Abbatia
Sancti Petri
de Curte

The Rule of Saint Benedict

Chapter 67

De Fratribus in viam directisOf Brethren sent on a journey

Benedict rebukes the brother of the monk Valerian, who broke his fast on the road, fresco by Luca Signorelli, 1497–1498, cloister of Monte Oliveto Maggiore.
Benedict rebukes the brother of the monk Valerian, who broke his fast on the road, fresco by Luca Signorelli, 1497–1498, cloister of Monte Oliveto Maggiore. image source — Public domain

On the whole chapter

Commentaries Dom Paul Delatte, Abbot of Solesmes (1913) (in French) 67

p. 534 DES FRÈRES QUI VONT EN VOYAGE

p. 534 Il y a un lien entre le chapitre LXVI et le premier de ceux qu’une critique avisée regarde comme additionnels. N. B. Père prévoit qu’il sera quelquefois nécessaire aux moines de franchir la clôture matérielle et de partir en voyage ; même alors, il veut qu’une clôture spirituelle les enveloppe et les protège, il veut que le monastère les accompagne, pour ainsi dire, perpétuellement. Telle est la préoccupation qui a dicté toutes les dispositions de ce chapitre : leur caractère et leur multiplicité montrent jusqu’à quel point saint Benoît redoutait pour ses fils les sorties, même régulières. Déjà, aux chapitres L et LI, il a parlé des moines voyageurs, brièvement et seulement pour rappeler leurs obligations au sujet de l’office divin et des repas ; au chapitre LV c’est de leurs vêtements qu’il a été question ; ici, le point de vue est différent. Nous remarquerons enfin qu’il s’agit des moines qui entreprennent un vrai voyage, non pas de ceux qui s’absentent pour quelques heures seulement.

1

Dirigendi fratres in via, omnium fratrum, vel Abbatis orationi se commendent:

When brethren are about to be sent on a journey let them commend themselves to the prayers of all the brethren and of the abbot,

Commentaries Dom Paul Delatte, Abbot of Solesmes (1913) (in French) 67.1-67.2

p. 534 De fratribus in via directis. — Dirigendi fratres in via, omnium fratrum vel Abbatis orationi se commendent : et semper ad orationem ultimam operis Dei commemoratio omnium absentium fiat.

p. 534 Saint Benoît admet donc qu’un moine, sans violer pour cela ipso facto son vœu de stabilité, puisse entreprendre quelque voyage. Encore faut-il qu’il soit régulièrement envoyé : dirigendus. Les intérêts spirituels ou financiers du monastère, l’apostolat, les messages à transmettre aux princes, aux évêques, aux Abbés, l’assistance aux conciles et, par exception, une visite à la famille : voilà quelques-uns des motifs qui pouvaient décider l’Abbé à imposer cette difficile obédience (1). Même aujourd’hui que les voyages s’exécutent plus rapidement, un homme qui a le sens monastique ne devrait jamais solliciter de lui-même et moins encore réclamer avec instances la faveur, quelquefois périodique, de retourner dans son pays ou de passer quelques semaines à l’ombre d’une riche bibliothèque. Mais il n’est que filial d’exposer à l’Abbé certaines situations embarrassantes : sa prudence décidera.

(1) P. 178-179.

p. 535 D’ordinaire, l’Abbé donne au partant un ou plusieurs compagnons : c’est la meilleure des sauvegardes, et ainsi la vie de communauté n’est pas complètement abandonnée. Encore que saint Benoît ne dise rien de cet usage (le pluriel fratres y fait peut-être allusion), il est probable qu’il existait chez lui, comme il existait chez les Pères d’Orient (1). Le concile d’Aix-la-Chapelle de 817 prescrivit que le moine en voyage eût toujours un compagnon.

(1) Nullus solus foras mittatur ad aliquod negotium, nisi juncto ei altero (S. Pach., Reg., lvi). — Cf. S. Macar., Reg., xxii. — S. Basil., Reg. fus., xxxix. — S. Grégoire le Grand donne, parmi les motifs qui lui faisaient refuser la confirmation de l’élection abbatiale de Constantius, celui que ce moine avait voyagé seul : Epist., l. XII, Ep. XXIV. P. L., LXXVII, 1233 ; M. G. H. : Epist., t. II, p. 351.

p. 535 Avant de sortir, les frères se recommandent aux prières de tous et de l’Abbé. Quelques commentateurs (Bernard du Cassin, Boherius) regardent ici la particule vel comme disjonctive : Saint Benoît, disent-ils, prévoit le cas où il faudra quitter le monastère sans pouvoir se présenter devant la communauté réunie, et alors la prière et la bénédiction de l’Abbé suffiront (2). C’est à l’oratoire que ceux qui partent viennent, en temps opportun, solliciter les prières du couvent (3).

(2) La bénédiction de l’Abbé était d’ailleurs nécessaire toujours, à l’aller comme au retour : plusieurs traits de la Vie de saint Benoît y font allusion (S. Greg. M., Dial., l. II). Voir par exemple les chapitres xii, xxii, xxiv : dans ce dernier passage est racontée l’histoire du petit moine qui aimait trop ses parents et qui, étant parti les voir un jour sans bénédiction, mourut chez eux.

(3) On peut lire dans le Sacramentaire Grégorien trois oraisons de circonstance ; elles sont citées par Hæften (l. XI, tract. iv, disq. iii) ainsi que celles que reproduit Smaragde. Celle que nous récitons est déjà indiquée dans les Coutumes de Cluny (l. III, c. v) et dans les Constitutions d’Hirsauge (l. II, c. xviii).

Lorsque les voyageurs devaient revenir le soir même ou au bout de quelques jours, la bénédiction et une courte prière du supérieur suffisaient ordinairement (Cf. Haeft., loc. cit.). Actuellement et dans notre Congrégation, nous ne sollicitons les prières à l’oratoire que si l’absence doit se prolonger au delà de huit jours ; mais, chaque fois que nous sortons de la clôture, nous devons, à l’aller et au retour, demander la bénédiction du supérieur et prier un instant à l’église.

p. 535 Ainsi munis et fortifiés, les voyageurs s’en vont. Comme nous le disions au chapitre L, ils gardent tout ce qu’ils peuvent des observances monastiques. Surtout ils sont fidèles à l’office divin, à la lecture (4). La communauté, de son côté, ne manque jamais, à la fin de chaque Heure, d’avoir un souvenir pour les frères absents. Plusieurs commentateurs pensent que saint Benoît parle seulement de la prière finale de tout l’office, c’est-à-dire de celle qui termine Complies, puisqu’il ne spécifie point qu’il s’agit de toutes les Heures canoniques, comme il le fera dans un instant au sujet du retour. On peut répondre que dans ce dernier passage saint Benoît appelle précisément « achèvement de l’Œuvre de Dieu » la conclusion de chaque Heure : per omnes canonicas Horas, dum expletur Opus Dei; pourquoi aurait-il donné un autre sens à l’expression tout à fait analogue : et semper ad orationem ultimam Operis Dei? Du reste, l’usage monastique commun et ancien suffit à justifier notre traduction (1). Ces touchantes prières pour les absents étaient assez longues autrefois. Celles que donne Smaragde commencent par les mots : Oremus pro fratribus nostris absentibus; elles comprennent une série de petits versets avec leurs répons, puis le psaume l. Le Bréviaire de Paul V a choisi une formule très abrégée, mais qui est aimable encore, et qui suffit, si nous la prononçons avec foi.

(4) Codiculum modicum cum aliquibus lectionibus de monasterio secum portet, ut quavis hora in via repausaverit, aliquantulum tamen legat, etc. (Reg. Magistri, lvii).

(1) Nous avons rappelé plus haut, p. 178-179, que les synaxes antiques se terminaient d’ordinaire par des prières pour tous les besoins des fidèles.

2

et semper ad orationem ultimam Operis Dei commemoratio omnium absentium fiat.

and at the closing prayer of the Divine Office let a commemoration be made of all the absent brethren.

3

Revertentes autem de via fratres, ipso die quo redeunt, per omnes canonicas horas, dum expletur Opus Dei, prostrati solo Oratorii

When they come back from a journey, on the day of their return, at all the Canonical Hours when the Divine Office is finished, the brethren shall prostrate themselves on the ground

Commentaries Dom Paul Delatte, Abbot of Solesmes (1913) (in French) 67.3-67.6

p. 536 Revertentes autem de via fratres, ipso die quo redeunt, per omnes canonicas Horas, dum expletur opus Dei, prostrati solo oratorii ab omnibus petant orationem propter excessus, ne quid forte subripuerit in via visus, aut auditus malae rei, aut otiosi sermonis. Nec praesumat quisquam aliis referre quaecumque foris monasterium viderit aut audierit, quia plurima destructio est. Quod si quis praesumpserit, vindictae regulari subjaceat.

p. 536 Le jour même de leur retour, et sans temporiser aucunement, les frères se prosterneront à terre dans l’oratoire, à la fin de chacune des Heures, sollicitant ainsi les prières de tous. L’usage s’est établi de les demander, une fois pour toutes, à la fin du premier office canonique qui suit le retour. Notre formulaire paraît identique à celui de Cluny et d’Hirsauge (2). Ces prières sont comme un sacramental, destiné à effacer toutes les négligences, toutes les fautes dans lesquelles se seraient laissé surprendre les yeux, les oreilles et la langue. Paul Diacre et Hildemar observent qu’il s’agit bien ici, et uniquement, de ces surprises presque inévitables à notre faiblesse, et que tel est le sens suggéré par les mots excessus et subripuerit; des fautes plus graves ou d’un autre genre exigeraient, disent-il, une confession faite à l’Abbé (3). L’intention de N. B. Père est de purifier l’esprit, le cœur et les sens du moine de tous les spectacles mondains qu’il a peut-être enregistrés à son insu. Comme dans la Jérusalem céleste, rien de souillé n’a le droit de pénétrer dans cette « Vision de Paix » qu’est un monastère.

(2) Constit. Hirsaug., l. II, c. xix.

(3) Cf. S. Basil., Reg. fus., xliv : Quibus permittendae sint peregrinationes et quomodo, ubi redierint, sint interrogandi.

p. 537 Pour le même motif, ceux qui reviennent de voyage épargneront à leurs frères ce dont la Règle s’est employée à les délivrer eux-mêmes. Saint Benoît n’interdit pas de dire quoi que ce soit des choses vues ou entendues : car pourquoi ne raconterait-on pas les choses édifiantes (1), ou certains détails très anodins? Ce qu’il veut, c’est qu’on ne rapporte pas au hasard et étourdiment tout ce qu’on a remarqué : quaecumque; car, dit-il, c’est la cause de beaucoup de ruines (destructio, le contraire de l'aedificatio). Des relations de voyage indiscrètes ou trop circonstanciées pourraient réveiller çà et là des souvenirs, provoquer des curiosités, inspirer des regrets, suggérer de petits romans, ressusciter en nous des choses auxquelles nous sommes morts et qui, grâce à Dieu, sont mortes pour nous : Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo. Mieux vaut toujours demeurer en deçà de ce que nous croyons être la limite et bannir tout détail qui serait de nature à troubler l’âme ou parfois même à déconcerter la vocation d’un frère.

(1) Comme le permet formellement la Règle de Tarnat (ii). — Saint Benoît cite S. Pacôme : Et omnino quidquid foris gesserint et audierint, in monasterio narrare non poterunt. Si quis ambulaverit in via, vel navigaverit, aut operatus fuerit foris, non loquatur in monasterio quae ibi geri viderit (lvii, lxxxvi).

p. 537 Une sanction sévère est portée par saint Benoît contre ceux qui oseraient enfreindre ce point de règle ; ils seront soumis à la discipline régulière.

4

ab omnibus petant orationem propter excessus, ne cui forte subripuerit in via visus aut auditus malæ rei aut otiosi sermonis.

and beg the prayers of all for any faults they may have fallen into on the road, by the sight or hearing of evil things, or by idle discourse.

5

Nec præsumat quisquam referre alio quæcumque foris Monasterium viderit aut audierit, quia plurima destructio est.

And let no one dare to relate to another what he shall have seen or heard outside the monastery, because this is most detrimental.

6

Quod si quis præsumpserit, vindictæ regulari subjaceat.

If any one shall presume to do this he must be subjected to the punishment prescribed in the Rule.

7

Similiter, et qui præsumpserit claustra Monasterii egredi vel quocumque ire, vel quidpiam quamvis parvum sine Abbatis jussione facere.

In like manner shall he be punished who shall presume to break the enclosure of the monastery, or go anywhere, or do anything, however trifling, without the abbot's permission.

Commentaries Dom Paul Delatte, Abbot of Solesmes (1913) (in French) 67.7

p. 537 Similiter, et qui praesumpserit claustra monasterii egredi, vel quocumque ire, vel quidpiam quamvis parvum sine Abbatis jussione facere.

p. 537 Rien ne demeurerait de la clôture et de la stabilité, si chacun gardait le droit d’apprécier les motifs qu’il y a pour lui de sortir ou de ne sortir pas, d’aller ici ou là au cours de son voyage, d’entreprendre telle ou telle démarche. Et c’est pourquoi N. B. Père termine le chapitre en rappelant que l’ordre ou la permission de l’Abbé sont destinés à prévenir toute incertitude et requis pour mettre la conscience du moine en pleine sécurité ; même, les châtiments de la discipline régulière sont décrétés contre quiconque sort sans autorisation du monastère, dirige ses pas vers quelque endroit que ce soit, ou fait n’importe quoi, même d’assez peu considérable, en dehors de la clôture (2). Les éléments de cette phrase doivent s’entendre cum conjunctione. N. B. Père, toujours judicieux et pondéré, ne peut menacer d’une aussi grave mesure pénale le moine qui ferait irrégulièrement une chose quelconque, même minime, dans le monastère ; et comment d’ailleurs relier au contexte une semblable décision? Elle ne concerne pas davantage celui qui vaguerait et irait n’importe où, sans permission, dans le monastère. Sans doute, saint Benoît semble s’inspirer ici, comme le remarquait déjà Smaragde, d’une règle de saint Pacôme (1) et d’un texte de Cassien (2), qui impliquent (moins les sanctions pénales) la signification que nous écartons : mais N. B. Père modifie parfois notablement les sources qu’il utilise.

(2) S. Basile s’était demandé : An conveniat aliquo abire, moderatore non prius commonefacto? (Reg. brev., cxx.)

(1) Nullus neque exeundi in agrum, neque ambulandi in monasterio, neque extra murum monasterii foras habeat facultatem, nisi interrogaverit praepositum et ille concesserit (lxxxiv).

(2) Inst., IV, x.

Latin text: Hunter Blair’s edition, The Rule of St. Benedict, Fort Augustus, 1906, without the editor’s bracketed Scripture references and notes. Standard verse numbering. · English translation by Cardinal F. A. Gasquet († 1929), London, 1925. Public-domain text in France (art. L123-1 of the French Intellectual Property Code). Transcription and revision: Abbatia Sancti Petri de Curte. Report an error