Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Institutions cénobitiques

Livre IV. Du règlement des monastères

Liber quartus. De institutis renuntiantium.Livre IV. Du règlement des monastères.

1

I. De institutione eorum qui renuntiant huic mundo, et quemadmodum apud Tabennesiotas uel Aegyptios inbuantur hi qui in monasteriis suscipiuntur.

De canonico modo orationum atque psalmorum, qui debeat in diurnis conuenticulis per monasteria custodiri, ad institutionem eius, qui renuntiat huic mundo, narrationis nos ordine prouocante transimus, condiciones in primis, quibus hi qui ad deum conuerti cupiunt recipiantur in coenobiis, breui quantum possumus studentes sermone conplecti, quaedam scilicet de Aegyptiorum, quaedam de Tabennesiotarum regulis admiscentes, quorum Thebaide est coenobium, quantum numero populosius cunctis, tanto conuersationis rigore districtius, siquidem in eo plus quam quinque milia fratrum ab uno regantur abbate tantaque sit oboedientia hic tam prolixus numerus monachorum omni aeuo seniori suo subditus, quanta non potest apud nos unus uni uel oboedire pro modico tempore uel praeesse.

1. Objet de ce livre.

Après avoir fait connaître les psaumes et les prières dont se compose, chaque jour, l’office dans les monastères, nous suivrons l’ordre indiqué et nous dirons comment on y forme ceux qui renoncent au monde. Nous exposerons le plus rapidement qu’il nous sera possible, les conditions qu’on impose à celui qui veut se donner à Dieu et entrer dans une communauté. Nous nous appuierons pour cela sur les règles des solitaires d’Égypte, et sur celles des religieux de Tabenne, qui forme, dans la Thébaïde, un monastère aussi supérieur aux autres par le nombre des frères que par la sévérité de leur observance. On y compte plus de cinq mille religieux, qui vivent sous la conduite d’un même abbé, et tous les religieux, pendant toute leur vie, obéissent à leur supérieur avec plus de perfection que ne pourrait le faire un seul d’entre nous, pendant peu de temps.

2

II. Qua ratione usque ad ultimam senectutem apud eos in coenobiis perseuerent.

Quorum tam longa perseuerantia et humilitas atque subiectio quemadmodum tam diuturna perduret quaue institutione formetur, per quam usque ad incuruam senectam in coenobio perseuerent, opinor nos ante omnia debere praestringere (tanta namque est, quantam neminem in monasteriis nostris ingressum ne anno quidem integro tenuisse meminimus), ut, cum renuntiationis eorum primordia uiderimus, consequens fuisse intellegamus, ut in tam sublimia perfectionis fastigia talium initiorum fundamenta consurgerent.

2. De la persévérance dans la vie religieuse.

Je pense qu’il faut montrer, avant tout, comment s’obtiennent cette persévérance, cette humilité, cette soumission si parfaite qui les fait rester dans leur communauté jusqu’à la vieillesse la plus avancée. Leur vertu est si grande, que nous ne nous rappelons pas l’avoir vu pratiquée par quelqu’un pendant une année dans nos monastères. Lorsque nous saurons quels sont les commencements de leur vie religieuse, nous comprendrons que, sur de tels fondements, on peut s’élever au sommet de la perfection.

3

III. Quo examine probetur is qui in coenobio suscipiendus est.

Igitur ambiens quis intra coenobii recipi disciplinam non ante prorsus admittitur, quam diebus decem uel eo amplius pro foribus excubans indicium perseuerantiae ac desiderii sui pariterque humilitatis ac patientiae demonstrauerit. cumque omnium praetereuntium fratrum genibus prouolutus et ab uniuersis de industria refutatus atque despectus, tamquam qui non religionis sed necessitatis obtentu monasterium optet intrare, iniuriis quoque et exprobrationibus multis adfectus experimentum dederit constantiae suae, qualisque futurus sit in temptationibus, obprobriorum tolerantia declarauerit, atque ita fuerit explorato mentis ardore susceptus, diligentia summa perquiritur, ne de pristinis facultatibus suis inhaeserit ei uel unius nummi contagio. sciunt enim eum sub monasterii disciplina diuturnum esse non posse, sed ne humilitatis quidem aut oboedientiae adprehensurum esse uirtutem nec illa coenobii paupertate ac districtione contentum fore, si in conscientia eius pecuniae quantulumcumque latitauerit, sed ubi primum exorta fuerit qualibet occasione commotio, fiducia stipis illius animatum continuo de monasterio uelut funda rotante fugiturum.

3. Des épreuves de ceux qui se présentent pour être admis dans les monastères.

Celui qui désire suivre la règle d’un monastère, n’y est admis qu’après y être resté dix jours et même davantage, couché à la porte du couvent, et y avoir donné des preuves de sa persévérance, de sa patience et de son humilité. Il se prosterne aux genoux de tous les frères qui passent, et il en est repoussé et rebuté à dessein, comme si ce n’était pas par religion, mais par nécessité qu’il désirait entrer dans le monastère. On l’accable d’injures et de reproches pour éprouver sa constance, et voir s’il sera capable de supporter les affronts et de résister aux tentations. Lorsqu’on l’admet après cette épreuve, on a grand soin de le dépouiller de tout ce qu’il possède, et de ne pas lui laisser une seule pièce de monnaie. Les supérieurs savent bien qu’il ne pourrait pas suivre longtemps la règle du monastère, y pratiquer l’obéissance et l’humilité, et y vivre heureux dans les privations et la pauvreté, s’il pouvait se dire intérieurement qu’il possède encore quelque argent caché ; car dès qu’il éprouverait quelque trouble, la pensée de la ressource qu’il s’est réservée, le ferait sortir du monastère, comme la pierre lancée par une fronde.

4

IIII. Quare, qui in monasterio recipiuntur, nihil secum permittantur inferre.

Et idcirco ne usibus quidem coenobii profuturas suscipere ab eo pecunias adquiescunt, primum ne confidentia huius oblationis inflatus nequaquam se pauperioribus fratribus coaequare dignetur, tum ne per hanc elationem nullatenus ad humilitatem Christi descendens, eum sub disciplina coenobii non potuerit perdurare, egressus exinde ea, quae in principio renuntiationis suae spiritali feruore succensus intulerat, tepefactus postea non sine iniuria monasterii sacrilego spiritu recipere atque exigere moliatur. quod omnimodis obseruari debere multis sunt experimentis frequenter edocti. nam per alia minus cauta monasteria simpliciter quidam suscepti eorum, quae intulerant quaeque in dei opere fuerant dispensata, cum ingenti post blasphemia redhibitionem poscere temptauerunt.

4. Les monastères ne veulent pas profiter des biens de ceux qui se présentent.

On ne reçoit pas même de celui qui entre l’argent qu’il pourrait donner pour les besoins de la communauté. Cette offrande d’abord l’exposerait à l’orgueil, et à se croire au-dessus des frères qui seraient plus pauvres. Cette pensée l’empêcherait d’imiter les abaissements du Christ. Il aurait peine à supporter la règle du couvent ; il perdrait bientôt cet esprit de renoncement qui l’animait d’abord dans sa tiédeur ; il nuirait à la communauté, en réclamant et en exigeant par une sorte de sacrilége ce qu’il lui aurait apporté. C’est ce qu’il faut éviter avec soin, en profitant des leçons si fréquentes de l’expérience. Combien en avons-nous vus qui, après avoir été reçus trop facilement dans des monastères moins prudents, ont ensuite réclamé, en causant un grand scandale, l’argent qu’ils avaient donné et qu’on avait déjà employé à de bonnes œuvres.

5

V. Cur hi qui renuntiant suscepti in monasteriis propria uestimenta deponant et ab abbate aliis induantur.

Quamobrem ita nudatur quisque, cum receptus fuerit, omni pristina facultate, ut ne ipsum quidem quo opertus est indumentum habere permittatur ulterius, sed in concilio fratrum productus in medium exuatur propriis ac per manus abbatis induatur monasterii uestimentis, ut per hoc se non solum uniuersis rebus suis antiquis nouerit spoliatum, uerum etiam omni fastu deposito mundiali ad Christi paupertatem et inopiam descendisse, iamque opibus sustentandum non saeculi arte quaesitis nec de infidelitate pristina reseruatis, sed de sanctis ac piis monasterii largitionibus militiae suae stipendia percepturum atque inde se deinceps uestiendum alendumque cognoscens et nihil habere et nihilominus de crastino non esse sollicitus secundum euangelii discat sententiam, nec erubescat pauperibus id est corpori fraternitatis aequari, quibus connumerari Christus et quorum se fratrem non erubuit nuncupare, quin potius glorietur domesticis eius factum se esse consortem.

5. Pourquoi les religieux quittent leurs vêtements du monde et en reçoivent d’autres.

On dépouille si bien celui qu’on admet de tout ce qu’il possède, qu’on ne lui permet même pas de conserver les vêtements qu’il portait. Il est introduit dans l’assemblée des frères ; on lui ôte ses habits, et il reçoit des mains de l’abbé ceux du monastère, afin qu’il apprenne par là que, non-seulement il s’est dépouillé de tout ce qu’il avait autrefois et de tout le faste du monde, mais encore qu’il s’est abaissé jusqu’au dénûment et à la pauvreté de Jésus-Christ. Il ne doit plus vivre à l’avenir des richesses qu’il se procurait comme les hommes du siècle, ou qu’il aurait pu se réserver secrètement, mais des pieuses largesses du couvent qu’il recevra comme la solde d’un soldat. En reconnaissant qu’il ne possède rien et qu’il reçoit de ses supérieurs la nourriture et le vêtement, il apprendra, selon le précepte de l’Évangile, à ne pas s’inquiéter du lendemain, et il ne rougira pas de s’unir aux plus pauvres de la communauté, que Notre-Seigneur lui-même n’a pas rougi d’appeler ses frères ; il se fera gloire, au contraire, d’être ainsi au nombre de ses serviteurs.

6

VI. Qua causa uestimenta renuntiantium, cum quibus ingressi sunt monasterium, a dispensatore seruentur.

Illa uero quae deposuit uestimenta oeconomo consignata tamdiu reseruantur, donec profectus et conuersationis eius ac tolerantiae uirtutem diuersis temptationibus ac probationibus euidenter agnoscant. et siquidem posse eum inibi durare tempore procedente perspexerint et in eodem quo coepit feruore persistere, indigentibus eadem largiuntur: sin uero quoddam ex eo murmurationis uitium uel paruae cuiuslibet inoboedientiae culpam processisse deprehenderint, exuentes eum monasterii quibus indutus fuerat uestimentis et reuestitum antiquis quae fuerant sequestrata depellunt. nullum etenim fas est cum illis quae accepit abscedere nec quemquam patiuntur illis adhuc indui, quem semel ab institutionis suae regula tepuisse peruiderint. unde etiam copia nulli penitus palam discedendi conceditur, nisi aut in morem serui fugacis captans densissimas tenebras nocte diffugiat, aut certe hoc ordine et professione iudicatus indignus cum confusione et nota coram cunctis fratribus deposita monasterii ueste pellatur.

6. Pourquoi l’économe garde les vêtements du monde que les religieux quittent.

Ces habits qu’on ôte au novice sont remis à l’économe, qui les garde jusqu’à ce que ses progrès dans la piété, sa conduite avec les frères, et sa patience dans les épreuves, puissent faire compter sur sa persévérance. Si, après un certain temps, il paraît évident qu’il conservera sa première ferveur et qu’il restera dans la communauté, on donne ses habits aux pauvres. Mais si on le voit, au contraire, se laisser aller aux murmures et tomber dans quelques légères désobéissances, on lui retire les habits dont il avait été revêtu ; on lui rend ceux qui avaient été mis à part, et on le renvoie. Car il n’est jamais permis de quitter le monastère avec le vêtement religieux, et celui qui, par sa tiédeur, se rend indigne de la profession, ne doit plus en porter l’habit. Aussi personne ne peut-il le garder, pour quitter le couvent, à moins qu’il ne profite des ténèbres de la nuit pour partir comme un esclave fugitif. Ordinairement lorsqu’un religieux est jugé indigne de rester dans la communauté, on lui ôte son costume en présence de tous les frères et on le chasse honteusement.

7

VII. Cur in monasterio suscepti non permittantur statim fratribus admisceri, sed xenodocho ante tradantur.

Cum igitur quis susceptus et hac perseuerantia qua diximus conprobatus ac depositis propriis indumentis habitu monasteriali fuerit accinctus, non statim congregationi fratrum commisceri permittitur, sed deputatur seniori, qui. seorsum haud longe a uestibulo monasterii commanens habet curam peregrinorum atque aduenientium deputatam eisque omnem diligentiam susceptionis et humanitatis inpendit. cumque ibidem integro anno deseruiens absque ulla querella suum circa peregrinos exhibuerit famulatum, inbutus per haec prima institutione humilitatis ac patientiae atque in ea longa exercitatione praecognitus, admiscendus ex hoc congregationi fratrum alii traditur seniori, qui decem iunioribus praeest, quos sibi creditos ab abbate instituit pariter et gubernat, secundum illud scilicet quod ordinatum in Exodo legimus per Moysen.

7. Ceux qui se présentent, avant d’être admis parmi les religieux, sont confiés aux soins de l’hôtellier.

Celui qui a été admis, éprouvé et revêtu de l’habit religieux comme nous l’avons raconté, n’a pas encore la permission de vivre avec les frères. On le confie à un ancien qui demeure près de l’entrée du Monastère et qui est chargé de recevoir les étrangers et les voyageurs, et de leur rendre tous les bons soins de l’hospitalité. Il passe sous sa conduite une année entière, et lorsqu’il a ainsi montré son zèle envers les étrangers, sans avoir mérité le moindre reproche, lorsqu’il s’est formé par ce premier moyen à l’humilité et à la patience, et qu’il a été reconnu digne, après cette longue épreuve, d’être admis dans la communauté, il doit encore obéir à un autre ancien qui dirige dix jeunes religieux que l’abbé lui a confiés, comme nous voyons Moïse l’ordonner dans l’Exode. (Exode, XVIII, 21.)

8

VIII. Quibus primum institutis iuniores exerceantur, ut ad superandas omnes concupiscentias proficiant.

Cuius haec erit sollicitudo et eruditio principalis, per quam iunior introductus scandere consequenter etiam culmina perfectionis summa praeualeat, ut doceat eum primitus suas uincere uoluntates: quem studiose in his ac diligenter exercens haec illi semper imperare de industria procurabit, quae senserit animo eius esse contraria. multis siquidem experimentis edocti tradunt monachum et maxime iuniores ne uoluptatem quidem concupiscentiae suae refrenare posse, nisi prius mortificare per oboedientiam suas didicerint uoluntates. ideoque pronuntiant nullatenus praeualere uel iram uel tristitiam uel spiritum fornicationis extinguere, sed nec humilitatem cordis ueram nec cum fratribus unitatem perpetuam nec firmam diuturnamque posse retinere concordiam, sed ne in coenobio quidem diutius permanere eum, qui prius uoluntates suas non didicerit superare.

8. Des exercices auxquels on soumet les novices.

Le soin principal de ce directeur et sa grande science pour conduire le jeune religieux à la perfection, est de lui apprendre avant tout à vaincre sa volonté. Pour l’exercer à cette vertu, il s’applique sans cesse à lui commander ce qu’il croit le plus contraire à ses inclinations. Les supérieurs savent très-bien par expérience qu’un religieux, surtout dans sa jeunesse, ne saurait résister à l’attrait de la sensualité, s’il n’a pas appris d’abord à vaincre sa volonté par l’obéissance. Aussi disent-ils tous qu’il est impossible de pouvoir, non-seulement combattre la colère, la tristesse, la concupiscence, mais encore posséder l’humilité véritable du cœur, l’union avec ses frères, la paix avec tout le monde, et rester même longtemps dans un couvent, si on ne sait pas, avant tout, triompher de sa volonté.

9

VIIII. Quare iunioribus imperetur ut seniori suo nihil de cogitationibus suis subtrahant.

His igitur institutis eos quos initiant uelut elementis quibusdam ac syllabis inbuere ad perfectionem atque informare festinant, per haec ad liquidum discernentes, utrum ficta et imaginaria an uera sint humilitate fundati. ad quod ut facile ualeant peruenire, consequenter instituuntur nullas penitus cogitationes prurientes in corde perniciosa confusione celare, sed confestim ut exortae fuerint eas suo patefacere seniori, nec super earum iudicio quicquam suae discretioni committere, sed illud credere malum esse uel bonum, quod discusserit ac pronuntiauerit senioris examen. itaque fit ut in nullo circumuenire iuuenem callidus inimicus uelut inexpertum ignarumque praeualeat, nec ulla fraude decipere quem peruidet non sua sed senioris discretione muniri, et suggestiones suas uel ignita iacula, quaecumque in cor eius iniecerit, ut seniorem celet non posse suaderi. alias quippe subtilissimus diabolus inludere uel deicere iuniorem non poterit, nisi cum eum seu per adrogantiam siue per uerecundiam ad cogitationum suarum uelamen inlexerit. generale namque et euidens indicium diabolicae cogitationis esse pronuntiant, si eam seniori confundamur aperire.

9. Les novices ne doivent rien cacher à leur supérieur.

Ces exercices sont comme les premières leçons de ceux qu’on veut former à la perfection, ils servent à discerner si leur humilité est véritable ou si elle est feinte et imaginaire. Pour les aider à acquérir facilement cette vertu, on leur apprend à ne jamais cacher par une fausse honte les pensées qui troublent leur cœur, mais à les faire connaître, aussitôt qu’elles naissent, à leur supérieur, sans chercher à les juger soi-même, et en s’en rapportant complétement à lui pour savoir si elles sont bonnes ou mauvaises. Ce moyen déjouera toutes les ruses de l’ennemi., qui ne pourra tromper un jeune religieux, malgré son ignorance et son inexpérience, parce qu’il ne se confie pas en ses propres forces, mais dans la sagesse de son supérieur, auquel il découvre toutes les tentations que le démon avait jetées dans son âme, comme des traits enflammés. Cet ennemi si subtil n’a pas d’autre moyen de tromper et d’égarer les jeunes religieux, que de leur faire cacher par orgueil ou par honte les pensées qu’il leur inspire. Aussi tous les directeurs disent qu’il est évident qu’une pensée vient du démon, lorsque nous rougissons de la découvrir à notre supérieur.

10

X. Quanta oboedientia senioribus etiam in naturali necessitate tribuatur.

Post haec tanta obseruantia oboedientiae regula custoditur, ut iuniores absque praepositi sui scientia uel permissu non solum non audeant cellam progredi. sed ne ipsi quidem communi ac naturali necessitati satisfacere sua auctoritate praesumant. sicque uniuersa conplere, quaecumque fuerint ab eo praecepta, tamquam si ex deo sint caelitus edita, sine ulla discussione festinant, ut nonnumquam etiam inpossibilia sibimet imperata ea fide ac deuotione suscipiant, ut tota uirtute ac sine ulla cordis haesitatione perficere ea et consummare nitantur et ne inpossibilitatem quidem praecepti pro senioris reuerentia metiantur. de quorum oboedientia speciatim nunc dicere praetermitto: exemplis enim ipsis eam paulo post tradere suo loco disponimus, si dominus nobis orationibus uestris dederit commeatum. nunc instituta cetera persequamur, praetermittentes illa contexere, quae in hac regione uel tradi monasteriis uel ab ipsis nequeunt custodiri, sicut in praefatiuncula nostra facturos nos esse promisimus, quod scilicet nec laneis indumentis utantur, sed lineis tantum et ne ipsis quidem duplicibus: quibus uicaria praepositus unusquisque suae decaniae subministrat, cum illa quibus uestiti sunt sorduisse conspexerit.

10. De l’obéissance des novices en toute chose.

L’obéissance est pratiquée avec tant de perfection dans ces monastères, que les jeunes religieux n’oseraient jamais, à l’insu et sans la permission de leur directeur, sortir de leurs cellules, même pour satisfaire les besoins les plus naturels. Ils s’empressent tellement de faire sans discuter tout ce qu’on leur ordonne, comme si Dieu le leur disait lui-même, qu’ils entreprennent quelquefois des choses impossibles avec une grande confiance ; et ils font tous leurs efforts pour réussir, parce qu’ils respectent trop leur supérieur pour penser que ses ordres ne sont pas raisonnables. Je ne parlerai pas davantage ici de leur obéissance admirable. J’aurai bientôt l’occasion d’en citer quelques exemples, si vos prières m’en obtiennent la grâce.

Je continue maintenant à exposer les institutions de l’Orient, mais en omettant tout ce qui ne pourrait pas se pratiquer dans les monastères de nos provinces, comme je l’ai promis dans ma préface. Ainsi je ne m’arrêterai pas à faire remarquer que leurs vêtements ne sont pas de laine, mais de lin, qu’ils n’en ont jamais deux, mais que leur supérieur seulement leur en donne un pour changer, lorsque celui qu’ils portent paraît devenir trop sale.

11

XI. Cuiusmodi cibus apud eos delicatissimus habeatur.

Illud quoque arduum atque sublime genus continentiae similiter praetermittentes, in qua summae reputantur deliciae, si herba sale condita, quam labsanion uocant, aqua diluta ad refectionem fratribus adponatur, aliaque conplura his similia, quae in hac prouincia nec aerum temperies nec qualitas nostrae fragilitatis admittit, illa tantummodo persequar, quae nulla carnis infirmitas, non situs loci poterit inpedire, si ea non fragilitas animae ac tepor mentis ademerit.

11. Austérité des religieux dans leur nourriture.

Je ne parlerai pas non plus de cette abstinence si rigoureuse, si extraordinaire, qui leur fait regarder comme un festin délicieux les herbes salées qu’on trempe dans l’eau pour le repas des frères. Je passerai aussi sous silence d’autres mortifications que la température de notre province, ou la faiblesse de nos constitutions, nous rendraient impossibles. Je dirai seulement ce que notre climat et nos santés nous permettent de faire, à moins que notre tiédeur et notre lâcheté n’y mettent obstacle.

12

XII. Quod ad sonitum pulsantis ostium nihil operis non omittant studio celeriter occurrendi.

Itaque considentes intra cubilia sua et operi ac meditationi studium pariter inpendentes, cum sonitum pulsantis ostium ac diuersorum cellulas percutientis audierint ad orationem scilicet eos seu ad opus aliquod inuitantis, certatim e suis cubilibus unusquisque prorumpit, ita ut is, qui opus scriptoris exercet, quam repertus fuerit inchoasse litteram finire non audeat, sed in eodem puncto, quo ad aures eius sonitus pulsantis aduenerit, summa uelocitate prosiliens ne tantum quidem morae interponat, quantum coepti apicis consummet effigiem, sed inperfectas litterae lineas derelinquens non tam operis conpendia lucraue sectetur quam oboedientiae uirtutem exsequi toto studio atque aemulatione festinet. quam non solum operi manuum seu lectioni uel silentio et quieti cellae, uerum etiam cunctis uirtutibus ita praeferunt, ut huic iudicent omnia postponenda et uniuersa dispendia subire contenti sint, dummodo hoc bonum in nullo uiolasse uideantur.

12. On doit tout quitter au premier avertissement.

Aussitôt que les religieux, appliqués dans leurs cellules au travail et à la méditation, entendent le signal de celui qui est chargé de frapper aux portes pour les appeler à l’office ou à quelque exercice, tous se hâtent de sortir avec tant d’empressement, que celui qui écrit n’oserait pas finir une lettre commencée, quand on vient l’avertir. Chacun, dès qu’il entend le signal, sort sans différer un instant, sans continuer en la moindre chose ce qu’il était en train de faire, se préoccupant bien moins de son ouvrage que de la sainte obéissance, qu’ils préfèrent non-seulement au travail des mains, à l’étude, au silence et à la paix de la cellule, mais aussi à d’autres vertus, et ils subissent volontiers toutes sortes d’inconvénients pour ne jamais violer en la moindre chose cette vertu qui leur est si chère.

13

XIII. Quam criminosum habeatur, si aliquis uel uilissimum quippiam suum dixerit.

Illam saue uirtutem inter ceteras institutiones eorum uel commemorari superfluum puto, quod scilicet nulli cistellam, nulli peculiarem sportam liceat possidere nec tale aliquid, quod uelut proprium retinens suo debeat communire signaculo. quos ita nouimus omni ex parte nudos exsistere, ut praeter colobium, maforte, gallicas, meloten ac psiathium nihil amplius habeant, cum in aliis quoque monasteriis, in quibus aliqua remissius indulgentur, hanc regulam uideamus districtissime nunc usque seruari, ut ne uerbo quidem audeat quis dicere aliquid suum magnumque sit crimen ex ore monachi processisse 'codicem meum', 'tabulas meas', 'grafium meum', 'tunicam meam', 'gallicas meas', proque hoc digna paenitentia satisfacturus sit, si casu aliquo per subreptionem uel ignorantiam huiusmodi uerbum de ore eius effugerit.

13. Combien on est coupable de s’approprier la moindre chose.

Je crois superflu de rapporter, entre autres règles, celle qui leur défend de posséder un vase, une corbeille, ou quelque chose qu’ils marqueraient d’un signe comme leur appartenant en propre. Leur pauvreté est si complète, qu’ils n’ont rien que les vêtements qui servent à les couvrir. Dans d’autres monastères où l’observance est cependant moins rigoureuse, nous voyons cette règle encore si bien suivie, que personne n’oserait dire qu’une chose lui appartient. Ce serait un grand scandale d’entendre un religieux dire : mon livre, mes tablettes, ma plume, ma tunique, mes chaussures, et celui qui commettrait une pareille faute par distraction ou par ignorance, devrait l’expier par une sévère pénitence.

14

XIIII. Quod, licet multa pecunia de uniuscuiusque opere congeratur, nullus tamen praesumat excedere statutae sufficientiae parcitatem.

Et cum tantos unusquisque eorum cotidie de opere ac sudore proprio reditus conferat monasterio, ut ex his sustentare non solum suam ualeat parcitatem, uerum etiam usibus possit exuberare multorum, in nullo tamen inflatur nec sibi de tanto operis sui quaestu ac sudore blanditur, sed praeter duo paxamatia, quae tribus uix denariis ibidem distrahuntur, nihil sibimet amplius unusquisque praesumit. inter quos nullum peculiare opus, quod pudet dicere quodque in nostris monasteriis utinam fieri nesciremus, non dicam effectu, sed ne cogitatione quidem ab aliquo penitus adfectatur. cumque totam enthecam coenobii suam credat esse substantiam cunctisque rebus ut omnium dominus omnem curam sollicitudinemque dependat, ad retinendam nihilominus arreptae nuditatis uirtutem, quam studet ad finem usque perfecte atque inuiolabiliter custodire, ita semet ipsum a cunctis extraneum et ex omnibus iudicat alienum, ut tamquam peregrinum se gerat et incolam istius mundi, alumnumque se potius monasterii reputet ac ministrum, quam dominum rei cuiuscumque praesumat.

14. Quel que soit le profit du travail, il ne doit servir qu’à se procurer le nécessaire.

Quoique chaque religieux gagne tous les jours, au monastère, de quoi suffire non-seulement à ses modestes besoins, mais encore à la nourriture de plusieurs autres, personne cependant ne s’en prévaut et ne se glorifie des profits que la communauté retire de son travail. Personne ne penserait à recevoir plus que ses deux petits pains qui coûtent à peine trois deniers. Pas un n’oserait travailler pour lui-même ; il ne pourrait pas même en avoir la pensée.

Ces religieux croient, il est vrai, que le bien du monastère est à tous, et que chacun doit en avoir le soin et la garde. Mais l’amour de la pauvreté qu’ils ont choisie et qu’ils veulent garder fidèlement en toute chose, fait qu’ils se considèrent comme des étrangers, des voyageurs en ce monde, et ils se croient plutôt les obligés, les serviteurs du monastère, que les maîtres de ce qu’il possède.

15

XV. De inmodico apud nos studio habendi.

Ad haec nos miserabiles quid dicimus, qui in coenobiis commorantes ac sub abbatis cura et sollicitudine constituti peculiares circumferimus claues, omnique professionis nostrae uerecundia et confusione calcata etiam anulos, quibus recondita praesignemus, in digitis palam gestare nos non pudet, quibus non solum cistellae uel sportae, sed ne arcae quidem uel armaria ad ea, quae congerimus uel quae egressi de saeculo reseruauimus, condenda sufficiunt, quique ita nonnumquam pro uilissimis nullisque rebus accendimur, eas dumtaxat uelut proprias uindicantes, ut, si quis uel digito quicquam ex his contrectare praesumpserit, tanta contra eum iracundia suppleamur, ut commotionem cordis nostri ne a labiis quidem ac tota corporis indignatione reuocare possimus. sed praetermissis nostris uitiis et his, quae ne commemorari quidem dignum est, silentio traditis secundum illud eloquium: non loquatur os meum opera hominum, uirtutes potius quae apud illos sunt et haec, quae nos quoque omni studio debemus adpetere, coepto narrationis ordine persequamur ipsasque iam regulas ac typos cursim breuiterque ponamus, ut peruenientes post haec ad quosdam actus et opera seniorum, quae studiose memoriae mandare disponimus, haec quae nostra expositione digesta sunt uelut testimoniis ualidissimis roboremus, uniuersa quae diximus exemplis eorum potius ac uitae auctoritate firmantes.

15. Du relâchement de l’esprit de pauvreté.

Que dirons-nous de ces exemples, nous malheureux, qui vivons dans un couvent, sous la conduite paternelle d’un abbé, et qui portons toujours sur nous la clef de ce qui nous appartient ? Sans respect pour nos engagements et sans honte de les violer, nous ne rougissons pas de porter publiquement à notre doigt l’anneau qui sert à marquer ce qui est à nous, et nous avons tant de choses, que les corbeilles et les paniers ne suffisant pour les mettre, il faut encore des coffres et des armoires pour conserver tout ce que nous amassons ou ce que nous avons gardé en quittant le siècle. Nous nous passionnons tellement pour ces biens, pour ces choses méprisables dont nous voulons avoir la propriété, que, si quelqu’un paraît vouloir y toucher du bout du doigt, nous nous irritons contre lui, au point que nous ne pouvons retenir, sur nos lèvres et dans nos mouvements, l’agitation de notre cœur.

Mais ne parlons pas de nos défauts ; il vaut mieux passer sous silence des choses qui ne méritent pas qu’on les rappelle, comme l’a dit le Prophète : « Que ma bouche ne parle pas des œuvres des hommes. » (Ps. XVI, 4.) J’aime mieux continuer à vous entretenir des vertus de ces saints religieux que nous devons chercher à imiter.

Disons encore quelques mots de leurs règles et de leurs usages avant de vous raconter quelques-unes de leurs actions dont je voudrais perpétuer la mémoire. Le meilleur moyen de bien établir ce que je vous ai exposé, c’est de l’appuyer par l’autorité de leurs exemples et de leur vie.

16

XVI. De regulis diuersarum correptionum.

Si quis igitur gillonem fictilem, quem illi baucalem nuncupant, casu aliquo fregerit, non aliter neglegentiam suam quam publica diluet paenitentia, cunctisque in synaxi fratribus congregatis tamdiu prostratus in terram ueniam postulabit, donec orationum consummetur sollemnitas, inpetraturus eam, cum iussus fuerit abbatis iudicio de solo surgere. eodem modo satisfaciet, quisquis ad opus aliquod accersitus uel ad congregationem solitam tardius occurrerit aut si decantans psalmum uel modicum titubauerit, similiter si superfluo, si durius, si contumacius responderit, si neglegentius obsequia iniuncta conpleuerit, si uel leuiter murmurauerit, si lectionem operi uel oboedientiae praeferens officia statuta segnius fuerit exsecutus, si dimissa synaxi non concitus ad cellam recurrere festinarit, si cum aliquo uel ad modicum substiterit uel si ad punctum temporis uspiam secesserit, si alterius tenuerit manum, si cum illo, qui cellae suae cohabitator non est, confabulari quantulumcumque praesumpserit, si orauerit cum illo qui est ab oratione suspensus, si parentum quempiam uel amicorum saecularium uiderit uel conlocutus eis sine suo fuerit seniore, si epistulam cuiuscumque suscipere, si rescribere sine suo abbate temptarit. huc usque et in huiusmodi ac similibus admissis procedit animaduersio spiritalis. residua uero, quae apud nos indifferenter admissa a nobis quoque reprehensibilius sustinentur, id est aperta conuicia, manifesti contemptus, contradictiones tumidae, libera et effrenata processio, familiaritas apud feminas, irae, rixae, simultates et iurgia, operis peculiaris praesumptio, filargyriae contagio, affectus atque possessio rerum superfluarum quae a ceteris fratribus non habentur, extraordinaria ac furtiua cibi refectio et his similia non illa increpatione qua diximus spiritali, sed uel plagis emendantur uel expulsione purgantur.

16. Des pénitences publiques pour certaines fautes.

Si quelqu’un brise par hasard un vase de terre, une écuelle, il ne peut réparer sa négligence que par une pénitence publique. Lorsque les frères sont réunis au chœur, il se prosterne à terre pour demander pardon ; il y reste jusqu’à la fin de l’office, et il obtient sa grâce lorsque l’abbé lui donne l’ordre de se relever. La même pénitence est imposée à celui qui arrive trop tard au travail ou à l’office, et à celui qui, en récitant un psaume, se trompe, même légèrement.

Est soumis à la même peine celui qui fait une réponse inutile, dure ou inconvenante ; celui qui accomplit avec négligence ce qui lui est commandé ; celui qui se permet le moindre murmure ou qui préfère la lecture au travail et à l’obéissance ; celui qui s’acquitte de ses emplois avec mollesse ; celui qui, après l’office, ne se hâte pas de rentrer à sa cellule, qui dit un mot à un autre ou qui s’arrête quelque part, ne fût-ce qu’un instant ; celui qui prend la main d’un frère ou s’entretient avec un religieux qui n’habite pas la même cellule que lui ; celui qui prie avec un frère séparé de la prière commune ; celui qui voit un parent ou un ami du monde, et lui parle, sans être assisté d’un ancien ; celui qui reçoit une lettre ou en écrit une, sans l’autorisation de l’Abbé.

Pour toutes ces fautes et pour celles qui leur ressemblent, on se contente de cette punition ; mais pour les autres que nous commettons si facilement et qui nous paraissent cependant plus répréhensibles, telles que les injures et les mépris manifestes, les disputes orgueilleuses, la familiarité avec les femmes, les colères, les querelles, les reproches, les profits qu’on retire de son travail, l’amour de l’argent, le désir et la possession des choses inutiles que les autres frères n’ont pas, les repas extraordinaires qu’on fait en cachette, la pénitence dont nous avons parlé ne suffit pas ; on les punit par des châtiments corporels ou par le renvoi du monastère.

17

XVII. Quibus auctoribus sit inuectum ut reficientibus fratribus sacrae lectiones in coenobiis recitentur, et quantum apud Aegyptios praebeatur silentium.

Illud autem, ut reficientibus fratribus sacrae lectiones in coenobiis recitentur, non de Aegyptiorum typo processisse, sed de Cappadocum nouerimus. quos nulli dubium est non tam spiritalis exercitationis causa, quam conpescendae superfluae otiosaeque confabulationis gratia et maxime contentionum, quae plerumque solent in conuiuiis generari, hoc statuere uoluisse, uidentes eas aliter apud se non posse cohiberi. apud Aegyptios enim uel maxime Tabonuosiotas tantum silentium ab omnibus exhibetur, ut, cum in unum tanta numerositas fratrum refectionis obtentu consederit, nullus ne muttire quidem audeat praeter eum, qui suae decaniae praeest, qui tamen si quid mensae superinferri uel auferri necessarium esse peruiderit, sonitu potius quam uoce significat. tantaque uescentibus eis silentii huius disciplina seruatur, ut cucullis ultra oculorum palpebras demissis, ne scilicet liber aspectus habeat copiam curiosius euagandi, nihil amplius intueantur quam mensam et adpositos in ea uel quos ex ea capiunt cibos, ita ut, quemadmodum uel quantum reficiat alius, nullus inuicem notet.

17. De la lecture pendant les repas.

L’usage de faire, dans les couvents, une lecture pieuse pendant que les frères sont à table, ne vient pas des solitaires d’Égypte, mais de ceux de Cappadoce. Il est certain qu’ils ont établi cette règle, non pas tant pour s’occuper de saintes pensées, que pour éviter des conversations inutiles et frivoles, et surtout pour empêcher les contestations qui naissent pendant les repas et qu’ils ne croyaient pouvoir arrêter d’une autre manière. Les solitaires d’Égypte, et principalement ceux de Tabenne, gardent tous un si profond silence, que parmi ces religieux si nombreux, qui mangent ensemble, il n’y en a pas un seul qui ose ouvrir la bouche ; il faut excepter celui qui est chargé d’une dizaine, et encore est-ce plutôt par des signes et des paroles qu’il indique ce qu’il est nécessaire d’enlever ou d’apporter sur la table. Ce silence est rigoureusement gardé pendant les repas, et les religieux abaissent leur capuchon sur leurs yeux pour éviter la tentation de satisfaire leur curiosité. Ils ne peuvent voir que la table et les aliments qu’on leur sert. Personne n’aperçoit ce qu’un autre mange.

18

XVIII. Quam inlicitum sit extra mensam communem quicquam cibi potusue gustare.

Ante quam uel post quam legitimam communemque refectionem summa cautione seruatur, ne extra mensam quicquam cibi penitus ori suo quisquam indulgere praesumat, ut incedentibus per hortos et pomaria cum passim blandeque per arbores poma pendentia non solum obiciant se pectoribus transeuntium, uerum etiam strata per terram conculcanda pedibus offerant, atque ad colligendum parata facile ad consensum concupiscentiae inlicere ualeant intuentes et oportunitate uel copia quamuis districtos atque abstinentissimos ad sui desiderium prouocare, sacrilegum ducatur non modo quicquam ex his degustare, uerum etiam manu contingere absque eo, quod palam cunctis in commune reficientibus exhibetur et ad percipiendum oeconomi dispensatione per fratrum obsequia publice ministratur.

18. Défense de manger et de boire hors les repas de la communauté.

Il est expressément défendu de rien prendre, hors le réfectoire, avant ou après le repas de la communauté. Lorsque les religieux vont dans les jardins et les vergers où les fruits pendent aux arbres comme pour s’offrir à la bouche des passants, et qu’ils en trouvent même à terre qu’on pourrait ramasser pour ne pas les fouler aux pieds, cette abondance et cette facilité semblent exciter la convoitise et devoir tenter les plus austères et les plus mortifiés. Mais ils croiraient commettre un sacrilége, non-seulement s’ils en mangeaient, mais s’ils y touchaient même de la main. Ils ne goûtent jamais qu’aux fruits que l’économe fait servir au réfectoire pour toute la communauté.

19

XVIIII. Quemadmodum per Palaestinam uel Mesopotamiam cotidiana fratribus exhibeantur obsequia.

Ne quid sane de institutis coenobiorum praetermisisse uideamur, quemadmodum cotidiana fratribus etiam per alias regiones exhibeantur obsequia, commemorandum breuiter puto. per cunctam namque Mesopotamiam, Palaestinam et Cappadociam ac totum Orientem singulis ebdomadibus uicissim fratres ad haec officia sibi reddenda succedunt, ita ut secundum multitudinem coenobii ministrorum quoque numerus deputetur. quae explere tanta deuotione et humilitate deproperant, quanta nullus seruorum dirissimo domino ac praepotenti suum exhibet famulatum, ita ut ne istis quidem solis contenti obsequiis, quae canonico iure soluuntur, etiam nocte surgentes illos, quos specialiter haec manet cura, studio suo releuent et ea quae ab ipsis perficienda sunt furtim praeuenientes inplere contendant. has autem septimanas unusquisque suscipiens usque ad cenam diei dominici ministraturus obseruat. qua peracta ministerium totius ebdomadis ita concluditur, ut hi, quibus succedendum est, conuenientibus in unum fratribus ad concinendos psalmos, quos quieturi ex more decantant, omnibus in ordine pedes abluant, hunc scilicet ab eis pro labore totius septimanae benedictionis mercedem fideliter expetentes, ut eos explentes mandatum Christi emissa generaliter ab omnibus fratribus oratio prosequatur, quae uel pro ignorationibus intercedat uel pro admissis humana fragilitate peccatis, et commendet deo uelut sacrificium pingue consummata eorum deuotionis obsequia. nt ita secunda sabbati post matutinos hymnos aliis rursum succedentibus utensilia in quibus ministrauerunt ac uasa consignant: quae tanta sollicitudine curaque suscipientes custodiunt, ne quid ex eis inminuatur uel pereat, ut credant se etiam pro minimis quibusque uasibus tamquam pro sacrosanctis rationem non solum dispensatori praesenti, sed etiam domino reddituros, si forte aliquid ex eis neglegentia eorum fuerit inminutum. cuius disciplinae qui modus sit uel quanta fide et cautione seruetur, uno testimonio, quod exempli gratia ponam, poteritis agnoscere. sicut enim studemus satisfacere uestro feruori, quo plenam uniuersorum cognitionem desiderantes etiam ea quae optime nostis hoc libello uobis cupitis iterari, ita ueremur mensuram breuitatis excedere.

19. Les religieux servent tour à tour leurs frères au réfectoire.

Pour ne rien omettre de ce qui regarde les usages des monastères, je pense qu’il faut dire un mot de ce qui se fait dans les autres pays pour le service ordinaire des frères. Dans la Mésopotamie, la Palestine, la Cappadoce et dans tout l’Orient, des religieux sont désignés, chaque semaine, pour servir les autres, et leur nombre varie selon l’importance de la communauté. Ils s’acquittent tour à tour de ce devoir avec tant de zèle et d’humilité, qu’on ne trouverait jamais un esclave qui servît aussi bien le maître le plus cruel et le plus puissant. Et non-seulement ils remplissent ces devoirs que la règle leur impose, mais ils se lèvent encore la nuit pour aider ceux qui en sont aussi chargés, et ils cherchent par tous les moyens à leur en éviter la peine. Ce service commence avec la semaine et finit au souper du dimanche. Après avoir ainsi servi toute la semaine, ceux qu’on doit remplacer lavent les pieds à tous les frères, lorsqu’ils se rassemblent le dimanche soir, pour dire les psaumes qui précèdent le coucher. Ils le font en suivant les rangs, et demandent à chacun cette permission comme une faveur et une récompense de leur service de toute la semaine. En finissant ainsi d’accomplir le précepte du divin Maître, ils conjurent les frères de prier tous ensemble pour eux, afin que Dieu leur pardonne les fautes qu’ils auraient pu commettre par ignorance ou par faiblesse, et que sa bonté veuille bien recevoir leur travail comme un sacrifice d’agréable odeur.

Le jour suivant, après l’office du matin, ceux qui ont servi remettent à ceux qui leur succèdent tous les instruments et les vases dont ils ont fait usage. Ils en prennent un grand soin et veillent à ce que rien ne se perde et ne se détériore. Ils regardent comme sacré tout ce qui appartient à la communauté, et ils croiraient avoir à rendre compte, non pas seulement à l’économe, mais à Dieu même, de la moindre perte qui arriverait par leur négligence. Pour vous faire comprendre avec quel soin et quelle fidélité ils observent cette règle, il me suffira d’en donner un exemple. Vous avez désiré tout connaître, et vous voulez même que je vous répète ce que vous savez déjà ; je fais tous mes efforts pour vous satisfaire, mais je crains de dépasser les limites que je me suis tracées.

20

XX. De tribus lenticulae granis ab oeconomo repertis.

In septimana cuiusdam fratris cum praeteriens oeconomus tria lenticulae grana iacere uidisset in terra, quae ebdomadario festinanti, dum eam praeparat coctioni, inter manus cum aqua qua diluebatur elapsa sunt, confestim super hoc abbatem consuluit, a quo uelut interuersor neglectorque sacri peculii iudicatus ab oratione suspensus est. cuius neglegentiae reatus non aliter ei remissus est, nisi eum publica paenitentia diluisset. non solum enim se ipsos non esse suos, sed etiam omnia quae sua sunt credunt domino consecrata. propter quod si quid fuerit in monasterio semel inlatum, ut sacrosanctum cum omni decernunt reuerentia debere tractari, tantaque fide uniuersa procurant atque dispensant, ut etiam ea, quae despectui habentur paruaque reputantur ac uilia, si uel loco mouerint uel conpetentius conlocarint, si gillonem aqua inpleuerint, si ex eo cuiquam obtulerint ad bibendum, si tenuem fistucam de oratorio cellaue submouerint, mercedem se consecuturos a domino tota credulitate confidant.

20. De trois grains de lentilles trouvés par l’économe.

Un jour, l’économe vit, en passant, trois grains de lentilles que le frère de semaine, très-pressé, avait laissé tomber par terre avec l’eau où il les lavait pour les faire cuire. Il alla aussitôt consulter l’abbé, qui jugea le frère comme un gardien négligent, un dissipateur du bien sacré du monastère, et lui interdit la prière commune. Sa faute ne lui fut pardonnée qu’après l’avoir expiée par une pénitence publique. Non-seulement ces saints religieux ne croient plus s’appartenir, mais ils pensent que ce dont ils se servent est consacré à Dieu, et que tout ce qui est une fois entré dans le monastère, doit être traité avec grand respect comme une chose sainte. Ils font tout, ils disposent de tout avec une foi si grande, que même pour les choses les plus petites, les plus ordinaires et qui semblent méprisables, lorsqu’ils changent un objet de place, lorsqu’ils remplissent un vase d’eau et qu’ils l’offrent à quelqu’un pour boire, lorsqu’ils ôtent un brin de paille de la chapelle ou d’une cellule, ils sont persuadés qu’ils en recevront de Dieu une récompense.

21

XXI. De spontaneo quorundam fratrum ministerio.

Nouimus fratres, in quorum septimana cum accidisset tanta lignorum penuria, ut non esset penitus unde soliti cibi fratribus pararentur, et donec possent coempta deferri, ut xerofagia contenti essent abbatis fuisset auctoritate praeceptum, essetque hoc uniuersis placitum nec quisquam posset ullum coctionis sperare pulmentum, illos, uelut qui fructu ac mercede sui laboris et obsequii fraudarentur, si in ordine uicis suae cibos fratribus non secundum consuetudinem parauissent, tantum sibi spontanei operis ac sollicitudinis indixisse, ut in illis aridis ac sterilibus locis, in quibus ligna, nisi de fructiferis arboribus excidantur, omnimodis nequeunt inueniri (nec enim ut apud nos ulla repperiuntur frutecta siluestria), per extenta auia discurrentes et heremum, quae uersus mare mortuum tenditur, obeuntes fistucas tenues ac spinulas, quas uentus huc illucque disperserat, suo sinu et gremiis colligentes cunctam sollemnitatem ciborum spontaneis obsequiis praepararent, ita ut de solita praebitione nihil paterentur inminui, tanta fide haec sua munia fratribus exhibentes, ut etiam cum illos honeste posset uel lignorum excusare penuria uel abbatis imperium, pro fructu suo atque mercede noluerint hac abuti licentia.

21. Du zèle de quelques religieux à servir leurs frères.

Nous avons connu des frères, pendant la semaine desquels le bois manqua si bien, qu’il n’y en avait pas un morceau pour faire cuire la nourriture des solitaires. L’abbé ordonna qu’on se contenterait de légumes crus tant qu’on ne pourrait s’en procurer d’autres, et les religieux se soumirent avec joie à cette nécessité. Mais ceux qui étaient de semaine, craignant de perdre la récompense de leurs peines, s’ils ne préparaient pas la nourriture de la communauté comme à l’ordinaire, s’imposèrent volontairement une tâche bien difficile. Ils parcoururent les lieux arides et stériles, où il n’y a pas même de broussailles, comme dans nos contrées, et où on ne trouve que les branches coupées des arbres fruitiers, et ils traversèrent le désert jusqu’à la mer Morte, ramassant les petits débris et les épines que le vent y disperse, et les rapportant au monastère, afin de préparer les aliments. Ainsi grâce à leur zèle et à leur dévouement pour leurs frères, rien ne fut changé au repas. Ils auraient bien pu s’excuser sur le manque de bois et sur l’ordre du supérieur ; mais ils ne voulurent pas abuser de la permission et se priver de leur peine et de leur récompense.

22

XXII. De Aegyptiorum typo, qui est super cotidianis fratrum statutus obsequiis.

Haec dicta sint secundum typum ut praefati sumus totius Orientis, quem etiam in partibus nostris necessario dicimus debere seruari. ceterum apud Aegyptios, quibus maxima cura est operis, non est ebdomadarum mutua uicissitudo, ne sub occasione huius officii omnes ab operis canone inpediantur, sed uni probatissimo fratrum cellarii uel coquinae cura committitur, qui perpetuo, donec uirtus eius uel aetas admittit, iugiter opus istud exerceat. non enim magno labore corporis fatigatur, quia nec tanta cura inter eos parandorum ciborum uel coctionis inpenditur, quippe qui maxime xerofagiis uel omofagiis utuntur et apud quos secta singulis mensibus porrorum folia, labsania, sal frictum, oliuae, pisciculi minuti salliti, quos illi maenomenia uocant, summa uoluptas est.

22. Usage particulier des solitaires de l’Égypte pour le service des frères.

Nous avons dit que cette règle était en usage dans tout l’Orient et que nous devions aussi la suivre dans nos contrées ; mais, en Égypte, où on tient beaucoup au travail, cette coutume de changer les frères toutes les semaines ne s’observe pas, dans la crainte que ce service ne nuise à leur ouvrage en l’interrompant. On confie à un des religieux les plus sûrs le soin du cellier et de la cuisine, et il continue à remplir cette charge tant que ses forces et son âge le lui permettent ; sa tâche d’ailleurs n’est pas bien pénible, car les religieux le tourmentent peu pour préparer et cuire leurs aliments. Ils mangent surtout des légumes frais ou secs, et c’est un grand festin quand on leur sert, tous les mois, des feuilles de poireau hachées, des choux, du sel, des olives et de petits poissons salés qu’ils appellent des harengs (mœnidia?).

23

XXIII. De oboedientia abbatis Iohannis, per quam usque ad prophetiae prouectus est gratiam.

Et quoniam hic liber de institutione est eius qui renuntiat huic mundo, per quam scilicet introductus ad humilitatem ueram et oboedientiam perfectam ceterarum quoque uirtutum culmina possit ascendere, necessarium reor quaedam seniorum gesta, quibus per hanc enituere uirtutem, exempli gratia sicut promisimus explicare, de multis admodum pauca carpentes, ut studentibus sublimiora sectari non solum incitamentum ex his uitae perfectae, sed etiam propositi forma procedat. quamobrem duos uel tres pro libelli huius conpendio de tam innumera patrum multitudine proferentes ponimus primum abbatem Iohannem, qui commoratus est iuxta Lyco, quod est oppidum Thebaidae, quique propter oboedientiae uirtutem usque ad prophetiae gratiam sublimatus sic uniuerso orbi claruit, ut etiam regibus mundi huius merito suo redderetur inlustris. nam cum in extremis ut diximus Thebaidae partibus commaneret, non ante praesumebat Theodosius imperator ad praepotentium tyrannorum bella procedere, quam illius animaretur oraculis atque responsis, quibus confidens uelut caelitus sibi delatis tropaea de desperatis bellis atque hostibus reportauit.

23. De l’abbé Jean, et de la déférence qu’avait pour lui l’empereur Théodose.

Puisque ce livre traite des moyens que celui qui renonce au monde prend pour arriver, par une humilité véritable et une obéissance parfaite, au plus haut degré des autres vertus, je pense qu’il est nécessaire de rapporter ici quelques exemples des anciens solitaires qui se sont distingués sous ce rapport. J’en choisirai seulement quelques-uns dans un très-grand nombre, pour encourager à les imiter ceux qui aspirent à la perfection, sans m’écarter du plan que je me suis tracé. Je me contenterai d’en citer deux ou trois.

Le premier exemple est celui de l’abbé Jean, qui demeurait près de Lycon, ville de la Thébaïde. Ce saint homme, par la vertu d’obéissance, avait mérité le don de prophétie, et était devenu si célèbre dans le monde, que les rois mêmes lui rendaient hommage. Quoiqu’il demeurât, comme nous l’avons dit, aux extrémités de la Thébaïde, l’empereur Théodose n’osait pas entreprendre une guerre importante sans le consulter ; ses avis étaient pour lui des oracles du ciel, et c’est en les écoutant qu’il triomphait des ennemis les plus redoutables.

24

XXIIII. De ligno arido, quod idem abbas Iohannes ad arbitrium senioris sui quasi adolendum rigare non destitit.

Hic itaque beatus Iohannes ab adulescentia sua usque ad perfectam ac uirilem aetatem seniori deseruiens, donec ille in huius uitae conuersatione durauit, tanta humilitate inhaesit eius obsequiis, ut ipsi quoque seni stuporem summum oboedientia eius incuteret. cuius hanc uirtutem, utrum de uera fide ac profunda cordis simplicitate descenderet an adfectaticia esset et quodammodo coacticia atque ad imperantis faciem praeberetur, uolens manifestius explorare conplura ei etiam superflua minusque necessaria uel inpossibilia frequentius iniungebat. ex quibus tria ponam, per quae manifestari possit uolentibus scire uel mentis eius uel subiectionis integritas. sumpsit namque de lignario suo uirgultum senex, quod olim excisum usibus foci fuerat praeparatum, dumque coctionis retardat occasio, non modo aridum, sed prope putre iacebat temporis uetustate. cumque hoc coram ipso fixisset in terram, praecepit aduecta aqua cotidie bis rigari, ut scilicet diurnis umoribus radicatum atque in antiquam arborem reuiuiscens diffusis ramis amoenitatem oculis atque umbraculum in aestu feruenti subter residentibus exhiberet. quod praeceptum ueneratione solita sine ulla inpossibilitatis consideratione suscipiens adulescens ita cotidianis diebus expleuit, ut aquam per duo ferme milia indesinenter adportans nullatenus lignum rigare cessaret, ut quem per totum anni spatium non infirmitas corporis, non festiuitatis sollemnitas, non occupatio necessitatis ullius, quae illum etiam honeste excusaret ab exsecutione mandati, non denique hiemis asperitas intercedens ab obseruantia praecepti huius potuerit inpedire. cumque eius hanc sedulitatem tacitus senex latenter diebus singulis exploraret uideretque eum simplici cordis affectu mandatum suum uelut diuinitus emissum sine ulla permutatione uultus uel rationis discussione seruare, sinceram humilitatis eius oboedientiam conprobans, pariter etiam miserans tam longum laborem, quem per totum anni spatium studio deuotionis inpenderat, ad aridum uirgultum accedens, o, inquit, Iohannes, misitne radices haec arbor an non? cumque ille se nescire dixisset, senex, uelut inquirens rei ueritatem et tamquam temptans utrum iam suis radicibus niteretur, euulsit coram ipso leui commotione uirgultum, sicque proiciens illud praecepit ut deinceps rigare desineret.

24. Admirable obéissance de l’abbé Jean. — Il arrose pendant un an un bâton desséché.

Ce bienheureux solitaire, depuis sa jeunesse jusqu’à l’âge mûr, servit son supérieur et le soigna tant qu’il vécut avec une humilité si grande, que ce bon vieillard lui-même s’étonnait de son obéissance. Pour l’éprouver et voir si cette vertu venait d’une foi véritable et d’une grande simplicité de cœur, ou d’une certaine affection et soumission complaisante pour celui qui commandait, il lui ordonnait souvent de faire des choses inutiles et même impossibles. J’en citerai trois, qui montreront l’esprit et la sincérité de son obéissance.

Son supérieur prit dans son bûcher un petit bâton qui avait été autrefois coupé pour la cuisine et qui, n’ayant pas servi, était non-seulement sec, mais presque pourri. Il l’enfonça en terre en présence de Jean, et lui commanda d’aller chercher deux fois par jour de l’eau pour l’arroser, afin que l’humidité lui fit reprendre racine, qu’il reverdit, que son feuillage charmât les yeux, et que son ombrage fût agréable à ceux qui viendraient s’y reposer pendant les chaleurs de l’été. Le disciple reçut cet ordre avec son respect ordinaire, sans penser à l’inutilité de son obéissance. Il allait tous les jours chercher de l’eau à près de deux milles, et ne manqua jamais d’arroser le bâton pendant toute une année ; la maladie, les fêtes, les occupations les plus pressantes, qui pouvaient l’excuser, et les rigueurs même de l’hiver ne l’empêchèrent pas une seule fois de faire ce qui lui avait été commandé. Le vieillard observait en silence l’assiduité de son disciple, et voyait qu’il obéissait avec une grande simplicité de cœur, une humilité sincère, comme si cet ordre lui était venu du ciel, sans aucun trouble sur son visage, sans murmurer ou raisonner ; il eut enfin compassion de ce travail si pénible qui avait duré toute une année, et s’approchant du bâton : « Jean, dit-il, cet arbre pousse-t-il des racines ? » et comme celui-ci répondait qu’il n’en savait rien, il parut vouloir examiner la chose et constater si le bâton tenait bien sur ses racines ; il l’arracha facilement et le jeta, en lui recommandant de ne plus l’arroser.

25

XXV. De proiecto ab abbate Iohanne uase unico olei ad senioris imperium.

Itaque cum huiuscemodi exercitiis eruditus cotidie iuuenis in hac parendi uirtute succresceret et humilitatis eius enitesceret gratia atque oboedientiae suae suauis odor per monasteria uniuersa fragraret, quidam fratrum probationis, immo aedificationis obtentu uenientes ad senem cum subiectionem eius quam audierant mirarentur, uocans eum repente senex, ascende, ait, et sumens lenticulam olei (quae sola in heremo suis uel aduenientum usibus liquorem pinguedinis tenuissimum ministrabat) deorsum proice per fenestram. quam ille, cum ad superiora concitus peruolasset, per fenestram proferens comminuendam dimisit ad terram, parum cogitans uel retractans praecepti ineptiam, diurnam necessitatem, infirmitatem corporis, penuriam sumptuum, heremi squalentis angustias ac difficultates, in qua, etiam si pecunia subpeditaret, nihilominus perdita species inueniri repararique non posset.

26. Il jette une fiole d’huile par la fenêtre.

Le jeune religieux formé à une pareille école fit de tels progrès dans cette vertu et brilla si bien par son humilité, que sa réputation se répandit comme une bonne odeur dans tous les monastères. Quelques frères qui étaient venus s’édifier près du vieillard lui témoignaient leur admiration pour l’obéissance de son disciple, dont ils avaient entendu parler. Il l’appela, lui dit de prendre la fiole où était toute l’huile qu’on avait et qui servait à bien recevoir les étrangers, et il lui ordonna de la jeter par la fenêtre ; Jean monta bien vite et jeta par la fenêtre la fiole, qui se brisa à terre ; il ne s’arrêta pas à considérer et à discuter la singularité du commandement, le besoin qu’on avait de cette huile, son utilité pour la santé, le manque d’argent pour en acheter, la difficulté qu’on aurait à en avoir dans ce désert affreux, où il était impossible de se procurer, à n’importe quel prix, l’huile qui avait été ainsi perdue.

26

XXVI. Quemadmodum abbas Iohannes suo oboedierit seniori ad aduoluendum saxum, quod ne a multis quidem possibile erat moueri.

Aliis rursus aedificari cupientibus oboedientiae eius exemplo, uocans senior, curre, inquit, Iohannes, saxum illud huc aduolue quantocius. qui confestim saxum inmane, quod multae hominum turbae mouere non possent, adplicita nunc ceruice nunc toto corpore, tanto nisu atque conatu prouoluere contendebat, ut sudore omnium membrorum suorum non solum totum infunderet uestimentum, sed etiam saxum ipsum suis ceruicibus umectaret, in hoc quoque parum metiens inpossibilitatem praecepti uel facti pro reuerentia senis et obsequii simplicitate sincera, qua credebat senem tota fide nihil posse in cassum ac sine ratione praecipere.

26. Ses efforts pour rouler un rocher.

Une autre fois, le supérieur de Jean l’appela devant quelques religieux qui désiraient s’édifier de son obéissance : « Jean, lui dit-il, courez vite et roulez ici ce rocher. » Ce rocher était énorme, et une troupe nombreuse d’hommes n’auraient pas même pu l’ébranler. Jean se mit aussitôt à l’œuvre, et fit tant d’efforts, de la tête et des épaules, que bientôt, non-seulement son corps et ses vêtements étaient baignés de ses sueurs, mais que le rocher même en était mouillé ; il ne s’inquiétait pas de l’impossibilité de réussir ; il ne pensait qu’à obéir avec respect et simplicité, bien persuadé que son supérieur ne pouvait rien lui ordonner inutilement et sans raison.

27

XXVII. De humilitate et oboedientia abbatis Patermuti, quam in proiciendo in flumen paruulo filio ex praecepto senioris non haesitauit inplere.

Huc usque abbatis Iohannis pauca de multis dixisse sufficiat. nunc abbatis Patermuti factum dignum memoria conprehendam. hic namque abrenuntiare desiderans huic mundo tamdiu pro foribus monasterii excubans perdurauit, donec inmobili perseuerantia sua contra omnem consuetudinem coenobiorum cum filio paruulo, qui octo circiter esset annorum, ut susciperetur eliceret. cumque tandem recepti fuissent, confestim non solum diuersis praepositis traditi, uerum etiam cellae habitatione seiuncti sunt, ne scilicet iugi uisione paruuli reminisceretur pater ex omni sua quam renuntians abiecerat facultate atque affectione carnali saltim sibi filium superesse, et quemadmodum diuitem se iam non esse sciebat, ita etiam patrem se esse nesciret. quod ut plenius probaretur, utrum uidelicet plus faceret affectionem sanguinis ac suorum uiscerum caritatem, an oboedientiam et mortificationem Christi, quam renuntians quisque pro eius debet amore praeferre, de industria neglegebatur paruulus, pannis potius quam uestimentis indutus, sordibus quoque ita obsitus ac foedatus, ut offendere potius quam delectare paternos oculos posset, quotiens ab eo fuisset aspectus, sed etiam colaphis atque alapis expositus diuersorum, quas plerumque sub obtutibus suis innocenti paruulo etiam gratis cernebat infligi, ita ut numquam genas eius nisi lacrimarum sordentibus uestigiis uideret infectas. cumque taliter infans sub oculis eius per dies singulos ageretur, pro amore nihilominus Christi et oboedientiae uirtute rigida semper atque inmobilia patris uiscera permanserunt. non enim reputabat iam suum filium, quem secum pariter obtulerat Christo, nec curabat de praesentibus eius iniuriis, sed potius exultabat, quod eas nequaquam infructuose tolerari cernebat, parum cogitans de lacrimis eius, sed de propria humilitate ac perfectione sollicitus. quam districtionem mentis illius atque inmobilem rigorem peruidens coenobii senior, ad conprobandam penitus animi eius constantiam, cum plorare quadam die uidisset infantem, simulans se aduersus eum commotum praecepit patri, ut tollens eum iactaret in flumen. tum ille, uelut a domino sibi esset praeceptum, confestim celeri cursu rapiens filium ulnis propriis usque ad oram fluminis iactaturus aduexit. quod profecto feruore fidei et oboedientiae eius fuisset opere consummatum, ni procurati fuissent de industria fratres, qui sollicite ripam fluminis obsiderent, proiectumque iam et quodammodo de fluminis alueo paruulum rapuissent, et consummationem praecepti obsequio patris ac deuotione conpletam ab effectu operis atque ab ipso fine reuocassent.

27. Patience et obéissance d’un autre solitaire.

Ces quelques traits de l’abbé Jean, pris entre mille, suffisent ; parlons maintenant de l’abbé Mucius, qui mérite aussi d’être cité. Lorsque ce saint homme voulut renoncer au monde, il demeura si longtemps à la porte du monastère, que sa persévérance força les religieux à le recevoir, contrairement à leurs usages, avec son jeune fils qui avait à peine huit ans. Dès qu’ils furent admis, non-seulement on les confia à des directeurs différents, mais on les mit dans des cellules très-éloignées l’une de l’autre, de peur que le père, en voyant son fils, ne retrouvât dans cette jouissance tous les biens qu’il avait abandonnés ; il devait oublier qu’il avait été riche, et aussi qu’il était père. Pour mieux éprouver si la tendresse naturelle qu’il pouvait avoir ne nuisait pas à cette obéissance, à cette abnégation chrétienne que doivent préférer à tout ceux qui renoncent au monde, on négligeait à dessein son enfant, on le revêtait de haillons et on l’entretenait si mal, que sa vue devait plutôt affliger que réjouir son père ; quelquefois même on le maltraitait en sa présence, et il rencontrait sans cesse le pauvre innocent, la figure baignée de larmes ou souillée par celles qu’il avait répandues. Quoiqu’il vît ainsi son fils, tous les jours, la tendresse paternelle ne l’ébranla pas, et il resta toujours fidèle à l’amour du Christ et à la vertu de la sainte obéissance. Il ne regardait plus comme son fils celui qu’il avait offert avec lui-même à Dieu ; il ne s’inquiétait pas des injures qu’il souffrait, et il s’encourageait, au contraire, en voyant qu’il ne les supportait pas inutilement ; au lieu de se troubler de ses larmes, il ne pensait qu’à ses progrès dans l’humilité et la perfection. Le supérieur de la communauté, qui remarquait le calme et la force de son âme, voulut savoir jusqu’où irait sa constance. Un jour qu’il voyait l’enfant pleurer, il parut s’irriter contre lui, et il ordonna au père de le prendre et d’aller le jeter à la rivière. Le père, comme s’il eût reçu cet ordre de Dieu même, prit aussitôt son enfant dans ses bras et courut bien vite au bord de l’eau, où il eût accompli certainement cet acte de foi et d’obéissance, si des religieux, qui avaient été prévenus, ne l’eussent arrêté et n’eussent repris l’enfant, qui était presque déjà dans la rivière. Le père avait obéi, et sans cette intervention, le sacrifice était consommé.

28

XXVIII. Quemadmodum reuelatum sit abbati de Patermutio opus eum Abrahae fecisse, et quod defuncto eidem abbati idem Patermutius in monasterii administratione successerit.

Cuius fides atque deuotio in tantum deo fuit accepta, ut diuino statim testimonio conprobata sit. reuelatum namque est continuo seniori hac eum oboedientia Abrahae patriarchae opus inplesse. cumque breui tempore transacto idem abbas coenobii de huius mundi commoratione migraret ad Christum, hunc praeponens cunctis fratribus successorem sui atque abbatem monasterio dereliquit.

28. Révélation sur les mérites de ce solitaire.

Cet acte de foi et de piété fut si agréable à Dieu, qu’il voulut sur-le-champ en rendre témoignage. Une lumière d’en haut fit connaître à l’abbé que ce religieux avait égalé, par son obéissance, le mérite du patriarche Abraham ; et, peu de temps après, l’abbé, sur le point de mourir, le désigna, en présence de tous les frères, comme son successeur dans le gouvernement du monastère.

29

XXVIIII. De oboedientia fratris, qui decem sportas circumferens publice distraxit abbatis imperio.

Non tacebimus etiam nobis cognitum fratrem secundum saeculi huius ordinem summae familiae: nam patre comite ac ditissimo oriundus fuit, studiis quoque liberalibus non mediocriter institutus. qui relictis parentibus cum ad monasterium peruolasset, ad conprobandam mentis humilitatem uel fidei eius ardorem confestim ei a seniore praeceptum est, ut decem sportas, quas necesse non erat publice uenditari, ceruicibus suis onerans distrahendas per plateas circumferret, adiecta condicione, qua diutius in hoc officio retineretur, ut, si forte unus eas pariter coemere uoluisset, non cederet, sed singillatim eas quaerentibus uenundaret. quod ille tota deuotione conpleuit et omni confusionis uerecundia pro nomine ac desiderio Christi calcata sportas umeris suis inponens pretio statuto distraxit ac pecuniam ad monasterium reportauit, nequaquam perterritus tam uilis et insueti officii nouitate nec considerans indignitatem rei nataliumque splendorem ac uenditionis iniuriam, dum illam Christi humilitatem, quae est uera nobilitas, per oboedientiae gratiam desiderat obtinere.

29. Obéissance et humilité d’un autre religieux.

Je parlerai aussi d’un religieux que j’ai connu et qui appartenait dans le monde à une grande famille ; il était fils d’un comte très-riche et avait reçu la

1 Ce fait est plus brillante éducation. Lorsqu’il quitta ses parents et se présenta au monastère, le supérieur, pour éprouver son humilité et l’ardeur de sa foi, lui ordonna de prendre dix paniers d’osier, qu’il n’était pas nécessaire de vendre publiquement, de les charger sur ses épaules et de les porter ainsi dans toutes les rues de la ville, lui imposant cette condition, qui devait rendre l’épreuve plus longue, de ne pas les céder, si quelqu’un voulait les acheter tous à la fois, mais de les vendre un à un à ceux qui en demanderaient ; c’est ce qu’il fit avec une grande dévotion, en foulant aux pieds le respect humain pour l’honneur et l’amour du Christ. Il prit les paniers sur ses épaules, en retira le prix convenu et rapporta l’argent au monastère ; il ne s’effraya pas de la nouveauté de cet emploi si misérable, et ne considéra aucunement la bassesse de cet acte, la splendeur de sa naissance, et les affronts que pouvait lui attirer cette vente ; il désirait, par la sainte vertu de l’obéissance, acquérir cette humilité du Christ, qui est la noblesse véritable.

30

XXX. De abbatis Pinufi humilitate, qui relicto coenobio celeberrimo, cui presbyter praeerat, longinquum monasterium, in quo uelut incipiens susciperetur, desiderio perfectionis expetit.

Coartat nos libelli modus ad finem tendere: sed oboedientiae bonum, quae inter ceteras uirtutes primatum tenet, non patitur nos eorum gesta qui per hanc claruerunt penitus silentio praeterire. propter quod utrumque congrue temperantes, id est tam breuitati quam studiosorum desideriis atque utilitatibus seruientes unum adhuc ponemus humilitatis exemplum, quod non ab incipiente, sed a perfecto atque abbate conpletum non solum iuniores instruere, sed etiam seniores ad perfectam humilitatis uirtutem lectione sua poterit incitare. uidimus itaque abbatem Pinufium, qui cum esset inmanis coenobii presbyter, quod est in Aegypto non longe a Panephysi ciuitate, et pro ipsa reuerentia uel uitae suae uel aetatis uel sacerdotii cunctis honorabilis ac uenerandus existeret, uidens se pro hoc ipso humilitatem illam, quam secundum suae mentis ardorem concupierat, exercere non posse nec habere quo uirtutem desiderata»' subiectionis extenderet, clam fugiens de coenobio secessit solus in Thebaidos ultimas partes, ibique deposito habitu monachorum adsumpta saeculari ueste coenobium Tabennesiotarum expetit, quod sciebat cunctis esse districtius, et in quo se uel pro longitudine regionis credidit ignorandum uel pro magnitudine monasterii ac multitudine fratrum facile posse celari. ubi diutius pro foribus perseuerans cunctorum fratrum genibus prouolutus ut susciperetur summis precibus ambiuit. cumque multo despectu tandem fuisset admissus, quod scilicet decrepitus senex et qui omnem suam peruixisset aetatem ingredi coenobium postularet, quo tempore iam ne deseruire quidem suis uoluptatibus praeualeret, ac ne hoc ipsum quidem causa religionis expetere eum adsererent, sed famis et inopiae necessitate constrictum, ut seni nullique operi penitus apto horti cura diligentiaque mandatur. quam sub alio fratre iuniore, qui eum sibi creditum retinebat, exercens sic eidem subdebatur tantaque oboedientia desideratam humilitatis excolebat uirtutem, ut non solum ea, quae ad horti diligentiam pertinebant, uerum etiam uniuersa officia, quae erant cunctis aspera uel indigna atque ab omnibus ducebantur horrori, tota cotidie sedulitate conpleret. conplura uero etiam nocte consurgens ita furtim nullo teste uel conscio tenebris occulentibus efficiebat, ut penitus auctorem operis nemo deprehenderet. cumque ibidem triennio delitescens per uniuersam Aegyptum dispersis ubique fratribus quaereretur, a quodam tandem uisus, qui de Aegypti partibus commearat, uix potuit pro humilitate habitus sui ac uilitate officii quod gerebat agnosci. nam sarculo deorsum incuruus laxabat holeribus terram, deinde stercus umeris suis aduectans eorum radicibus ingerebat. cumque haec intuens frater super agnitione eius diutissima fuisset haesitatione detentus, propius tandem accedens et non solum uultum, sed etiam sonum uocis diligenter explorans ad pedes eius comminus cecidisset, primo quidem super hoc stuporem summum uidentibus cunctis incussit, cur uidelicet istud fecerit ei, qui apud ipsos uelut nouicius ac de saeculo nuper egressus habebatur extremus. post uero miraculo sunt maiore perculsi, cum eius nomen, quod apud ipsos quoque magna fuerat opinione conpertum, protinus prodidisset. a quo uniuersi fratres prioris ignorantiae ueniam postulantes, quod eum uidelicet tanto tempore inter iuniores ac paruulos deputassent, inuitum ac flentem, quod inuidia diaboli digna sibi fuisset conuersatione atque humilitate fraudatus, quam diutissime requisitam tandem se aliquando inuenisse gaudebat, nec meruisset uitam suam in illa quam arripuerat subiectione finire, ad proprium coenobium reuexerunt, custodientes eum summa diligentia, ne ab eis quoque similiter quoquam dilapsus aufugeret.

30. Comment l’humilité de l’abbé Pynuphe lui fait quitter son monastère.

La longueur de ce livre nous presse de finir ; mais l’utilité de l’obéissance, qui tient le premier rang parmi les autres vertus, ne nous permet pas de passer sous silence quelques exemples de ceux qu’elle a rendus célèbres. Pour contenter tout le monde, sans être long et sans tromper les désirs de personne, nous citerons encore l’humilité d’un religieux qui n’était pas un commençant, mais un abbé d’une grande perfection, et ce que nous en dirons pourra non-seulement instruire les plus jeunes, mais aussi exciter les plus anciens à la pratique de l’humilité.

Nous avons connu l’abbé Pynuphe, qui était prêtre dans un monastère considérable de l’Égypte, près de la ville de Panephyse. Sa vie, son âge et la sainteté de son caractère le faisaient vénérer par tout le monde ; mais comme il voyait que cette considération l’empêchait de pratiquer l’humilité qu’il recherchait de toute son âme, il s’enfuit secrètement du monastère et se retira seul sur les confins de la Thébaïde. Il y quitta le costume religieux, revêtit des habits séculiers et se rendit au couvent de Tabennes, qu’il savait être des plus austères ; il espérait qu’on ne le connaîtrait pas à une telle distance et qu’il pourrait facilement se cacher, à cause de la grandeur du monastère et de la multitude des religieux. Il resta très-longtemps à la porte, se prosternant aux pieds de tous les frères et sollicitant avec instance son admission ; il fut admis après bien des épreuves. On lui reprochait son extrême vieillesse, et on lui disait qu’après avoir passé toute sa vie dans le monde, il voulait entrer dans le couvent parce qu’il ne pouvait plus se procurer aucun plaisir, et que c’était bien moins par religion que pour ne pas mourir de faim et de misère. On le regarda comme un vieillard qui n’était bon à rien, et on le mit à cultiver le jardin, en le confiant à la direction d’un frère beaucoup plus jeune que lui. Il se soumit si bien à cet emploi, qu’il put pratiquer d’une manière parfaite cette vertu de l’humilité qu’il aimait tant. Non-seulement il s’acquittait, tous les jours, des travaux du jardin, mais il faisait encore tous les ouvrages qui répugnaient aux autres parce qu’ils étaient trop vils et trop pénibles. Souvent il se levait la nuit pour ces choses à l’insu de tout le monde, et personne ne se doutait que c’était lui qui les avait faites. Il vécut ainsi trois ans, pendant lesquels ses frères le cherchaient dans toute l’Égypte. Enfin un religieux qui venait de ce pays le vit et le reconnut avec peine, à cause de la grossièreté de ses habits et de la bassesse de son emploi. Il était toujours penché à sarcler la terre, à bêcher les légumes ; puis il apportait du fumier sur ses épaules et l’étendait aux racines.

Le frère, le voyant à l’œuvre, hésita longtemps à le reconnaître ; mais il s’approcha de plus près, examina avec soin sa figure et le son de sa voix, et se jeta aussitôt à ses pieds. Ceux qui le virent furent bien surpris de cet honneur rendu à un homme qu’ils prenaient pour un novice à peine sorti du monde et le dernier de la communauté. Mais ils furent plus étonnés lorsqu’ils apprirent son nom, qui était parmi eux en grande réputation. Tous les frères vinrent lui demander pardon de leur ignorance, et de l’avoir gardé si longtemps parmi les plus simples et les plus jeunes. Mais lui, tout en larmes, se plaignait de ce que la malice du démon le privait de cette humble condition qui lui convenait si bien ; il s’était réjoui de l’avoir trouvée, après l’avoir cherchée longtemps, et il regrettait de n’avoir pas mérité d’y finir sa vie. Il fut reconduit à son ancien monastère, et on le surveilla avec soin pour qu’il ne s’échappât pas une autre fois.

31

XXXI. Quemadmodum abba Pimifius reductus in monasterium suum modico tempore commoratus rursum fugerit in partes Syriae Palaestinae.

Ubi cum fuisset modico tempore demoratus, eodem rursus humilitatis desiderio atque ardore succensus captans nocturna silentia ita diffugit, ut iam non uicinam prouinciam, sed incognitas et alienas longeque diuisas regiones expeteret. nam conscendens nauem in Palaestinae partes commeare curauit, credens se tutius latiturum, si ad illa semet ipsum asportaret loca, in quibus ne nomen quidem suum fuisset auditum. quo cum aduenisset, nostrum monasterium protinus expetiuit, quod non longe fuit a spelaeo, in quo dominus noster ex uirgine nasci dignatus est. in quo permodico tempore delitescens secundum sententiam domini tamquam ciuitas super montem posita diutius abscondi non potuit. nam continuo quidam fratrum, qui ad loca sancta de Aegypti partibus orationis causa conuenerant, agnitum eum summa ui precum ad suum coenobium reuocarunt.

31. L’abbé Pynuphe est ramené à son monastère.

Après y être resté quelque temps, le désir de l’obscurité le reprit avec tant de force, qu’il profita du silence et des ténèbres de la nuit pour fuir encore du monastère. Ce ne fut plus dans la province voisine, mais dans des terres ignorées et lointaines, qu’il se réfugia. Il s’embarqua sur un vaisseau pour aller en Palestine, où il espérait mieux se cacher, parce que son nom même y serait inconnu. Lorsqu’il y fut arrivé, il se présenta à notre couvent, qui n’était pas éloigné de la grotte où Notre-Seigneur Jésus-Christ a bien voulu naître de la Vierge Marie. Il y resta quelque temps ; mais, comme le dit l’Évangile, la cité placée sur la montagne ne peut être cachée. Quelques religieux de l’Égypte, qui étaient venus par dévotion visiter les lieux saints, le reconnurent et le décidèrent, par leurs instantes prières, à revenir dans son ancien couvent.

32

XXXII. Quae praecepta dederit idem abbas Pinufius fratri, quem in suo monasterio sub nostra recipiebat praesentia.

Hunc igitur senem pro illa quae nobis fuerat apud ipsum in monasterio nostro fiducia cum post haec in Aegypto studiosissime requisissemus, exhortationem quam dedit fratri, quem sub nostra praesentia in suo coenobio recipiebat, quia puto ex hac posse aliquid instructionis accedere, animus est opusculo huic intexere. nosti, ait, quot diebus pro foribus excubans hodie sis receptus. cuius difficultatis causam primitus debes agnoscere. poterit enim tibi in hac uia quam ingredi concupiscis multum conferre, si ratione eius agnita ad seruitium Christi consequenter ac sicut oportet accesseris.

32. Conseils de l’abbé Pynuphe à un religieux en le recevant dans son monastère.

Lorsque nous fûmes en Égypte, nous recherchâmes avec empressement le saint vieillard qui avait bien voulu nous témoigner de l’affection pendant qu’il était dans notre monastère, et nous lui entendîmes faire, en notre présence, à un religieux qu’il recevait, une exhortation si importante, que je crois très-utile de la rapporter dans ce livre.

Vous savez, lui dit-il, combien de jours vous êtes resté à la porte du monastère avant d’y être reçu aujourd’hui. Comprenez d’abord la cause des difficultés qu’on vous en a faites ; l’intelligence que vous en aurez vous sera très-utile dans la voie où vous désirez entrer, et vous deviendrez un bon serviteur du Christ.

33

XXXIII. Quod, sicut magna remuneratio monacho debetur secundum institutionem patrum laboranti, ita et inerti poena similiter tribuatur, et idcirco non debeat quis tam facile admitti in monasterio.

Sicut namque inmensa gloria fideliter seruientibus deo ac secundum institutionis huius regulam ei cohaerentibus repromittitur in futurum, ita poenae grauissimae praeparantur his, qui tepide eam neglegenterque fuerint exsecuti et secundum hoc, quod professi sunt uel quod ab hominibus esse creduntur, fructus etiam congruos sanctitatis eidem exhibere neglexerint. melius est enim secundum scripturae sententiam non uouere quemquam quam uouere et non reddere, et maledictus, qui facit opera domini neglegenter. ideo igitur a nobis diutissime refutatus es, non quia tuam uel omnium salutem non toto desiderio cupiamus amplecti et his qui ad Christum conuerti cupiunt etiam procul occurrere non optemus, sed ne temere recipientes et nos apud deum leuitatis et te reum grauioris supplicii faceremus, si ad praesens facile susceptus nec pondus professionis huius intellegens uel destitutor post haec uel tepidus extitisses. quamobrem ipsam causam abrenuntiationis debes in primis agnoscere, qua perspecta quid te conueniat agere ex eius ratione manifestius instruaris.

33. De la récompense et du châtiment qui attendent les religieux.

Une gloire immense est promise à ceux qui servent Dieu fidèlement, en suivant la règle de cette communauté, mais aussi de grands châtiments sont préparés pour ceux qui s’acquittent avec tiédeur des devoirs de leur profession, et qui ne donnent pas les fruits de sainteté que les hommes en attendent. L’Écriture nous apprend qu’il vaut mieux ne pas faire de vœux que de mal les remplir (Ecclés., V, 3) ; et celui qui fait mal l’œuvre de Dieu est maudit. (Jéremie, XLVIII, 10.) Si nous avons différé longtemps à vous recevoir, ce n’est pas que nous ne désirions ardemment le salut de tous les hommes, et que nous ne voulions aller au-devant de tous ceux qui souhaitent se convertir à Jésus-Christ, mais nous avons craint de nous rendre coupables de légèreté devant Dieu, et de vous charger vous-même d’un trop lourd fardeau, en vous recevant trop facilement sans vous faire bien comprendre la gravité de vos engagements, c’était vous exposer à tomber ensuite dans la tiédeur ou l’apostasie. Vous devez avant tout connaître les vrais principes du renoncement, afin que cette connaissance vous apprenne clairement tout ce que vous aurez à faire.

34

XXXIIII. Quod abrenuntiatio nihil sit aliud quam mortificatio et imago crucifixi.

Abrenuntiatio nihil est aliud quam crucis ac mortificationis indicium, ideoque noueris hodierno die te huic mundo et actibus ac desideriis eius esse defunctum teque secundum apostolum mundo huic esse crucifixum tibique hunc mundum. considera ergo condiciones crucis, sub cuius te deinceps sacramento oportet in hac luce uersari, quia iam non tu uiuis, sed uiuit in te ille qui est pro te crucifixus. eo ergo habitu ac figura, qua pro nobis in patibulo fuit ille suspensus, nos quoque necesse est in hac uita degere, ut scilicet secundum Dauid adfigentes de timore domini carnes nostras uniuersas uoluntates ac desideria non nostrae concupiscentiae seruientia, sed mortificationi eius habeamus adfixa. sic enim praeceptum domini inplebimus dicentis: qui non accipit crucem suam et sequitur me, non est me dignus. sed forte dicas: quomodo potest homo crucem iugiter portare, uel quemadmodum uiuens quis possit esse crucifixus? audi rationem breuiter.

34. La vie religieuse est un sacrifice et une ressemblance avec Jésus-Christ crucifié.

Ce renoncement est le signe public de la mortification et de la Croix. Vous devez savoir qu’aujourd’hui même, vous êtes morts au monde, à ses œuvres, à ses désirs, et que, selon l’Apôtre, vous êtes crucifiés pour le monde, comme le monde l’est pour vous. (Gal., VI, 14.) Considérez les obligations de la Croix à laquelle vos vœux vous attachent sur cette terre, puisque ce n’est plus vous qui vivez, mais que celui-là vit en vous, qui a été crucifié pour vous. (Gal., II, 29.) Nous devons, en cette vie, reproduire l’image de Notre-Seigneur, lorsqu’il était attaché pour nous sur la Croix, afin que, selon la parole de David (Ps. CXVIII, 120), la crainte du Seigneur perce notre chair, et que toute notre volonté, tous nos désirs ne soient plus assujettis à la concupiscence, mais attachés à la mortification. Nous accomplirons ainsi le précepte du Seigneur, qui a dit : « Celui qui ne prend pas sa croix pour me suivre n’est pas digne de moi. » (S. Matth., XVI, 23.)

Mais peut-être direz-vous : Comment un homme peut-il porter sans cesse sa croix ? comment peut-il être à la fois vivant et crucifié ? Je vais vous l’expliquer en peu de mots.

35

XXXV. Quod crux nostra timor domini sit.

Crux nostra timor domini est. sicut ergo crucifixus quis iam non pro animi sui motu membra sua quoquam mouendi uel conuertendi habet potestatem, ita et nos uoluntates nostras ac desideria non secundum id, quod nobis suaue est ac delectat ad praesens, sed secundum legem domini quo nos illa constrinxerit adplicare debemus. et sicut is qui patibulo crucis adfigitur non iam praesentia contemplatur nec de suis adfectionibus cogitat, non pro crastino die sollicitudine curaque distenditur, nulla possidendi concupiscentia permouetur, nulla superbia, nulla contentione, nulla aemulatione succenditur, non de praesentibus dolet iniuriis, non praeteritarum iam recordatur seque, cum adhuc spiret in corpore, cunctis elementis credit esse defunctum, illuc praemittens sui cordis intuitum, quo se non dubitat ilico transiturum, ita nos quoque timore domini crucifixos oportet his omnibus, id est non solum carnalibus uitiis, uerum etiam ipsis elementis mortuos esse, illic habentes oculos animae nostrae defixos, quo nos sperare debemus momentis singulis migraturos. hoc enim modo mortificatas poterimus uniuersas concupiscentias et affectus habere carnales.

35. Notre croix est la crainte du Seigneur.

Notre croix est la crainte du Seigneur. Comme celui qui est crucifié ne peut plus remuer ses membres selon sa volonté, nous ne devons pas vouloir et désirer ce qui est agréable et nous plaît maintenant, mais uniquement ce qu’ordonne la loi de Dieu à laquelle nous nous sommes soumis. Celui qui souffre sur la Croix ne regarde plus les choses présentes, ne songe plus à ses caprices, et ne s’inquiète plus du lendemain. Il n’a plus l’ambition d’acquérir, et ne connaît plus la colère et l’envie ; il ne se plaint pas des injures qu’on lui fait, et il oublie celles qu’il a reçues ; il se croit mort à tout, et son cœur est déjà où il doit bientôt aller. De même, nous que la crainte du Seigneur a crucifiés, nous devons mourir à tout, non-seulement aux vices de la chair, mais encore aux choses les plus simples, ayant les yeux de notre âme toujours fixés où nous devons espérer aller à chaque instant. C’est ainsi que nous pourrons mortifier toutes nos convoitises, toutes les affections de la chair.

36

XXXVI. Quod renuntiatio nihil prosit, si isdem quibus renuntiauimus inplicemur.

Caue ergo ne quid aliquando eorum resumas, quae renuntians abiecisti, et contra interdictum domini de agro euangelicae operationis reuersus inueniatis tunica tua qua te spoliaueras reuestiri, neue ad humiles terrenasque mundi huius concupiscentias ac studia reuoluaris et contra Christi mandatum de perfectionis tecto descendens tollere aliquid praesumas ex his quae renuntians abdicasti. caue ne parentum, ne affectionis pristinae recorderis et ad curas saeculi huius sollicitudinesque reuocatus secundum saluatoris sententiam ponens manum tuam super aratrum ac respiciens retro regno caelorum aptus esse non possis. caue ne quando superbiam, quam nunc incipiens ardore fidei ac plena humilitate calcasti, cum coeperis psalmorum uel professionis huius quandam notitiam degustare, paulatim elatus resuscitare mediteris ac secundum apostoli sententiam quae destruxisti iterum reaedificans praeuaricatorem constituas temet ipsum, sed potius ut in hac nuditate, quam coram deo et angelis eius professus es, ad finem usque perdures, in hac quoque humilitate ac patientia, qua ut suscipereris in monasterio decem diebus pro foribus perseuerans multis lacrimis inplorasti, non modo persistas, uerum etiam proficias atque succrescas. satis enim miserum est, ut cum debeas a rudimentis ac primordiis tuis prouehi et ad perfectionem tendere, etiam ab ipsis incipias ad inferiora recidere. non enim qui coeperit haec, sed qui perseuerauerit in his usque in finem, hic saluus erit.

36. Le renoncement est inutile, si nous nous mêlons encore des affaires du monde.

Prenez donc garde de rechercher encore quelques-unes des choses auxquelles vous avez renoncé, et de revenir du champ évangélique où vous travaillez, pour reprendre, malgré la défense du Seigneur, la tunique dont vous vous étiez dépouillé. Ne retournez pas aux désirs terrestres et aux viles jouissances de ce monde, et ne désobéissez pas au Christ en descendant du toit de la perfection pour ramasser quelque chose des biens que vous avez rejetés. Craignez que le souvenir de vos parents et de vos anciennes affections ne vous rappelle aux soins et aux inquiétudes de la terre, et que, suivant la menace du Sauveur, après avoir mis la main à la charrue, vous ne regardiez en arrière et vous ne deveniez impropre au royaume des cieux. (S. Luc, IX, 62.)

Prenez garde que l’orgueil, que vous foulez aux pieds maintenant par l’ardeur de votre foi et par votre humilité sincère, ne se relève et ne ressuscite en vous, lorsque vous commencerez à goûter la beauté des psaumes et le bonheur de votre profession. Méditez ce que dit l’Apôtre : « Si vous rétablissez ce que vous avez détruit, vous vous rendrez vous-même prévaricateur. » (Gal., II, 18.) Persévérez, au contraire, jusqu’à la fin, dans ce dénûment, cette nudité que vous avez embrassée en présence de Dieu et des anges.

Pour être admis dans ce monastère, vous êtes resté dix jours à la porte, en nous suppliant avec larmes ; ne persévérez pas seulement dans cette humilité et cette patience, mais augmentez-les encore et faites des progrès. Vous seriez bien à plaindre si, au lieu de développer ces commencements et de tendre à la perfection, vous vous mettiez à descendre plus bas que vous n’étiez. « Ce n’est pas celui qui aura commencé, mais c’est celui qui persévérera jusqu’à la fin dans cette sainte profession, qui sera sauvé. (S. Matth., XXIV, 30.)

37

XXXVII. Quod diabolus nostro fini semper insidietur et nos eius caput iugiter obseruare debeamus.

Uersutus enim serpens calcanea nostra semper obseruat, id est insidiatur exitui nostro et usque ad finem uitae nostrae nos subplantare conatur. et idcirco bene coepisse nil proderit nec pleno feruore renuntiationis arripuisse principia, si haec congruus etiam finis non similiter commendarit atque concluserit, Christique humilitas atque paupertas, quam nunc coram ipso professus es, usque ad extremum uitae, quemadmodum arrepta est, a te non fuerit custodita. quod ut possis implere, tu eius capita, id est cogitationum principia semper obserua, ad seniorem scilicet mox ea deferens. ita enim disces perniciosa initia eius conterere, si nil ex eis seniori tuo erubueris reuelare.

37. Le démon nous tend des piéges jusqu’à la mort ; il faut les découvrir de loin.

Le serpent, notre ennemi le plus perfide, est toujours sur nos pas pour nous dresser des embûches, et, jusqu’à notre dernier jour, il s’efforce de nous faire tomber. A quoi vous servirait d’avoir bien commencé, d’avoir renoncé d’abord à tout avec une grande ferveur, si vous n’êtes pas dans les mêmes dispositions en mourant, si vous ne conservez pas jusqu’à votre dernière heure cette humilité, cette pauvreté du Christ, que vous aviez choisie devant lui et que vous vous étiez engagé à garder.

Si vous voulez pouvoir tenir vos promesses, observez toujours bien la tête du serpent, c’est-à-dire le commencement de ses tentations, et faites-les connaître sur-le-champ à votre supérieur. Vous briserez sa tête, vous déjouerez toutes ses ruses, si vous ne rougissez pas de découvrir ainsi toutes les pensées qu’il vous présente.

38

XXXVIII. De renuntiantis praeparatione aduersum temptationes, et de paucis imitandis.

Quapropter secundum scripturae sententiam egressus ad seruiendum domino sta in timore dei, et praepara animam tuam non ad requiem, non ad securitatem, non ad delicias, sed ad temptationes et angustias. per multas enim tribulationes oportet nos introire in regnum dei: angusta namque est porta et arta uia quae ducit ad uitam, et pauci sunt qui inueniunt eam. considera ergo te de paucis et electis effectum et ne exemplo ac tepore multitudinis refrigescas, sed uiue ut pauci, ut cum paucis inueniri merearis in regno: multi enim sunt uocati, pauci uero electi, et pusillus est grex cui conplacuit pater dare hereditatem. itaque non leue noueris esse peccatum, perfectionem professum quempiam ea quae sunt inperfecta sectari. ad quem perfectionis statum his gradibus atque hoc ordine peruenitur.

38. Comment il faut prévoir les tentations et se borner à imiter quelques saints religieux.

Suivez le précepte de l’Écriture, et puisque vous êtes entré au service du Seigneur, demeurez dans la crainte de Dieu (Ecclés., II, 1), et préparez votre âme, non pas au repos, à la paix et aux délices, mais à la tentation et à la souffrance. C’est par beaucoup de tribulations qu’il faut entrer dans le royaume de Dieu. (Act., XIV, 21.) La porte est petite et la voie qui conduit à la vie est étroite, et il y en a bien peu qui la trouvent. Considérez que vous avez été choisis pour être de ce petit nombre, et ne vous laissez pas entraîner à la tiédeur par l’exemple de la multitude ; mais vivez comme ces quelques élus, afin de mériter d’être avec eux dans le royaume du ciel. Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, et c’est à ce petit troupeau que le Père a bien voulu donner son héritage. (S. Luc, XII, 32.) Ne croyez pas que ce soit une faute légère de s’engager à la perfection et de vivre d’une manière imparfaite. Voici les degrés qu’il faut prendre pour arriver à la perfection.

39

XXXVIIII. Quo ordine quis ad perfectionem ualeat peruenire, per quam de timore dei ad caritatem consequenter ascendat.

Principium nostrae salutis eiusdemque custodia timor domini est. per hunc enim et initium conuersionis et uitiorum purgatio et uirtutum custodia his qui inbuuntur ad uiam perfectionis adquiritur. qui cum penetrauerit hominis mentem, contemptum rerum omnium parit, obliuionem parentum mundique ipsius gignit horrorem: contemptu autem ac priuatione omnium facultatum humilitas adquiritur. humilitas uero his indiciis conprobatur: primo si mortificatas in sese omnes habeat uoluntates, secundo si non solum suorum actuum, uerum etiam cogitationum nihil suum celauerit seniorem, tertio si nihil suae discretioni, sed iudicio eius uniuersa committat ac monita eius sitiens ac libenter auscultet, quarto si in omnibus seruet oboedientiae mansuetudinem patientiaeque constantiam, quinto si non solum iniuriam inferat nulli, sed ne ab alio quidem sibimet inrogatam doleat atque tristetur, sexto si nihil agat, nihil praesumat, quod non uel communis regula uel maiorum cohortantur exempla, septimo si omni uilitate contentus sit et ad omnia se quae sibi praebentur uelut operarium malum iudicarit indignum, octauo si semet ipsum cunctis inferiorem non superficie pronuntiet labiorum, sed intimo cordis credat affectu, nono si linguam cohibeat uel non sit clamosus in uoce, decimo si non sit facilis ac promptus in risu. talibus namque indiciis et his similibus humilitas uera dinoscitur. quae cum fuerit in ueritate possessa, confestim te ad caritatem, quae timorem non habet, gradu excelsiore perducet, per quam uniuersa, quae prius non sine poena formidinis obseruabas, absque ullo labore uelut naturaliter incipies custodire non iam contemplatione supplicii uel timoris ullius, sed amore ipsius boni et delectatione uirtutum.

39. De la méthode à suivre pour parvenir à la perfection.

La crainte du Seigneur est, comme je l’ai dit, le principe et la garde de notre salut. C’est par elle que ceux qui désirent la perfection, commencent leur conversion, corrigent leurs défauts et conservent leur vertu. Dès qu’elle pénètre le cœur de l’homme, elle y fait naître le mépris des choses de la terre, l’oubli des parents et l’horreur du monde. L’humilité s’acquiert par le mépris et le renoncement.

Un religieux prouve son humilité : 1° s’il mortifie en tout sa volonté ; 2° s’il ne cache jamais à son supérieur, non-seulement ses actions, mais encore la moindre de ses pensées ; 3° s’il ne se confie pas à son propre jugement, mais s’il suit en tout celui de son supérieur, dont il écoute les avis avec joie et empressement ; 4° s’il est pour tout le monde plein d’obéissance, de douceur et d’une grande patience ; 5° si, bien loin de blesser quelqu’un, il ne se plaint pas, ne s’attriste pas des injures que lui font les autres ; 6° s’il ne fait rien, n’entreprend rien qui ne soit conforme à la règle et à l’exemple des anciens ; 7° s’il est content de tout ce qui l’abaisse, et si, dans tous les ordres qu’il reçoit, il se regarde comme un mauvais ouvrier, un indigne serviteur ; 8° s’il se croit le dernier de tous et s’il le dit, non pas du bout des lèvres, mais dans le fond de son cœur ; 9° s’il retient sa langue et n’élève jamais la voix ; 10° s’il ne se laisse pas aller facilement au rire et à la joie. C’est à ces signes et à d’autres semblables qu’on reconnaît une humilité sincère.

Lorsque vous posséderez véritablement cette vertu, elle vous élèvera bien vite à un degré supérieur, à la charité qui ne connaît plus la crainte, et qui vous fera faire naturellement et sans peine, ce que vous accomplissiez auparavant avec répugnance, parce que vous ne vous occuperez plus des difficultés, mais que vous agirez par amour du bien et de la vertu.

40

XXXX. Quod non debeat monachus exempla perfectionis a multis expetere, sed ab uno uel paucis.

Ad quod ut ualeas facilius peruenire, exempla tibi sunt imitationis ac uitae perfectae in congregatione commoranti a paucis, immo ab uno uel duobus, non a pluribus expetenda. nam praeter id quod examinata uita atque ad purum excocta repperitur in paucis, etiam istud ex hoc utilitatis accedit, quod ad perfectionem propositi huius, .id est coenobialis uitae, diligentius quis unius inbuitur ac formatur exemplo.

40. Le religieux doit rechercher les exemples de perfection dans un très-petit nombre.

Pour parvenir plus facilement à cette disposition, vous devez, dans le monastère, chercher à imiter les exemples de quelques religieux, d’un ou deux seulement plutôt que d’un grand nombre ; car il y en a toujours peu qui pratiquent réellement la perfection, et il vous sera plus utile de recevoir les leçons d’un seul pour vous former à la vie monastique.

41

XXXXI. Quarum debilitatum similitudinem suscipere debeat qui in coenobio commoratur.

Quae omnia ut possis consequi et sub hac regula spiritali perpetuo perdurare, tria haec in congregatione necessario custodienda sunt tibi, ut scilicet secundum Psalmistae sententiam: ego autem tamquam surdus non audiebam: et sicut mutus non aperiens os suum. et factus sum sicut homo non audiens: et non habens in ore suo redargutiones, tu quoque uelut surdus et mutus et caecus incedas, ut absque illius contemplatione, qui tibi fuerit ad imitandum merito perfectionis electus, uniuersa, quaecumque uideris minus aedificationis habentia, uelut caecus non uideas, nec animatus eorum qui haec agunt auctoritate uel forma ad id quod deterius est et quod ante damnaueras traducaris. si inoboedientem, si contumacem, si detrahentem audieris uel secus quam tibi traditum est aliquid admittentem, non offendas nec ad imitandum eum tali subuertaris exemplo, sed ut surdus, qui haec penitus nec audieris, uniuersa transmittas. si tibi uel cuiquam conuicia, si inrogantur iniuriae, esto inmobilis et ad responsionem talionis ut mutus ausculta, semper hunc Psalmistae uersiculum in tuo corde decantans: dixi: custodiam uias meas: ut non delinquam in lingua mea. posui ori meo custodiam,' dum consistit peccator aduersum me. obmutui, et humiliatus sum, et silui a bonis. uerum et quartum hoc prae omnibus excole, quod haec quae supra diximus tria ornet atque commendet, id est ut stultum te secundum apostoli praeceptum facias in hoc mundo, ut sis sapiens, nihil scilicet discernens, nihil diiudicans ex his quae tibi fuerint imperata, sed cum omni simplicitate ac fide oboedientiam semper exhibeas, illud tantummodo sanctum, illud utile, illud sapiens esse iudicans, quidquid tibi uel lex dei uel senioris examen indixerit. tali etenim institutione fundatus sub hac disciplina poteris durare perpetuo et de coenobio nullis temptationibus inimici, nullis factionibus deuolueris.

41. Recommandations à ceux qui vivent en communauté.

Si vous voulez vivre et combattre avec persévérance sous cette sainte règle, trois choses surtout vous sont nécessaires. Vous devez pratiquer ce que dit le Psalmiste : « Pour moi, j’étais comme un sourd qui n’entend pas et comme un muet qui n’ouvre pas la bouche, et je suis devenu comme un homme insensible qui ne peut rien répondre. » (Ps. XXXVII, 14.) Vivez aussi comme un sourd, un muet, un aveugle. Regardez uniquement celui que vous vous êtes proposé pour modèle et fermez les yeux sur tout ce qui pourrait moins vous édifier, de peur que l’exemple et l’autorité de ceux qui agissent, ne vous entraînent au relâchement et à faire ce que vous aviez condamné d’abord. Si vous rencontrez un désobéissant, quelqu’un qui murmure, qui médit ou fait quelque chose contre la règle, ne vous scandalisez pas et gardez-vous bien de l’imiter, mais soyez comme un sourd au milieu de ces désordres. Si on fait des reproches, à vous ou à un autre, si on vous dit des injures, soyez calme, écoutez comme un muet sans répondre, et répétez toujours dans votre cœur ce verset du Psalmiste : « J’ai dit, et je tiendrai ma promesse pour ne pas pécher par la langue : J’ai mis une garde à ma bouche, lorsque le pécheur s’est élevé contre moi. J’ai gardé le silence et je me suis humilié. Je n’ai pas même dit de bonnes choses. » (Ps. XXXVIII, 2.)

Mais observez surtout ce qui me reste à dire : non-seulement soyez sourd, soyez muet, soyez aveugle, mais soyez fort comme le dit saint Paul : « Devenez fort en ce monde afin d’être sage. » (I. Cor., III, 18.) Ne jugez rien, ne discutez rien de ce qu’on vous commande, mais obéissez toujours avec une grande foi et une entière simplicité ; soyez persuadé que rien n’est plus saint, plus utile, plus sage, que de faire ce que la loi de Dieu ou la volonté de votre supérieur vous ordonne. Quand vous serez ferme sur ce point, vous pourrez persévérer dans votre vocation, et aucun piége, aucune tentation de l’ennemi ne sera capable de vous faire sortir du monastère.

42

XXXXII. Quod bonum patientiae suae non debeat monachus de aliorum sperare uirtute, sed de sua potius longanimitate.

Ergo patientiam tuam non debes de aliorum sperare uirtute, id est ut tunc eam tantummodo possideas, cum a nemine fueris inritatus (quod ut possit non euenire, tuae non subiacet potestati), sed potius de humilitate tua et longanimitate, quae in tuo pendet arbitrio.

42. Un religieux ne doit pas, pour être patient, compter sur la vertu des autres, mais sur sa propre douceur.

Vous ne devez pas attendre votre patience de la vertu des autres. Si vous n’en aviez que lorsque personne ne vous offense, cela ne dépendrait pas de vous ; mais vous serez toujours libre d’en avoir, si vous l’attendez de votre humilité et de votre douceur.

43

XXXXIII. Kecapitulatio expositionis, per quam monachus ad perfectionem possit ascendere.

Et ut haec omnia, quae latiore sermone digesta sunt, cordi tuo facilius inculcentur ac tenacissime tuis sensibus ualeant inhaerere, quoddam ex his breuiarium colligam, per quod possis breuitate et conpendio mandatorum memoriter uniuersa conplecti. audi ergo paucis ordinem, per quem scandere ad perfectionem summam sine ullo labore ac difficultate praeualeas. principium nostrae salutis ac sapientiae secundum scripturas timor domini est. de timore domini nascitur conpunctio salutaris. de conpunctione cordis procedit abrenuntiatio, id est nuditas et contemptus omnium facultatum. de nuditate humilitas procreatur. de humilitate generatur mortificatio uoluntatum. mortificatione uoluntatum exstirpantur atque marcescunt uniuersa uitia. expulsione uitiorum uirtutes fruticant atque succrescunt. pullulatione uirtutum puritas cordis adquiritur. puritate cordis apostolicae caritatis perfectio possidetur.

43. Résumé des moyens d’arriver à la perfection.

Enfin, pour résumer tout ce que je viens de dire et le graver plus facilement dans votre cœur, voici quelques préceptes que vous pourrez retenir comme renfermant tous les autres ; écoutez-les comme le moyen de vous élever par degrés, sans beaucoup de peine, à une grande perfection.

« La crainte du Seigneur est, selon l’Écriture, le principe de notre salut et de notre sagesse. » (Prov., I, 7.) Cette crainte produit une componction salutaire. De cette componction du cœur procède le renoncement, c’est-à-dire le mépris et l’abandon de tous ces biens. De ce renoncement vient l’humilité ; de l’humilité naît la mortification de la volonté. Cette mortification arrache et détruit tous les vices, et lorsque les vices sont détruits, les vertus portent leurs fruits et se développent. Cette fécondité des vertus donne la pureté du cœur, et la pureté du cœur nous fait acquérir la perfection de la charité évangélique.

Texte latin : De institutis coenobiorum, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 17, Vienne, 1888, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française d’E. Cartier († 1887), Institutions de Cassien, Paris, Poussielgue, 1872. Cartier abrège par endroits et ne traduit pas les chapitres X et XI du livre I. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur