La Règle de saint Benoît
Chapitre 71
Ut obedientes sint sibi invicem FratresQue les Frères s’obéissent les uns aux autres

Sur l’ensemble du chapitre
Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 71
p. 551 QUE LES FRÈRES S’OBÉISSENT LES UNS AUX AUTRES
p. 551 Il est entendu que personne ne peut corriger ses frères sans mandat ; mais enfin plusieurs possèdent ce mandat. Et il s’agit beaucoup moins, pour le moine soucieux de perfection, de vérifier les titres de celui qui commande ou qui punit, que d’obéir simplement en toutes choses et à tous. Bien loin d’exercer sur ses frères une surveillance maussade et de les molester par des répressions tyranniques, que chacun s’applique donc à se soumettre à tous (1).
(1) Même doctrine dans S. Basile, Reg. contr., xiii, lxiv.
p. 551 Le chapitre comprend deux parties : comment accueillir l’ordre d’un frère ou lui rendre un service ; — comment accueillir certaines réprimandes des supérieurs.
Obedientiæ bonum non solum Abbati exhibendum est ab omnibus, sed etiam sibi invicem ita obediant fratres,
Ce n’est pas seulement à l’Abbé que tous les Frères doivent obéir ; mais il faut encore qu’ils s’obéissent les uns aux autres,
Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 71.1-71.5
p. 551 Ut obedientes sint sibi invicem fratres. — Obedientiae bonum non solum Abbati exhibendum est ab omnibus, sed etiam sibi invicem ita obediant fratres, scientes se per hanc obedientiae viam ituros ad Deum. Praemisso ergo Abbatis, aut praepositorum qui ab eo constituuntur imperio (cui non permittimus privata imperia praeponi), de cetero omnes juniores prioribus suis omni caritate et sollicitudine obediant. Quod si quis contentiosus reperitur, corripiatur.
p. 551 Obedientiae bonum (2). Ce n’est pas une prestation toute matérielle et extérieure, ni une aumône jetée dédaigneusement : c’est un présent fait avec grâce, reçu avec joie par le Seigneur : acceptabilis Deo et dulcis hominibus (chap. V). Et c’est aussi un bien, une bonne fortune pour l’obéissant : car chacune de ses soumissions arrache un lambeau de ce redoutable cilice qu’est l’égoïsme et lui donne un peu plus de Dieu. S’approcher de Dieu, s’unir à Dieu : telle est la fin de toute notre activité surnaturelle. Et nous savons que les anciens envisageaient la vie chrétienne comme une marche ininterrompue vers ce terme béni, l’union avec le Dieu vivant : Volo, Pater, ut ubi ego sum illic sit et minister meus. Et l’on nous a dit, et le Seigneur avec sa Mère et ses saints nous ont montré dans leur vie, que la voie royale par laquelle on monte chez Dieu, c’est l’obéissance. N. B. Père saint Benoît ne se lasse jamais d’en parler ; elle est l’alpha et l’oméga de sa Règle.
(2) L’expression est de Cassien, Inst., IV, xxx ; XII, xxxi.
p. 552 Si nous avons hâte d’atteindre Dieu, nous rechercherons donc des occasions d’obéissance, plutôt que d’ingénieux procédés pour nous y soustraire. Les yeux levés vers Jérusalem, nous marcherons dans l’allégresse, ne voyant plus que Dieu en toutes choses, obéissant à Dieu et à toute créature pour l’amour de Dieu, l’âme perdue, disent les mystiques. L’obéissance à l’Abbé et à ceux qui tiennent de lui une part d’autorité ne nous suffira plus : nous nous inclinerons aussi bien, et pour des motifs tout semblables, devant les désirs de nos anciens, même de nos plus jeunes frères, encore que saint Benoît ne le demande pas explicitement ; et ce sera, dans la communauté, comme un empressement universel à s’obéir les uns aux autres : Sed etiam sibi invicem ita obediant fratres. On n’ose même pas penser qu’un moine puisse se dire : « La vie monastique, c’est chacun chez soi, chacun pour soi ; c’est demeurer côte à côte, mais murés les uns pour les autres, juxtaposés. Le programme, c’est de n’avoir souci de personne, d’observer scrupuleusement le chapitre LXX, mais, en retour, de ne tolérer que personne entreprenne sur nous ».
p. 552 Les commentateurs remarquent que même dans une vie où tous les instants sont consacrés à des œuvres déterminées, où les obédiences et les relations sont fixées par la règle écrite ou vivante et par les usages, il reste aux frères bien des occasions de se témoigner l’obéissance mutuelle. La courtoisie, l’urbanité, la serviabilité ne sont-elles pas autant de formes aimables de l’obéissance? Il est des moines très jaloux de leur temps et très constants à l’étude qui néanmoins semblent être en disponibilité toujours et n’avoir autre chose à faire qu’à se donner à tous ceux qui les réclament. Omni caritate et sollicitudine obediant. Voilà rappelés, brièvement, la source divine de notre obéissance, son caractère et son allure. Ce n’est pas de la politesse mondaine, mais de la charité. Ne nous imaginons pas obéir comme le voudrait saint Benoît, lorsque nous semblons faire une grâce ; ou bien lorsque notre soumission est accompagnée d’une attitude lassée et sceptique ; ou bien, enfin, lorsque nous prenons l’air dolent d’une victime qui s’exécute et au dedans s’admire. Ce n’est alors que la grimace de l’obéissance.
p. 552 Il y a toujours quelque danger d’illusion à rechercher douloureusement à part soi où l’on en est avec le Seigneur : « Mes péchés sont-ils oubliés? Est-ce que je suis enfin dans la vie illuminative? Ne serait-ce pas plutôt l’unitive? » Curiosités, curiosités légitimes après tout, puisque notre unique intérêt au monde est de savoir si nous sommes bien avec celui-là seul qui compte. Et la réponse divine ne manque jamais. Mais d’ordinaire nous n’écoutons pas où il faudrait pour la recueillir. L’imagination, la sensibilité, l’esprit humain, les mauvais anges nous leurrent. Ce n’est pas même à Dieu, dans la prière, qu’il faut demander ce redoutable secret. Notre confesseur ne sait pas non plus. C’est à notre obéissance qu’il faut regarder, très humblement, très loyalement. Si nous constatons, dans les faits, que décidément notre âme est devenue une disponibilité, une docilité profonde et comme sans mesure, réjouissons-nous, remercions le Seigneur : il est tout proche. Et peut-être les strophes symboliques de saint Jean de la Croix chantent-elles tout bas dans notre cœur :
Mon âme s’est employée, Avec tout ce que je possède, à son service. Je ne garde plus de troupeau, Je n’ai plus d’autre office : Ma seule occupation désormais est d’aimer.
p. 553 Si donc à l’avenir, dans ces prairies, Je ne suis plus ni vue, ni rencontrée, Vous direz que je me suis perdue, Que, marchant toute ravie d’amour, Je me suis volontairement perdue, et j’ai été gagnée.
p. 553 Saint Benoît observe que, dans cette obéissance due à tous, il y a, néanmoins, une hiérarchie à observer. Il est normal que l’Abbé et les doyens soient écoutés les premiers. Lorsque nous sollicitons une permission ou que nous remplissons une obédience, il nous faut prévenir tout conflit de juridictions, bien loin de le provoquer malignement. Les autorités proprement dites étant écoutées tout d’abord, dit saint Benoît, ou n’étant point intervenues, tous accueilleront avec simplicité, humilité et bon sens, les ordres légitimes, les indications, les remarques des aînés. C’est un conseil de perfection ; mais, dans une mesure, c’est un précepte. Et s’il se rencontre au monastère un disputeur, un esprit toujours prompt à contester, toujours pourvu de fortes raisons pour se dérober à l’obéissance, on lui fera comprendre que cette disposition est absolument incompatible avec la vie religieuse ; et on le châtiera : Si quis videtur contentiosus esse, disait déjà l’apôtre saint Paul (I Cor., xi, 16), nos talem consuetudinem non habemus, neque ecclesia Dei.
scientes per hanc obedientiæ viam se ituros ad Deum.
et qu’ils sachent que c’est par cette voie-là qu’ils trouveront l’entrée du Royaume de Dieu.
Præmisso ergo Abbatis, aut Præpositorum, qui ab eo constituuntur, imperio (cui non permittimus privata imperia præponi),
Donc, après s’être acquittés des ordres de l’Abbé, et de ceux des Religieux qu’il a établis pour le gouvernement du Monastère, aux commandements desquels on ne doit préférer l’ordonnance d’aucun particulier,
de cætero omnes juniores prioribus suis omni charitate et sollicitudine obediant.
les jeunes obéiront aux plus anciens, avec toute sorte de charité et d’empressement.
Quod si quis contentiosus reperitur, corripiatur.
Que s’il s’en trouvoit quelqu’un qui, par un esprit de contradiction, ne le voulût pas faire, on ne manquera de le punir.
Si quis autem frater pro quavis minima causa, ab Abbate vel a quocumque Priore suo corripitur quolibet modo,
Si un Frère est repris par son Abbé, ou par quelque ancien, pour quelque légère occasion que ce puisse être ;
Commentaires Dom Paul Delatte, abbé de Solesmes (1913) 71.6-71.9
p. 553 Si quis autem pro quavis minima causa ab Abbate vel a quocumque priore suo corripiatur quolibet modo; vel si leviter senserit animum prioris cujuscumque contra se iratum vel commotum, quamvis modice, mox sine mora tamdiu prostratus in terra ante pedes ejus jaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa commotio. Quod si quis contempserit facere, aut corporali vindictae subjaceat, aut si contumax fuerit, de monasterio expellatur.
p. 554 Chaque expression est suggestive, dans ces prescriptions dont la sévérité nous étonne peut-être. Elles sont en harmonie pourtant avec la sainte Règle tout entière, avec les Règles anciennes (1) ; et, hormis certains détails, elles ont toujours force de loi. Ce n’est pas, semble-t-il, pour n’importe quelle réprimande que le moine interpellé doit satisfaction, mais seulement lorsque la remarque est soulignée chez le supérieur par quelque émotion, par quelque vivacité dans le ton et surtout par un mouvement d’indignation. Ce paroxysme n’est pas requis pour que le coupable s’exécute : il suffit d’une émotion légère : quamvis modice. Il n’est pas nécessaire non plus qu’elle soit notoire, mais simplement qu’elle soit devinée, légèrement aperçue : vel si leviter senserit. Si menu que puisse paraître le motif de la réprimande : pro quavis minima causa; quelle que soit la manière dont elle est faite : quolibet modo; et d’où qu’elle vienne : ab Abbate vel a quocumque priore suo : c’est aussitôt et sans retard, sans réfléchir ni peser le pour et le contre, qu’il faut se prosterner à terre (2). Et l’on demeurera dans cette posture humiliée jusqu’à ce que la bénédiction du supérieur vienne attester que son irritation a disparu. Saint Benoît suppose, naturellement, que la miséricorde ne tardera pas plus que n’a tardé le repentir.
(1) Frater qui pro qualibet culpa arguitur vel increpatur, patientiam habeat et non respondeat arguenti; sed humiliet se in omnibus (S. Macar., Reg., xvi).
(2) Cass., Inst., IV, xvi.
p. 554 Il ne s’agit donc aucunement de se justifier, d’assurer qu’on n’a pas songé à mal, de protester que les intentions étaient droites ; il s’agit beaucoup moins encore de se répandre en impertinences. Et, nous l’avons dit, ce point de Règle n’est pas périmé ; il est des circonstances où le délinquant doit aussitôt demander pardon à genoux, où il doit du moins présenter des excuses. Le profit de cette humble soumission est double : le frère réprimandé trouve sur l’heure le moyen facile de réparer sa faute, de redevenir petit, et, dans une attitude comme celle-là, il n’est plus tenté de discuter ; le supérieur, de son côté, est incliné au pardon immédiat, et son émotion s’évanouit soudain tandis que sa main fait le geste de bénir : Usque dum benedictione sanetur illa commotio. Il y a édification mutuelle.
p. 555 Saint Benoît indique, en terminant, les peines réservées à ceux qui ne consentent pas aux satisfactions. Si l’orgueilleux résiste, on le fera passer par les verges, on le soumettra probablement aux châtiments gradués dont il est parlé au code pénal monastique ; et finalement, s’il est incorrigible, on l’expulsera de la communauté (1). On le rendra au siècle, puisqu’il est du siècle par son esprit de contestation.
(1) Selon les anciens commentateurs, s’il s’agit d’un moine élevé dans le monastère, c’est-à-dire entré comme oblat, on ne le renverra pas dans le siècle qu’il ignore, mais on l’emprisonnera.
vel si leviter senserit animum Prioris cujuscumque contra se iratum, vel commotum, quamvis modice,
pour peu qu’il remarque en lui ou d’émotion ou de vivacité,
mox sine mora tamdiu prostratus in terra ante pedes ejus jaceat satisfaciens, usque dum benedictione sanetur illa commotio.
il se prosternera aussitôt à ses pieds, le visage contre terre, et il y demeurera pour lui faire satisfaction, jusqu’à ce qu’il lui fasse connoître par la bénédiction qu’il lui donnera, que son émotion est apaisée.
Quod si quis contempserit facere, aut corporali vindictæ subjaceat, aut, si contumax fuerit, de Monasterio expellatur.
Que si quelqu’un méprise ce point de la Règle, qu’il soit puni d’une peine corporelle ; et au cas qu’il persiste dans son opiniâtreté, qu’on le chasse du Monastère.
Texte latin : édition de Hunter Blair, The Rule of St. Benedict, Fort Augustus, 1906, sans les renvois bibliques entre crochets ni les notes de l’éditeur. Numérotation usuelle des versets. · Traduction française de 1689 (Congrégation de Cluny), réédition de Paris, 1824. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur