle qui nous pousse au sommeil dans la fatigue, et celle qui nous porte à quitter et à fuir notre cellule. - La vaine gloire varie et se multiplie à l’infini ; on peut cependant en distinguer deux formes principales : la première, lorsque nous tirons vanité des choses visibles et grossières ; la seconde, qui nous fait désirer les louanges des hommes pour des choses purement spirituelles.

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XII. In quo sit utilis cenodoxia.

Una re tamen cenodoxia utiliter ab incipientibus adsumitur, ab his dumtaxat qui adhuc uitiis carnalibus instigantur, ut uerbi gratia si illo tempore, quo fornicationis spiritu perurguentur, mente conceperint uel sacerdotalis officii dignitatem uel opinionem cunctorum, qua sancti et inmaculati esse credantur, et ita inmundos concupiscentiae stimulos quasi turpes atque indignos uel existimationi suae uel illi ordini iudicantes hac saltim contemplatione declinent, minore malo id quod maius est retundentes. satius enim est cenodoxiae uitio quemcumque pulsari quam incidere in fornicationis ardorem, unde reparari aut non ualeat aut uix ualeat post ruinam. quem sensum ex persona dei unus prophetarum eleganter expressit dicens: propter me longe faciam furorem meum: et laude mea infrenabo te, ne intereas, id est ut dum cenodoxiae laudibus conpediris, nequaquam ad inferni profunda procurras et inreuocabiliter mortalium peccatorum consummatione mergaris. nec mirum tantam passioni huic inesse uirtutem, ut inruentem quempiam in fornicationis labem ualeat refrenare, cum sit multorum experimentis saepissime conprobatum, quod ita eum quem semel ueneni sui peste corruperit infatigabilem reddat, ut faciat ab eo ne biduana quidem ieiunia uel triduana sentiri. quod etiam nonnullos in hac heremo frequenter nouimus fuisse confessos, se in cenobiis Syriae constitutos quinis diebus refectionem cibi sine labore tolerasse, nunc autem tanta se fame etiam ab hora tertia perurgueri, ut usque nonam uix queant differre cotidiana ieiunia. super qua re pulchre abba Macarius cuidam percontanti, cur fame ab hora tertia in heremo pulsaretur, qui in coenobio ebdomadibus integris refectionem saepe contemnens non sensisset esuriem, respondit: quia hic nullus est ieiunii tui testis qui te suis laudibus nutriat atque sustentet: ibi autem te digitus hominum et cenodoxiae refectio saginabat. huius autem rei figura, qua diximus superueniente cenodoxia uitium fornicationis excludi, pulchre satis in Regnorum libro ac signanter exprimitur, ubi populum Israhelem a Nechao rege Aegypti captiuatum ascendens Nabuchodonosor rex Assyriorum de finibus Aegypti ad suam transtulit regionem, scilicet non ut eos libertati pristinae et genitali restitueret regioni, sed ut ad suas abduceret terras longius asportandos quam fuerant in terra Aegypti captiuati. quae figura in hoc quoque conpetenter aptabitur. licet enim tolerabilius sit cenodoxiae quam fornicationis uitio deseruire, difficilius tamen a cenodoxiae dominatione disceditur. quodammodo enim longiore itineris spatio captiuus abductus laboriosius ad genitale solum et libertatem patriam reuertetur, meritoque ad eum increpatio illa prophetica dirigetur: quare inueteratus es in terra aliena? recte siquidem inueteratus dicitur in terra aliena, quisque a terrenis uitiis non nouatur. superbiae genera sunt duo: primum carnale, secundum spiritale, quod etiam perniciosius est. illos namque specialius inpugnat, quos in quibusdam uirtutibus profecisse reppererit.

12. La vaine gloire est quelquefois utile aux commençants : lorsqu’ils éprouvent, par exemple, les tentations de la chair, ils pensent à la dignité du sacerdoce et à la bonne opinion de ceux qui les croient des saints ; ils ont horreur de fautes qui les déshonoreraient ; ils fuient aussi ce péché par estime d’eux-mêmes, et se servent d’un moindre mal pour en éviter un plus grand. Il vaut mieux, en effet, céder à un mouvement de vaine gloire que de succomber aux ardeurs de l’impureté ; car ce serait là une ruine presque irréparable. C’est ce que Dieu exprime si bien par l’un de ses prophètes : « A cause de moi, j’éloignerai de vous ma fureur, et ma gloire vous retiendra pour vous préserver de la mort. » (Is., XLVIII, 9.) C’est-à-dire : vous serez arrêté par l’estime qu’on fera de mes dons, et vous ne tomberez pas en enfer en commettant des péchés mortels. Il n’est pas étonnant que la vaine gloire soit assez puissante pour empêcher de tomber dans des fautes honteuses : car nous savons, par expérience, que bien souvent elle fortifie ceux qui en sont atteints, au point de les faire jeûner facilement pendant deux et trois jours. Nous connaissons dans le désert beaucoup de religieux qui nous ont avoué que, dans les monastères de Syrie, ils pouvaient, sans fatigue, se priver de nourriture pendant cinq jours, tandis que maintenant la faim les tourmente dès la troisième heure, et qu’ils ont bien de la peine à jeûner tous les jours jusqu’à none.

L’abbé Macaire répondit très-agréablement à un solitaire qui se plaignait de ne pouvoir attendre neuf heures du matin dans le désert, lui qui pouvait, dans un monastère, passer toute une semaine sans désirer même prendre de la nourriture. « C’est qu’ici, lui dit-il, personne ne vous voit jeûner, et ne peut vous nourrir de ses louanges ; mais au monastère, le regard des hommes vous soutenait, et la vaine gloire vous valait un repas. » Il y a dans le livre des Rois une figure de la puissance de la vaine gloire contre l’impureté. Les Israélites furent emmenés captifs par Néchao, roi d’Égypte ; mais le roi d’Assyrie, Nabuchodonosor, les transféra de l’Égypte dans son royaume, et ils ne furent pas ainsi délivrés et ramenés dans leur patrie ; ils en furent, au contraire, plus éloignés que lorsqu’ils étaient en Égypte. (IV, Rois, XXIII.) Néchao est la figure de l’impureté, Nabuchodonosor celle de la vaine gloire ; et s’il est moins dur d’être d’être esclave de la vaine gloire que de l’impureté, il est cependant plus difficile d’échapper à la servitude de la vaine gloire ; car cette passion éloigne plus de Dieu, qui est notre liberté et notre vraie patrie. Et le prophète peut alors nous adresser ce reproche : « Pourquoi avez-vous vieilli sur la terre étrangère ? » (Bar., III, 11.) C’est vieillir dans l’exil, que de ne pas quitter les vices de la terre.

Il y a deux sortes d’orgueil : l’un charnel, l’autre spirituel, et ce dernier est le plus dangereux, parce qu’il attaque plus particulièrement ceux qui ont fait des progrès dans la vertu.

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XIII. De uaria obpugnatione omnium uitiorum.

Haec igitur octo uitia cum omne hominum genus pulsent, non tamen uno modo inpetunt cunctos. in alio namque spiritus fornicationis locum obtinet principalem, in alio superequitat furor, in alio cenodoxia uindicat tyrannidem, in alio arcem superbia tenet, et cum constet omnes ab omnibus inpugnari, diuerso tamen modo et ordine singuli laboramus.

13. Tous les vices tourmentent les hommes, mais non pas de la même manière. Dans les uns, c’est l’impureté qui tient le premier rang ; dans les autres, c’est la colère qui domine. La vaine gloire tyrannise ceux-ci, tandis que ceux-là sont esclaves de l’orgueil ; tous sont exposés aux attaques de toutes les passions, mais chacun a sa maladie particulière.

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XIIII. De instituendo aduersum uitia certamine secundum ipsorum infestationem.

Quamobrem ita nobis aduersus haec adripienda sunt proelia, ut unusquisque uitium quo maxime infestatur explorans aduersus illud adripiat principale certamen, omnem curam mentis ac sollicitudinem erga illius inpugnationem obseruationemque defigens, aduersus illud cotidiana ieiuniorum dirigens spicula, contra illud cunctis momentis cordis suspiria crebraque gemituum tela contorquens, aduersus illud uigiliarum labores ac meditationes sui cordis inpendens, indesinentes quoque orationum fletus ad deum fundens et inpugnationis suae extinctionem ab illo specialiter ac iugiter poscens. inpossibile namque est de qualibet passione triumphum quempiam promereri, priusquam intellexerit industria uel labore proprio uictoriam certaminis semet obtinere non posse, cum tamen, ut ualeat emundari, necesse sit eum die noctuque in omni cura et sollicitudine permanere. cumque se ab ea senserit absolutum. rursus latebras sui cordis simili intentione perlustret et excipiat sibi quam inter reliquas perspexerit diriorem atque aduersus eam specialius omnia spiritus arma conmoueat, et ita semper ualidioribus superatis celerem de residuis habebit facilemque uictoriam, quia et mens triumphorum processu reddetur fortior et infirmiorum pugna succedens promptiorem ei prouentum faciet proeliorum: ut fieri solet ab his qui coram regibus mundi huius omnigenis congredi bestiis praemiorum contemplatione consuerunt, quod spectaculi genus uulgo pancarpum nuncupatur. hi, inquam, feras quascumque fortiores robore uel feritatis rabie conspexerint diriores, aduersus eas primae congressionis certamen adripiunt, quibus extinctis reliquas, quae minus terribiles minusque uehementes sunt, exitu faciliore prosternunt. ita et uitiis semper robustioribus superatis atque infirmioribus succedentibus parabitur nobis absque ullo discrimine perfecta uictoria. nec tamen putandum, quod principaliter quis contra unum dimicans uitium et uelut incautius aliorum tela prospiciens inopinato ictu facilius ualeat sauciari. quod nequaquam fiet. inpossibile namque est eum qui pro cordis sui emundatione sollicitus erga inpugnationem uitii cuiuslibet intentionem suae mentis armauerit, aduersus cetera quoque uitia generalem quendam horrorem et custodiam similem non habere, quo enim modo uel de illa qua absolui desiderat passione merebitur obtinere uictoriam, qui se indignum purgationis praemio aliorum facit contagio uitiorum? sed cum principalis nostri cordis intentio uelut specialem sibi pugnam aduersus unam exceperit passionem, pro ipsa orabit adtentius peculiari sollicitudine uel studio supplicans, ut eam diligentius obseruare et per haec celerem mereatur obtinere uictoriam. hunc namque nos ordinem proeliorum exercere debere nec tamen de nostra uirtute confidere etiam legislator his docet uerbis: non timebis eos, quia dominus deus tuus in medio tui est, deus magnus et terribilis: ipse consumet nationes has in conspectu tuo paulatim atque per partes, non poteris delere eas pariter: ne forte multiplicentur contra te bestiae terrae. dabitque eos dominus deus tuus in conspectu tuo: et interficiet illos donec penitus deleantur.

14. Dans les combats que nous avons à livrer à ces vices, il faut examiner celui qui nous est le plus redoutable, et diriger contre lui toute notre attention, tous nos efforts. C’est vers cet ennemi qu’il faut lancer, comme des traits, nos jeûnes de chaque jour, nos soupirs, nos gémissements, nos vertus, nos méditations, adressant sans cesse à Dieu nos prières et nos larmes, afin d’en obtenir la paix et la victoire ; car il est impossible de triompher d’une passion, sans être d’abord persuadé que ce n’est pas par nos propres forces que nous pouvons être victorieux, et qu’avec le secours de Dieu, il faut encore, pour nous corriger, ne pas cesser de combattre avec ardeur, le jour et la nuit.

Lorsqu’on est délivré d’une passion, il faut chercher de nouveau dans les secrets de son cœur celle qui nous tourmente davantage, et diriger contre elle toutes les armes de notre âme ; c’est en surmontant toujours les plus fortes, que nous triompherons plus facilement des autres, car l’âme se fortifie par cette suite de victoires, et les vices plus faibles cèdent aux moindres combats. C’est ainsi que font ceux qui, par espoir de récompenses, se donnent en spectacle, et combattent les bêtes féroces devant les princes de ce monde. Ils choisissent les animaux les plus forts et les plus terribles, pour diriger contre eux leurs premières attaques, afin de pouvoir vaincre ensuite plus facilement ceux qui sont moins redoutables. En commencant de même par combattre les passions les plus violentes, nous triompherons plus sûrement des autres, et notre victoire sera parfaite.

Il ne faut pas croire qu’en combattant principalement une passion, nous ne faisons aucune attention aux attaques des autres, et que nous nous exposons à en recevoir des blessures. Non certainement ; car il est impossible que celui qui désire purifier son cœur et qui dirige tous ses efforts contre un vice, ne soit pas aussi en garde contre tous les autres, et ne les aie également en horreur. Pourrait-il obtenir la victoire qu’il ambitionne, s’il s’en rendait indigne en se laissant souiller par d’autres vices ?

Dès que notre âme s’applique surtout à combattre une passion, elle doit prier dans ce but avec plus de soin et d’ardeur, afin de mériter plus de lumière, et d’obtenir une prompte victoire. Le grand législateur, Moïse, nous apprend à suivre cet ordre dans nos combats, sans cependant nous fier à nos propres forces. « Vous ne craindrez pas vos ennemis, dit-il, parce que le Seigneur, votre Dieu, est au milieu de vous. Dieu est grand et terrible ; il consumera en votre présence les nations, peu à peu et par portions. Vous ne pourrez les détruire toutes, de peur que les bêtes de la terre ne se multiplient contre vous ; mais le Seigneur, votre Dieu, les livrera devant vos yeux et les fera mourir jusqu’à ce qu’elles soient entièrement disparues. » (Deut., VII, 21.)

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XV. Nihil nos posse aduersus uitia sine auxilio dei nec debere nos in eorum extolli uictoria.

Sed neque debere nos in eorum extolli uictoria similiter monet: ne postquam comederis, inquit, et satiatus domus pulchras aedificaueris, et habitaueris in eis, habuerisque armenta et ouium greges, argenti et auri, cunctarumque rerum copiam, eleuetur cor tuum, et non reminiscaris domini dei tui, qui eduxit te de terra Aegypti, de domo seruitutis: et ductor tuus fuit in solitudine magna atque terribili. Salomon quoque in Prouerbiis: si ceciderit inimicus tuus, noli gratulari: in subplantatione autem eius noli extolli, ne uideat dominus et non placeat ei, et auertat iram suam ab eo, id est ne perspiciens elationem cordis tui ab eius inpugnatione discedat, et incipias derelictus ab eo rursus illa quam per dei gratiam ante superaueras passione uexari. non enim orasset propheta dicens: ne tradas, domine, bestiis animam confitentem tibi, nisi scisset propter inflationem cordis quosdam, ut humilientur, eisdem rursus uitiis quae uicerant tradi. quamobrem certos esse nos conuenit tam ipsis rerum experimentis quam innumeris scripturae testimoniis eruditos, nostris nos uiribus, nisi dei solius auxilio fulciamur, tantos hostes superare non posse et ad ipsum cotidie summam uictoriae nostrae referre debere, ita super hoc quoque per Moysen domino conmonente: ne dicas in corde tuo, cum deleuerit eas dominus deus tuus in conspectu tuo: propter iustitiam meam introduxit me dominus ut terram hanc possiderem, cum propter impietates suas istae deletae sint nationes. neque enim propter iustitias tuas et aequitatem cordis tui tu ingrederis, ut possideas terras earum: sed quia illae egerunt impie, te introeunte deletae sunt, rogo, quid apertius potuit dici contra perniciosam opinionem praesumptionemque nostram, qua totum quod agimus uel libero arbitrio uel nostrae uolumus industriae deputare? ne dicas, inquit, in corde tuo, cum deleuerit eas dominus deus tuus in conspectu tuo: propter iustitiam meam introduxit me dominus ut terram hanc possiderem. nonne his qui oculos animae reseratos et aures habent ad audiendum euidenter expressit: cum tibi prospere uitiorum carnalium bella successerint et uideris te de ipsorum caeno et conuersatione mundi istius liberatum, non tuae id uirtuti nec sapientiae prouentu pugnae atque uictoriae inflatus adscribas, credens te propter labores et studium tuum et arbitrii libertatem de spiritalibus nequitiis uel carnalibus uitiis obtinuisse uictoriam? quibus procul dubio in nullo penitus praeualere potuisses, nisi te domini conmunisset ac protexisset auxilium.

15. Moïse nous avertit aussi de ne pas nous glorifier de la victoire remportée sur ces vices. « Lorsque vous aurez mangé et que vous serez rassasiés, dit-il, lorsque vous aurez construit de belles maisons, et que vous les habiterez, lorsque vous aurez de grands troupeaux et des brebis nombreuses, de l’or, de l’argent, et toute chose en abondance, que votre cœur ne s’élève pas, et qu’il se souvienne du Seigneur votre Dieu, qui vous a tiré de la terre de l’Égypte, de la maison de la servitude, et qui a été votre guide à travers une immense et terrible solitude. » (Deutér., VI, 12.) Salomon dit dans ses Proverbes : « Si votre ennemi tombe, ne vous en réjouissez pas, et ne vous glorifiez pas de sa chute, de peur que le Seigneur ne voie votre disposition, qu’elle ne lui déplaise, et qu’il ne détourne sa colère de votre ennemi. » (Prov., XXIV, 17.) C’est-à-dire, de peur que, voyant l’orgueil de votre cœur, il ne vous retire son secours, et qu’abandonné par lui, vous ne soyez tourmenté de nouveau par la passion dont sa grâce vous avait fait triompher. Le Prophète n’eût pas dit dans sa prière : « Seigneur, ne livrez pas aux bêtes l’âme qui met sa confiance en vous, » s’il n’avait pas su que Dieu humilie les cœurs orgueilleux, en les abandonnant aux vices qu’ils avaient d’abord vaincus. Nous devons donc être bien persuadés par l’expérience, comme par tous les témoignages innombrables des saintes Écritures, que, sans le secours de Dieu, nous ne pouvons terrasser tant d’ennemis, et que c’est à sa grâce qu’il faut attribuer chaque jour notre victoire. Dieu nous le recommande par Moïse : « Ne dites pas dans votre cœur, lorsque le Seigneur aura fait disparaître les ennemis devant vous : c’est à cause de ma justice que le Seigneur m’a introduit dans la terre que je possède, comme c’est à cause de leur impiété qu’il a détruit les nations. » (Deutér., IX, 4.) Car ce n’est point à cause de votre justice et de la droiture de votre cœur que vous êtes entrés en possession des terres de ces nations, mais c’est à cause de leurs iniquités qu’elles ont été détruites lorsque vous êtes venus. Est-il possible de condamner plus formellement cette coupable présomption qui attribue le bien que nous faisons à notre libre arbitre et à notre propre mérite ? Ne dites pas dans votre cœur, lorsque le Seigneur Dieu aura détruit ces nations devant vous : Le Seigneur m’a donné cette terre pour récompenser ma justice. Ceux qui ont les yeux de l’âme ouverts, et des oreilles pour entendre, ne doivent-ils pas le comprendre ? Lorsque vous aurez triomphé dans les combats contre les vices de la chair, et que vous serez délivrés de la fange et des rapports de ce monde, ne vous glorifiez point de votre victoire, et ne l’attribuez pas à votre vertu et à votre sagesse, en croyant que c’est par vos efforts, votre vigilance et votre libre arbitre que vous avez vaincu les esprits de malice et les vices de la chair. Vous n’auriez certainement jamais pu en triompher, si le Seigneur ne vous eût accordé sa protection et son secours.

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XVI. De significatione septem gentium quarum Israhel accepit terras, et quare alibi septem, alibi multae gentes esse dicantur.

Hae sunt septem gentes quarum terras egressis ex Aegypto filiis Israhel daturum se dominus repromittit. quae omnia secundum apostolum cum in figura contigerint illis, ad nostram commonitionem scripta debemus accipere. ita enim dicitur: cum introduxerit te dominus deus tuus in terram, quam possessurus ingrederis, et deleuerit gentes multas coram te, Chettaeum et Gergesaeum et Amorraeum, Chananaeum, et Ferezaeum, et Euaeum, et Iebusaeum, septem gentes multo maioris numeri quam tu es, et robustiores te: tradideritque eas dominus tibi, percuties eas usque ad internicionem. quod uero multo maioris numeri esse dicuntur, haec ratio est, quia plura sunt uitia quam uirtutes. et ideo in catalogo quidem dinumerantur septem nationes, in expugnatione uero earum sine numeri adscriptione ponuntur. ita enim dicitur: et deleuerit gentes multas coram te. numerosior enim est quam Israhel carnalium passionum populus, qui de hoc septenario fomite uitiorum ac radice procedit. exinde enim pullulant homicidia, contentiones, haereses, furta, falsa testimonia, blasphemiae, comesationes, ebrietates, detractationes, ludicra, turpiloquia, mendacia, periuria, stultiloquia, scurrilitas, inquietudo, rapacitas, amaritudo, clamor, indignatio, contemptus, murmuratio, temptatio, desperatio multaque alia quae conmemorare perlongum est. quae cum a nobis leuia iudicentur, quid de illis apostolus senserit uel quam super his sententiam tulerit audiamus: neque murmuraueritis, inquit, sicut quidam illorum murmurauerunt et perierunt ab exterminatore, et de temptatione: neque temptemus Christum, sicut quidam illorum temptauerunt et a serpentibus perierunt, de detractatione: noli diligere detrahere, ne eradiceris, et de desperatione: qui desperantes semet ipsos tradiderunt inpudicitiae in operationem omnis erroris, in inmunditiam. quod uero clamor sicut ira et indignatio et blasphemia condemnetur, eiusdem apostoli uocibus manifestissime perdocemur ita praecipientis: omnis amaritudo et ira et indignatio et clamor et blasphemia tollatur a uobis cum omni malitia, aliaque conplura his similia. quae cum sint multo maioris numeri quam uirtutes, deuictis tamen illis octo principalibus uitiis, ex quorum natura eas certum est emanare, omnes protinus conquiescunt ac perpetua pariter cum his internicione delentur. de gastrimargia namque nascuntur comesationes, ebrietates: de fornicatione turpiloquia, scurrilitas, ludicra ac stultiloquia: de filargyria mendacium, fraudatio, furta, periuria, turpis lucri adpetitus, falsa testimonia, uiolentiae, inhumanitas ac rapacitas: de ira homicidia, clamor et indignatio: de tristitia rancor, pusillanimitas, amaritudo, desperatio: de acedia otiositas, somnolentia, inportunitas, inquietudo, peruagatio, instabilitas mentis et corporis, uerbositas, curiositas: de cenodoxia contentiones, haereses, iactantia ac praesumptio nouitatum: de superbia contemptus, inuidia, inoboedientia, blasphemia, murmuratio, detractatio. quod autem hae pestes etiam robustiores sint, manifeste naturae ipsius inpugnatione sentimus. fortior enim militat in membris nostris oblectatio carnalium passionum quam studia uirtutum, quae non nisi summa contritione cordis et corporis adquiruntur. si autem et illas innumerabiles hostium cateruas spiritalibus oculis contempleris, quas beatus apostolus enumerat dicens: non est nobis conluctatio aduersus carnem et sanguinem, sed aduersus principatus, aduersus potestates, aduersus mundi rectores tenebrarum harum, contra spiritalia nequitiae in caelestibus, et illud quod de uiro iusto in nonagensimo dicitur psalmo: cadent a latere tuo mille, et decem milia a dextris tuis, liquido peruidebis, quod multo maioris sint numeri et ualidiores quam nos carnales scilicet atque terreni, quippe cum illis spiritalis atque aeria concessa substantia sit.

16. Ces vices sont figurés par les sept peuples dont Dieu promit de donner les terres aux enfants d’Israël, lorsqu’ils sortirent d’Égypte. Saint Paul nous dit que tout ce qui leur arriva doit être une figure et un enseignement pour nous. Il est écrit : « Lorsque le Seigneur votre Dieu vous aura introduits dans la terre que vous devez posséder, lorsqu’il aura détruit devant vous beaucoup de peuples, les Héthéens, les Gergéséens, les Amorrhéens, les Chananéens, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuséens, qui sont sept peuples plus nombreux et plus forts que vous, lorsqu’il vous les aura livrés, vous les ferez périr jusqu’au dernier. » (Deutér., VII, 1.) L’Écriture dit qu’ils étaient plus nombreux, parce que les vices le sont plus que les vertus ; elle en nomme sept, mais elle ne les compte pas en parlant de leur ruine ; car elle dit : « Quand il aura détruit beaucoup de peuples devant vous. » Le peuple d’Israël est moins nombreux que la multitude des passions charnelles qui naissent des sept vices capitaux ; car c’est de cette source que viennent les homicides, les querelles, les hérésies, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes, les excès de table, les ivrogneries, les médisances, les bouffonneries, les railleries, les mensonges, les parjures, les impertinences, les propos grossiers, l’inquiétude, les rapacités, l’aigreur, les cris, l’indignation, les mépris, les murmures, les tentations, le désespoir et tant d’autres vices qu’il serait trop long de nommer. Plusieurs nous semblent légers ; mais écoutons ce que saint Paul en pense, et le jugement qu’il en porte. « Ne murmurez pas, comme quelques-uns d’entre eux qui murmurèrent et périrent par l’ange exterminateur. » (I Cor., X, 10.) Il est dit de la tentation : « Ne tentons pas le Christ, comme quelque-uns le tentèrent et périrent par les serpents. » (Ibid.) « N’aimez pas déchirer les autres, de peur d’être déchirés vous-mêmes. » (Eccli., XVIII.) « Ils ont désespéré d’eux-mêmes et se sont livrés à l’impureté, sont tombés dans l’erreur et la honte. » (Eph., IV, 19.) L’Apôtre condamne aussi les cris, la colère, l’indignation, les blasphèmes, lorsqu’il dit : « Éloignez de vous l’aigreur, la colère, l’indignation, les cris, les blasphèmes et toutes sortes de malices. » (Eph., IV, 31.) Et ainsi des autres péchés.

Quoiqu’ils soient plus nombreux que les vertus, il est certain qu’on les détruit facilement, dès qu’on triomphe des huit passions principales qui en sont la cause. De la gourmandise naissent les excès de la table et l’ivrognerie ; de l’impureté, les paroles déshonnètes, les bouffonneries, les railleries et les impertinences ; de l’avarice, le mensonge, la fraude, le vol, le parjure, le désir des profits honteux, les faux témoignages, la violence, l’inhumanité et les rapines ; de la colère, l’homicide, les cris, l’indignation ; de la tristesse, la rancune, la faiblesse, le chagrin, le désespoir ; de la paresse, l’oisiveté, la somnolence, l’ennui, l’inquiétude, le vagabondage, l’instabilité de l’esprit et du corps, le bavardage et la curiosité ; de la vaine gloire, les disputes, les hérésies, la jactance, l’amour des nouveautés ; de l’orgueil, les mépris, l’envie, les désobéissances, les blasphèmes, les murmures et les médisances.

Ces malheureux vices sont plus forts en nous que es vertus, et nous en ressentons plus profondément les forces. L’attrait des passions charnelles combat plus puissamment en nous que l’amour des vertus, qui s’acquiert seulement par la contrition du cœur et la mortification du corps. Si vous contemplez des regards de l’âme ces légions innombrables d’ennemis, dont l’Apôtre parle, lorsqu’il dit : « Nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les principautés, les puissances, les chefs du monde et des ténèbres, contre tous les esprits de malice qui remplissent l’air » (Éph., VI, 12 ;) si vous considérez ce qui est dit à l’homme juste : « Il en tombera mille à votre gauche, et dix mille à votre droite ; » (Ps. XC, 17.) vous verrez clairement que nos ennemis sont bien plus nombreux et bien plus puissants que nous, et qu’ils sont d’une nature spirituelle et agile, tandis que nous ne sommes que charnels et terrestres.

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XVII. Interrogatio de conparatione septem gentium et octo uitiorum.

Germanus: Quomodo igitur octo sunt uitia quae nos inpugnant, cum per Moysen septem dinumeratae sint gentes quae aduersantur populo Israheli, uel quemadmodum terras uitiorum conmodum nobis est possidere?

17. L’abbé Germain. Pourquoi, mon Père, comptez-vous huit vices principaux, lorsque Moïse ne compte que sept peuples contre lesquels combattait Israël ? et comment, d’après cette figure, pouvons-nous posséder les terres que ces vices occupaient ?

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XVIII. Responsio, quomodo secundum octo uitia octo gentium numerus impleatur.

Sarapion: Octo esse principalia uitia quae inpugnant monachum cunctorum absoluta sententia est. quae figuraliter sub gentium uocabulo nominata idcirco nunc omnia non ponuntur, eo quod egressis iam de Aegypto et liberatis ab una gente ualidissima, id est Aegyptiorum, Moyses uel per ipsum dominus in Deuteronomio loquebatur. quae figura in nobis quoque rectissime stare deprehenditur, qui de saeculi laqueis expediti gastrimargiae, id est uentris uel gulae uitio caruisse cognoscimur. et habemus iam contra has residuas septem gentes simili ratione conflictum, prima scilicet quae iam deuicta est minime conputata. cuius etiam terra in possessionem Israheli non datur, sed ut deserat eam perpetuo et egrediatur ab ea domini praeceptione sancitur. et idcirco ita sunt moderanda ieiunia, ut non necesse sit per inmoderationem continentiae, quae defectione carnis uel infirmitate contracta est, reuerti rursus ad Aegyptiam terram, id est pristinam gulae et carnis concupiscentiam, quam cum mundo huic abrenuntiaremus abiecimus. quod figuraliter illi perpessi sunt, qui egressi in solitudinem uirtutum rursus desiderauerunt ollas carnium super quas sedebant in Aegypto.

18. L’abbé Sérapion. Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a huit vices principaux, qui attaquent les religieux. Si l’Écriture ne nomme pas toutes les nations qui les figuraient, c’est que Moïse, ou plutôt Dieu par Moïse, parle dans le Deutéronome (VII), aux Israélites qui étaient déjà délivrés d’une nation puissante, c’est-à-dire des Égyptiens. Ainsi cette figure s’applique plus particulièrement à nous, qui sommes affranchis des liens du siècle, et qui ne sommes plus exposés, par conséquent, aux tentations de l’intempérance. Nous n’avons donc plus que sept peuples à combattre, puisque nous ne devons plus compter ce-lui qui est déjà vaincu. Cette terre de l’Égypte n’est pas donnée en partage à Israël ; car le Seigneur lui ordonne, au contraire, d’en sortir et de ne jamais y retourner. C’est pour nous apprendre à modérer nos jeûnes, de manière à n’être pas obligés, par des excès d’abstinence, à revenir en Égypte, c’est-à-dire à désirer à cause de notre faiblesse, les viandes et les repas auxquels nous avions renoncé en quittant le monde. C’est ce qui arrive à ceux qui sont entrés dans la solitude des vertus, et qui soupirent encore après les aliments dont ils se nourrissaient en Égypte. (Nomb., XI.)

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XVIIII. Cur una quidem gens deseri, septem uero iubeantur extingui.

Quod autem illa gens, in qua nati sunt filii Israhel, non penitus extingui, sed tantummodo deseri eius terra praecipitur, hae uero septem usque ad internicionem iubentur extingui, haec ratio est, quod quantolibet spiritus ardore succensi heremum uirtutum fuerimus ingressi, uicinitate ac ministerio gastrimargiae et quodammodo cotidiano eius conmercio nequaquam carere poterimus. semper enim in nobis edulii et escarum ut ingenitus ac naturalis uiuet adfectus, licet amputare superfluos eius adpetitus ac desideria festinemus: quae sicut per omnia deleri non possunt, ita debent quadam declinatione uitari. de hac enim dicitur: et carnis curam ne feceritis in desideriis. dum huius ergo curae quam praecipimur non per omnia abscidere, sed absque desideriis exhibere, retinemus affectum, euidenter Aegyptiam nationem non extinguimus, sed ab ipsa quadam discretione separamur, non de superfluis seu lautioribus epulis cogitantes, sed secundum apostolum uictu cotidiano indumentoque contenti. quod ita figuraliter etiam in lege mandatur: non abominaberis Aegyptium, quia fuisti incola in terra eius. necessarius enim uictus corpori non sine uel ipsius pernicie uel animae scelere denegatur. illarum uero septem perturbationum uelut omnimodis noxiarum de recessibus animae nostrae penitus exterminandi sunt motus. de his enim ita dicitur: omnis amaritudo et ira et indignatio et clamor et blasphemia tollatur a uobis cum omni malitia, et iterum: fornicatio autem et omnis inmunditia et auaritia nec nominetur in uobis, aut turpitudo aut stultiloquium aut scurrilitas. possumus ergo horum quae naturae superinducta sunt radices abscidere uitiorum, usum uero gastrimargiae nequaquam ualebimus amputare. non enim possumus, quantumlibet profecerimus, id non esse quod nascimur. quod ita esse tam nostra qui sumus exigui quam omnium perfectorum uita et conuersatione monstratur. qui cum reliquarum passionum reciderint stimulos atque heremum toto mentis feruore et corporis expetant nuditate, nihilominus cotidiani uictus prouidentia et annui panis praeparatione nequeunt liberari.

19. Pourquoi ce peuple, au milieu duquel étaient nés les Israélites, ne fut-il pas entièrement détruit ? Pourquoi sa terre fut-elle seulement abandonnée, tandis que Dieu ordonna d’exterminer les sept autres peuples ? En voici la raison : Quelle que soit notre ardeur lorsque nous entrons dans le désert des vertus, nous ne pourrons jamais nous éloigner assez de la gourmandise que nous n’en ressentions, chaque jour, l’empire et le voisinage ; car nous avons toujours en nous un penchant naturel qui nous porte à prendre de la nourriture. Nous avons beau combattre notre appétit et nos désirs, nous ne pouvons les étouffer entièrement ; mais il faut en éviter les entraînements. Il est dit : « N’écoutez pas la chair pour en satisfaire les mauvais désirs. » (Rom., XIII, 14.) Puisque nous ne renonçons pas aux besoins de notre corps, et que nous renonçons seulement à ses convoitises, nous n’exterminons pas complétement le peuple de l’Égypte, mais nous nous en séparons par un sage discernement, en ne pensant plus aux mets superflus et succulents. Nous nous contentons, selon la recommandation de l’Apôtre, « du vêtement nécessaire et de la nourriture de chaque jour. » (I Tim., VI.) Ce qui est prescrit en figure dans la loi : « Vous ne maudirez pas l’Égypte, parce que vous l’avez habitée. » (Deut., XXIII, 7.) La nourriture est indispensable au corps, et on ne peut la lui refuser sans lui nuire, et sans souiller son âme.

Pour les sept autres passions, qui sont nuisibles en toutes choses, il faut les détruire entièrement et en purifier tous les replis de notre cœur. Il est dit : « Éloignez de vous toute aigreur, toute colère, toute indignation, toute clameur, tout blasphème et toute malice » (Éph., IV, 31) ; et encore : « Que la fornication, l’impureté, l’avarice ne soient pas même nommés parmi vous, et qu’on n’y entende jamais aucune parole honteuse, bouffonne ou grossière. » (Éph., V, 3.) Nous pouvons donc couper les racines des vices qui sont surajoutés à notre nature, mais nous ne pouvons nous délivrer des désirs de la gourmandise ; car quelle que soit notre perfection, nous ne pouvons changer notre nature. Je ne me citerai pas, car je ne suis rien, mais la vie et le témoignage des parfaits démontre que ceux qui ont éteint l’ardeur des autres passions, et qui habitent le désert avec toute la ferveur de l’âme et le renoncement de toute chose, ne peuvent s’affranchir entièrement de la préoccupation de la nourriture de chaque jour et de la provision de toute l’année.

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XX. De natura gastrimargiae ad similitudinem aquilae conparatae.

Huius passionis figura, qua necesse est quamuis spiritalem summumque monachum coartari, proprie satis aquilae similitudine designatur. quae cum excelsissimo uolatu ultra nubium fuerit altitudines sublimata seseque ab oculis cunctorum mortalium ac facie terrae totius absconderit, rursus ad uallium ima submitti et ad terrena descendere ac morticinis cadaueribus inplicari uentris necessitate conpellitur. quibus manifestissime conprobatur gastrimargiae spiritum nequaquam posse ut cetera uitia resecari uel per omnia similiter extingui, sed aculeos eius ac superfluos adpetitus uirtute animi retundi tantum atque cohiberi.

20. Le religieux qui, malgré sa perfection, est encore exposé à la gourmandise, ressemble à l’aigle qui s’élève de son aile puissante au delà des nues, loin de la terre et du regard des hommes, et qui est obligé cependant de descendre de ces hauteurs, dans les profondeurs des vallées, pour y chercher des corps morts et en faire sa pâture. Il est donc évident que l’âme ne peut s’affranchir entièrement de la gourmandise, comme des autres passions ; mais qu’elle doit en combattre les mouvements et en réprimer courageusement les excès.

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XXI. De perseuerantia gastrimargiae aduersus philosophos disputata.

Nam huius uitii naturam quidam senum cum philosophis disputans, qui eum pro simplicitate Christiana uelut rusticum crederent fatigandum, sub hoc problematis figurans colore eleganter expressit: multis, inquit, creditoribus pater meus me dereliquit obnoxium. ceteris ad integrum soluens ab omni conuentionis eorum molestia liberatus sum, uni satisfacere cotidie soluendo non possum, cumque illi ignorantes uim propositae quaestionis absolutionem eius precario postularent, multis, ait, uitiis fui naturali condicione constrictus. sed inspirante domino desiderium libertatis cunctis illis tamquam molestissimis creditoribus renuntians huic mundo et omnem substantiam quae mihi successione patris obuenerat a me pariter abiciens satisfeci atque ab eis sum omnimodis absolutus: gastrimargiae uero stimulis nullo modo carere praeualui. nec enim quamuis eam in paruum modum uilissimamque redegerim quantitatem, uim cotidianae conpulsionis euado, sed necesse est me perpetuis eius conuentionibus perurgueri et interminabilem quandam solutionem iugi functione dependere atque inexplebile indictionibus eius inferre uectigal. tum illi hunc, quem uelut idiotam ac rusticum ante despexerant, pronuntiauerunt primas philosophiae partes, id est ethicam disciplinam adprime conprehendisse, mirati admodum potuisse eum naturaliter adsequi quod nulla ei saecularis eruditio contulisset, cum ipsi sudore multo longaque doctrina ita haec adtingere nequiuissent. haec specialiter de gastrimargia dixisse sufficiat. nunc reuertamur ad disputationem quam de generali uitiorum cognatione coeperamus exponere.

21. Un ancien solitaire, disputant avec des philosophes, qui croyaient l’embarrasser à cause de sa simplicité, exprimait très-bien, par une allégorie, la nature de ce vice : « Mon père, dit-il, m’a laissé, en mourant, chargé de dettes ; je me suis délivré de tous mes créanciers ; il n’y en a qu’un dont je ne puis me débarrasser, même en le payant tous les jours. » Les philosophes, ne comprenant pas ce qu’il disait, lui en demandèrent l’explication : « La nature, leur répondit-il, ma soumis à beaucoup de vices ; mais la grâce de Dieu m’a fait désirer ma liberté, et je me suis délivré de tous ces vices, comme de créanciers importuns, en renonçant au monde et en rejetant tout ce que mon père m’avait laissé en héritage. Je mai plus à craindre maintenant leur poursuite ; mais je n’ai jamais pu m’affranchir des importunités de la gourmandise. Je l’ai combattue en diminuant la quantité et la qualité de la nourriture, et je n’échappe pas cependant à ses violences : elle me fait sans cesse de nouveaux procès, et j’ai beau payer, je ne puis jamais la satisfaire et me délivrer de sa dépendance. »

Ceux qui avaient méprisé ce solitaire, comme un homme simple et ignorant, reconnurent qu’il excellait dans la morale, qui est une des parties les plus importantes de la philosophie, et ils s’étonnèrent qu’il eût pu, naturellement et sans instruction, arriver à une sagesse qu’ils n’avaient pas atteinte avec toute leur science et leurs efforts. Mais nous avons assez parlé de la gourmandise ; reprenons maintenant ce que nous avons commencé à dire sur la parenté qui existe entre tous les vices.

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XXII. Cur Abrahae praedixerit deus decem gentes expugnandas a populo Israhelis.

Cum ad Abraham de futuris dominus loqueretur, quod uos minime requisistis, non septem gentes legitur dinumerasse, sed decem, quarum terra semini eius danda promittitur. qui numerus adiecta idololatria atque blasphemia euidenter inpletur, quibus ante notitiam dei et gratiam baptismi uel inpia gentilium uel blasphema Iudaeorum multitudo subiecta est, donec in intellectuali Aegypto conmoratur. si autem abrenuntians quis et egressus exinde per dei gratiam deuicta pariter gastrimargia ad heremum peruenerit spiritalem, de inpugnatione trium gentium liberatus contra septem tantum, quae per Moysen dinumerantur, bella suscipiet.

22. Je m’étonne que vous ne m’ayez pas demandé pourquoi Dieu, en découvrant l’avenir à Abraham, ne lui parle pas de sept peuples, mais bien de dix peuples, dont il doit donner les terres à ses enfants. (Gen., XV, 19.) C’est qu’il faut ajouter encore au nombre des vices l’idolâtrie et le blasphème, dont on se rend coupable avant de connaître Dieu et de recevoir le baptême, ou l’impiété des gentils et l’ingratitude des Juifs, dont l’âme se rend coupable, tant qu’elle reste en Égypte. Mais dès qu’elle en sort par la grâce de Dieu ; et qu’elle triomphe de la gourmandise, en entrant dans la solitude spirituelle, elle est délivrée des attaques de trois peuples, et elle n’a plus à combattre que les sept peuples dont parle Moïse.

23

XXIII. Quomodo nobis utile sit uitiorum terras possidere.

Quod uero istarum perniciosarum gentium regiones salubriter possidere praecipimur, ita intellegitur. habet unumquodque uitium in corde nostro propriam stationem, quam sibi uindicans in animae nostrae recessu exterminat Israhelem, id est contemplationem rerum summarum atque sanctarum, eisque semper aduersari non desinit. non enim possunt uirtutes cum uitiis pariter conmorari. quae enim participatio iustitiae cum iniquitate? aut quae societas luci cum tenebris? sed cum ab Israhelis populo, id est uirtutibus contra se dimicantibus fuerint uitia superata, locum quem sibi in corde nostro concupiscentiae uel fornicationis spiritus retentabat, deinceps castitas obtinebit: quem furor ceperat, patientia uindicabit: quem tristitia mortem operans occupauerat, salutaris et plena gaudio tristitia possidebit: quem acedia uastabat, incipiet excolere fortitudo: quem superbia conculcabat, humilitas honestabit. et ita singulis uitiis expulsis eorum loca, id est adfectus, uirtutes contrariae possidebunt, quae filii Israhelis, id est animae uidentis deum non inmerito nuncupantur. qui cum uniuersas cordis expulerint passiones, non tam alienas possessiones peruasisse quam proprias recuperasse credendi sunt.

23. Voici maintenant comment il faut comprendre l’ordre d’occuper les terres que possédaient les peuples ennemis. Chaque vice a dans notre cœur une place particulière, et pour mieux s’établir à l’intérieur de notre âme, il en chasse Israël, c’est-à-dire la contemplation des choses saintes, et il ne cesse pas de lui faire la guerre. Les vertus ne peuvent s’accorder avec les vices. « Quelle union possible entre la justice et l’iniquité, quelle société entre la lumière et les ténèbres. » (II Cor., VI, 14.) Mais lorsque Israël, c’est-à-dire les vertus, ont triomphé des vices qui leur sont contraires, elles en occupent les terres. La chasteté remplace dans notre cœur l’impureté ; la patience dissipe la colère ; une joie salutaire et parfaite chasse la tristesse qui causait la mort, et l’humilité relève ce qu’avait abattu l’orgueil. Tous les vices sont ainsi bannis, et les vertus, qui leur sont opposées, prennent leur place. Ces vertus méritent bien d’être appelées les enfants d’Israël, c’est-à-dire des âmes qui voient Dieu. Lorsqu’elles chassent toutes les passions de leur cœur, elles n’usurpent pas des terres étrangères, elles rentrent en possession de celles qui leur appartenaient.

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XXIIII. Quod terrae, de quibus expulsi sunt populi Chananaeorum, semini Sem fuerint deputatae.

Etenim quantum docet uetus traditio, has easdem terras Chananaeorum, in quas introducuntur filii Israhelis, filii Sem fuerant quondam in orbis diuisione sortiti, quas deinceps per uim atque potentiam posteritas Cham peruasionis iniquitate possedit. in quo et dei iudicium rectissimum conprobatur, qui et illos de locis alienis quae male occupauerant expulit, et istis antiquam patrum possessionem, quae prosapiae eorum in diuisione orbis fuerat deputata, restituit. quae figura in nobis quoque stare certissima ratione cognoscitur. nam uoluntas domini possessionem cordis nostri non uitiis, sed uirtutibus naturaliter deputauit. quae post praeuaricationem Adae insolescentibus uitiis, id est populis Chananaeis a propria regione depulsae cum ei rursum per dei gratiam diligentia nostra ac labore fuerint restitutae, non tam alienas occupasse terras quam proprias credendae sunt recepisse.

24. Une ancienne tradition nous apprend que les terres des Chananéens, où furent introduits les enfants d’Israël, fils de Sem, leur étaient autrefois échues en partage, dans la division de l’univers, et que la postérité de Cham les leur avait ravies injustement. Il faut donc admirer l’équité des jugements de Dieu, qui chasse les usurpateurs d’une terre qui ne leur appartient pas, et qui rend aux autres l’héritage de leurs pères, qui leur avait été assigné dans le partage du monde. C’est la figure parfaite de ce qui s’accomplit en nous ; car la volonté de Dieu n’a pas donné la possession de notre cœur aux vices, mais aux vertus ; et c’est après la prévarication d’Adam, que les vices, ces odieux Chananéens, ont chassé les vertus de leur patrie, qui leur a été rendue par la grâce de Dieu et par nos efforts ; elles rentrent donc dans leur héritage et n’usurpent pas une terre étrangère.

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XXV. Testimonia diuersa super significatione octo uitiorum.

De his octo uitiis et in euangelio ita significatur: cum autem inmundus spiritus exierit ab homine, ambulat per loca arida quaerens requiem, et non inuenit. tunc dicit: reuertar in domum meam unde exiui: et ueniens inuenit uacantem, scopis mundatam et ornatam: tunc uadit et adsumit alios spiritus septem nequiores se, et intrantes habitant ibi: et fiunt nouissima hominis illius peiora prioribus. ecce ut ibi septem gentes legimus excepta Aegyptiorum de qua egressi fuerant filii Israhel, ita et hic septem reuerti spiritus dicuntur inmundi excepto eo qui ab homine prius narratur egressus. de hoc septenario fomite uitiorum Salomon quoque in Prouerbiis ita describit: si te rogauerit inimicus uoce magna, ne consenseris ei: septem enim nequitiae sunt in anima eius: id est si superatus gastrimargiae spiritus coeperit tibi sua humiliatione blandiri, rogans quodammodo ut aliquid relaxans a coepto feruore inpertias ei quod continentiae modum et mensuram iustae districtionis excedat, ne resoluaris eius subiectione nec adridente inpugnationis securitate, qua uideris paulisper a carnalibus incentiuis factus quietior, ad pristinam remissionem uel praeteritas gulae concupiscentias reuertaris. per hoc enim dicit spiritus ille quem uiceras: reuertar in domum meam unde exiui, et procedentes ex eo confestim septem spiritus uitiorum erunt tibi acriores quam illa passio quae in primordiis fuerat superata, qui te mox ad deteriora pertrahent genera peccatorum.

25. Il est aussi parlé de ces huit vices principaux dans l’Évangile : « Quand l’esprit impur sort d’un homme il va par des lieux arides, il cherche du repos et n’en trouve pas. Il dit alors : Je retournerai : dans ma maison dont je suis sorti ; et, en revenant, il la trouve nettoyée et parée. Il s’en va, et prend sept esprits plus méchants que lui. Ils entrent dans la maison, s’y établissent, et l’état de cet homme devient pire que le premier. » (S. Matth., XII, 43. S. Luc, XI, 24.) Vous voyez que, comme il était parlé dans Moïse de sept peuples seulement, parce qu’il n’était pas question des Égyptiens, dont les enfants d’Israël étaient délivrés, l’Évangile ne parle que de sept esprits impurs, parce qu’il ne compte pas celui qui était d’abord sorti de l’homme. Salomon parle aussi dans les Proverbes de sept vices principaux : « Si votre ennemi vous appelle avec instance, ne l’écoutez pas ; car il y a sept iniquités dans son âme. » (Prov., XXVI, 24.) C’est-à-dire, si l’esprit de gourmandise, que vous avez vaincu, commence à vous tenter, en s’abaissant devant vous et en vous demandant de relâcher seulement quelque chose de votre première ferveur, et de dépasser un peu la mesure que vous avez fixée à votre abstinence, ne vous laissez pas séduire, et ne vous fiez pas à la paix que semblent vous laisser les convoitises de la chair ; car vous pourriez retomber dans votre ancien relâchement et dans les désirs déréglés de l’intempérance. Car c’est ainsi que l’esprit dont vous avez triomphé, prétend retourner dans la maison d’où il était sortit ; et les sept autres esprits des vices qui viennent de lui, vous attaqueront plus violemment que la passion que vous aviez d’abord surmontée, et vous entraîneront bientôt à des péchés pires que les premiers.

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XXVI. Quod deuicta passione gulae inpendendus sit labor ad uirtutes ceteras obtinendas.

Quapropter ieiuniis et continentiae incubantibus nobis festinandum est, ut gulae passione superata protinus animam nostram uacuam esse a necessariis uirtutibus non sinamus, sed eis uniuersos recessus cordis nostri studiosius occupemus, ne reuersus concupiscentiae spiritus inanes nos ab ipsis uacantesque repperiat et non sibi iam soli aditum parare contentus introducat secum in animam nostram septenarium hunc fomitem uitiorum et faciat nouissima nostra peiora prioribus. turpior enim erit post haec et inmundior anima ac supplicio grauiore plectetur, quae se renuntiasse huic saeculo gloriatur dominantibus sibi octo uitiis, quam fuerat quondam in saeculo constituta, cum nec disciplinam monachi fuisset professa nec nomen. nam et nequiores hi septem spiritus illo priore qui egressus fuerat idcirco dicuntur, quia desiderium gulae, id est gastrimargia per sese non esset noxia, nisi intromitteret grauiores alias passiones, id est fornicationis, filargyriae, irae, tristitiae siue superbiae, quae per semet noxia animae ac peremptoria esse non dubium est. et idcirco perfectionis puritatem numquam poterit obtinere, quisquis eam de hac sola continentia, id est ieiunio corporali sperauerit adquirendam, nisi nouerit ob id se hanc exercere debere, ut humiliata carne ieiuniis facilius possit aduersus alia uitia inire certamen non insolescente carne saturitatis ingluuie.

26. Il faut donc, lorsque nous avons par les jeûnes-et abstinence surmonté la gourmandise, ne pas laisser notre âme vide des vertus nécessaires, mais nous hâter de leur ouvrir tous les replis de notre cœur, de peur que l’esprit de concupiscence ne le trouve vide en revenant, et n’occupe non-seulement notre âme, mais n’y introduise avec lui les sept péchés capitaux, et ne rende notre état pire que le premier. Car si l’âme, qui se glorifie d’avoir renoncé au siècle, se laisse dominer par les huit vices principaux, elle est beaucoup plus souillée, plus coupable et plus digne de châtiment que si elle était restée dans le monde et n’avait pas embrassé la règle et porté le nom de solitaire. Les sept esprits sont déclarés plus méchants que le premier, parce que la gourmandise ne serait pas par elle-même si pernicieuse, si elle n’introduisait pas à sa suite d’autres passions plus nuisibles : l’impureté, l’avarice, la colère, la tristesse et l’orgueil, qui entraînent l’âme dans une ruine certaine. Personne ne pourra jamais acquérir la vraie perfection, s’il espère l’obtenir par la seule abstinence et par les jeûnes corporels ; mais il est évident qu’après avoir humilié son corps par la mortification, la chair ne se révoltera plus contre l’esprit, et l’âme pourra combattre plus facilement les autres vices.

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XXVII. Quod non idem proeliorum ordo sit qui ponitur in catalogo uitiorum.

Sciendum tamen non eundem esse in omnibus nobis ordinem proeliorum, quia sicut diximus non uno modo inpugnamur omnes, et oportet unumquemque nostrum secundum qualitatem belli quo principaliter infestatur concertationum luctamen adripere, ita ut alium necesse sit aduersus uitium quod tertium ponitur primum exercere conflictum, alium contra quartum siue quintum. et ita prout ipsa uitia in nobis obtinent principatum utque inpugnationis exigit modus, nos quoque oportet ordinem instituere proeliorum, secundum quem prouentus quoque uictoriae triumphique succedens faciet nos ad puritatem cordis et perfectionis plenitudinem peruenire. Hue usque abbas Sarapion de natura octo principalium uitiorum nobis disserens latentium in corde nostro passionum genera, quarum causas atque adfinitates, cum ab ipsis cotidie uastaremur, nec cognoscere penitus antea nec discernere poteramus, ita lucide reserauit, ut eas quodammodo ante oculos positas intueri nobis uelut in speculo uideremur.

27. Il faut cependant savoir que tous ne doivent pas suivre le même ordre dans les combats contre les vices ; car, comme nous l’avons dit, tous ne sont pas attaqués de la même manière, et il faut que chacun diversifie sa défense, selon l’ennemi qui le presse davantage. Ainsi les uns doivent commencer à combattre le troisième vice ; les autres le quatrième ou le cinquième ; et en combattant toujours la passion dominante, en triomphant successivement de tous les ennemis qui nous attaquent, nous arriverons à la pureté du cœur et à la véritable perfection.

C’est ainsi que l’abbé Sérapion nous entretint des huit vices principaux, et qu’il nous découvrit toutes les passions secrètes de notre cœur, leurs causes et leurs rapports ; nous en étions tourmentés tous les jours, et nous pouvions à peine les reconnaître et les discerner. Il nous les expliqua si clairement, qu’il semblait que nous les voyions comme dans un miroir.

Texte latin : Conlationes XXIIII, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 13, Vienne, 1886, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française de Dom Étienne Cartier, bénédictin de Solesmes († 1887), Conférences de Cassien sur la perfection religieuse, Paris, Poussielgue, 1868. Cartier ne traduit pas les chapitres 11 à 21 de la IIIe conférence, 7 à 18 de la XIIIe et 17 à 24 de la XVIIe : ils sont donnés en latin seul et signalés comme omis. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur