Abbatia
Sancti Petri
de Curte

La Règle de saint Benoît

Chapitre 40

De Mensura PotusDe la mesure du boire

Sur l’ensemble du chapitre

Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 40

p. 313 DE LA MESURE DU BOIRE

1

Unusquisque proprium habet donum ex Deo: alius sic, alius vero sic.

Chacun a reçu de Dieu un don qui lui est propre ; en sorte que la disposition de l’un n’est pas celle de l’autre. (1. Cor. 12.)

Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 40.1-40.3

p. 313 De mensura potus. Unusquisque proprium habet donum ex Deo : alius sic, alius vero sic. Et ideo cum aliqua scrupulositate a nobis mensura victus aliorum constituitur. Tamen infirmorum contuentes imbecillitatem, credimus heminam vini per singulos sufficere per diem.

p. 313 Le chapitre tout entier semble un monument de cette discrétion paternelle que nous avons remarquée si souvent et qui apparaît ici, touchante, dans le soin avec lequel sont réglés les détails les plus matériels de notre vie. Tout d’abord c’est la reconnaissance formelle des différences de corps, d’âmes, de grâces, qui existent entre nous : « Chacun tient de Dieu son don particulier : c’est ceci pour l’un, cela pour l’autre » (I Cor., vii, 7). Et, à raison de ces variétés individuelles, N. B. Père avoue qu’il n’aborde pas sans quelque inquiétude et sans un peu de timidité la fixation de tout ce qui concerne le vivre d’autrui. Il ne peut être question de déterminer une mesure absolument invariable et rigide, un lit de Procuste auquel se devront accommoder les grands et les petits ; il ne faut point davantage se prendre soi-même comme le type auquel tous se rapporteront. Mais alors, quel sera notre point de repère? Nous serons attentifs, dit saint Benoît, à la faiblesse des petits, des chétifs : de ceux qui sont petits quant aux forces physiques, et aussi de ceux qui ne sont pas riches encore en vigueur morale. Et, en vue de tous ceux-là, il nous semble qu’une hémine de vin, par jour, suffira à chaque religieux. L’hémine romaine équivalait à peu près au quart du litre (0 l. 2736) (1). Mais rappelons-nous ce qui a été dit plus haut.

(1) Daremberg et Saglio, Dictionn. des Antiquités grecques et romaines : Hemina.

2

Et ideo cum aliqua scrupulositate a nobis mensura victus aliorum constituitur.

C’est ce qui fait que ce n’est pas sans scrupule, que nous établissons des règles pour la nourriture des autres.

3

Tamen infirmorum contuentes imbecillitatem, credimus heminam vini per singulos sufficere per diem.

Néanmoins ayant égard à la qualité des personnes faibles, nous estimons qu’un demi-setier de vin par jour peut suffire à chaque Frère.

4

Quibus autem donat Deus tolerantiam abstinentiæ, propriam se habituros mercedem sciant.

Ceux qui ont reçu de Dieu la grâce de s’en passer, doivent savoir qu’ils en recevront une récompense particulière.

Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 40.4-40.5

p. 314 Quibus autem donat Deus tolerantiam abstinentiae, propriam se habituros mercedem sciant. Quod si aut loci necessitas, vel labor, aut ardor aestatis amplius poposcerit, in arbitrio prioris consistat, considerans in omnibus ne subrepat satietas aut ebrietas.

p. 314 Après l’indication d’une moyenne raisonnable, la Règle, soucieuse à la fois de l’esprit de mortification, de l’obéissance, de la condescendance, prévoit les principaux cas qui peuvent survenir. Voici un moine qui pense pouvoir se priver de vin, en tout ou en partie ; Dieu lui a donné une santé vigoureuse et il lui inspire le secret désir de cette abstinence : qu’il demande à son Abbé la permission exigée au chapitre XLIX et, s’il l’obtient, qu’il renonce au vin, avec le double mérite de la générosité et de la soumission.

p. 314 Mais s’il est des cas où l’hémine, c’est trop, il en est d’autres où l’hémine, c’est trop peu. Loci necessitas, labor, ardor aestatis : le climat est rigoureux, ou bien l’on a fourni un travail extraordinaire, ou bien l’on est au cœur de l’été et la chaleur est dévorante : un peu plus de boisson semble réclamée par ces circonstances. Il appartiendra au supérieur d’accorder ce supplément, mais en veillant par-dessus tout à ce que nul n’arrive insensiblement jusqu’à l’ivresse ou même jusqu’à une satiété voisine de l’ivresse. Les commentateurs donnent le détail des rasades accordées aux moines à la fin ou en dehors des repas. A Cluny, outre la portion de vin régulière servie au repas (la « justice », comme on disait), on donnait assez souvent une « charité de vin », ou le pigmentum, mélange de vin, de miel, de cannelle, de girofle.

5

Quod si aut loci necessitas, vel labor, aut ardor æstatis, amplius poposcerit, in arbitrio Prioris consistat, considerans in omnibus, ne subrepat satietas aut ebrietas.

Si néanmoins la situation du lieu, la nature des travaux, la chaleur de l’été, exige quelque chose davantage, il dépendra du Supérieur de l’accorder, se souvenant toujours qu’on ne doit commettre aucun excès ni dans le boire ni dans le manger.

6

Licet legamus vinum omnino monachorum non esse; sed quia nostris temporibus id monachis persuaderi non potest, saltem vel hoc consentiamus, ut non usque ad satietatem bibamus, sed parcius:

Quoique nous lisions que le vin ne convient point aux Moines, cependant, comme dans nos temps il n’est pas possible de le leur persuader, au moins, si nous accordons quelque chose en cela, que ce soit en petite quantité, et en gardant toute la tempérance nécessaire ;

Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 40.6-40.7

p. 314 Licet legamus vinum omnino monachorum non esse ; sed quia nostris temporibus id monachis persuaderi non potest, saltem vel hoc consentiamus, ut non usque ad satietatem bibamus, sed parcius : quia vinum apostatare facit etiam sapientes.

p. 314 On dirait que saint Benoît rougit un peu de sa miséricorde paternelle et se souvient avec quelque regret de l’héroïsme des Pères d’Orient. « Nous lisons, dit-il, que le vin ne convient aucunement aux moines. » Il lisait cela textuellement dans le recueil des Verba Seniorum (1). Il lisait aussi dans la Vie de saint Antoine que ni lui ni les autres ascètes fervents n’usaient de viande ou de vin (1). Cet usage n’était pourtant pas général : l'Histoire Lausiaque, par exemple, nous apprend que les moines de Nitrie buvaient du vin (2) ; ainsi faisait-on chez saint Césaire. De nos jours, poursuit saint Benoît, il est impossible de persuader aux moines que l’axiome des anciens est exact ; buvons donc du vin, puisqu’il faut du vin, mais convenons du moins de n’en pas boire jusqu’à satiété (3) et de rester en deçà, car « le vin fait apostasier même les sages » (Eccli., xix, 2). Au Mont-Cassin, comme à Vicovaro (4), saint Benoît buvait du vin. Il lui eût été facile d’étonner chacun par sa mortification : il était entraîné, il n’avait qu’à se souvenir de Subiaco. Mais, devenu père de famille, il s’harmonisait avec les dispositions et les coutumes légitimes de ses moines.

(1) Narraverunt quidam abbati Pastori de quodam monacho qui non bibebat vinum, et dixit eis : Quia vinum monachorum omnino non est (Verba Seniorum : Vitae Patrum, V, iv, 31. Rosweyde, p. 570).

(1) S. Athanasii, Vita S. Antonii, c. vii. P. G., XXVI, 853. — Cf. S. Aug., De moribus Eccles. cathol., l. I, c. xxxi. P. L., XXXII, 1339. — S. Hieron., Ep. LII, 11 ; Ep. XXII, 35. P. L., XXII, 536-537 ; ibid., 420.

(2) C. vii (Rosweyde, p. 713).

(3) Ut non usque ad satietatem persistamus in edendo (S. Basil., Reg. contr., ix).

(4) S. Greg. M., Dial., l. II, c. iii.

7

quia vinum apostatare facit etiam sapientes.

puisqu’il est écrit que l’usage du vin porte même les plus sages à abandonner Dieu (Eccl. 19).

8

Ubi autem loci necessitas exposcit, ut nec suprascripta mensura inveniri possit, sed multo minus, aut ex toto nihil, benedicant Deum, qui ibi habitant, et non murmurent.

Que si le Monastère était si pauvre, ou que l’on fût dans un pays où le vin fût si rare, que non-seulement on ne pût pas fournir cette mesure que nous avons réglée, mais qu’il fallût se passer à beaucoup moins, ou même qu’il n’y en eût point du tout, il faut que ceux qui se trouvent dans cet état, en louent Dieu, et qu’ils demeurent en paix, au lieu de murmurer et de s’en plaindre :

Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 40.8-40.9

p. 315 Ubi autem loci necessitas exposcit, ut nec suprascripta mensura inveniri possit, sed multo minus, aut ex toto nihil, benedicant Deum qui ibi habitant, et non murmurent. Hoc autem omnino admonentes, ut absque murmurationibus sint.

p. 315 On se bornera donc à l’hémine, qui offre un moyen terme entre l’abstinence absolue et la satiété. Encore faut-il prévoir telle circonstance où cette mesure réduite elle-même ne se rencontrera point. Le monastère est pauvre, le pays n’a pas de vignobles : on ne peut se procurer que beaucoup moins, ou peut-être même rien du tout. Alors les moines de cette région béniront Dieu, de qui vient le vin, de qui vient la privation, et ils feront bonne figure à cette petite détresse. Elle n’est pas mortelle. Nous sommes dans la condition de ceux qui font la guerre : Omnis qui in agone contendit, ab omnibus se abstinet; et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nos autem incorruptam (I Cor., ix, 25). Il ne faut jamais murmurer ni s’assombrir pour des questions comme celles-là. Avant tout, redit avec force N. B. Père, nous avertissons les moines privés de leur portion de vin de s’abstenir aussi des murmures.

9

Hoc autem omnino admonentes, ut absque murmurationibus sint.

sur quoi nous vous avertissons, par dessus toutes choses, de ne vous laisser aller jamais au murmure.

Texte latin : édition de Hunter Blair, The Rule of St. Benedict, Fort Augustus, 1906, sans les renvois bibliques entre crochets ni les notes de l’éditeur. Numérotation usuelle des versets. · Traduction française de 1689 (Congrégation de Cluny), réédition de Paris, 1824. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur