Jean Cassien, Conférences
Conférence XI. L’abbé Chérémon : de la perfection
Conlatio abbatis Chaeremonis prima. De perfectione.Onzième conférence de Cassien avec l’abbé Chœremon. De la perfection.
I. Descriptio Thenneseos oppidi.
Cum in coenobio Syriae consistentes post prima fidei rudimenta succedentibus aliquatenus incrementis maiorem perfectionis desiderare gratiam coepissemus, statuimus confestim Aegyptum petere ac remotissima etiam Thebaidos heremo penetrata sanctorum plurimos, quorum gloriam fama per uniuersa diffuderat, si non aemulandi, saltim agnoscendi studio inuisere. igitur ad oppidum Aegypti, cui Thennesus nomen est, emensa nauigatione peruenimus. cuius accolae ita uel mari uel stagnis salsis undique circumluuntur, ut solis, quia terra deest, negotiationibus dediti opes atque substantiam nauali conmercio parent, ita ut aedificiis cum uoluerint extruendis terra non suppetat, nisi de longinquo nauigiis adportetur.
1. Lorsque nous eûmes appris, pendant notre séjour dans le grand monastère de Syrie, les premiers fondements de la foi, nous sentîmes peu à peu croître le désir d’une plus haute perfection, et nous résolûmes d’aller en Égypte et de parcourir les déserts les plus éloignés de la Thébaïde. Nous voulions visiter ces saints anachorètes, si célèbres par toute la terre, et les connaître du moins, si nous ne pouvions les imiter. Nous arrivâmes, après une longue navigation, à une ville d’Égypte qui s’appelle Thennèse. Les habitants sont tellement environnés par les eaux de la mer et par des étangs salés, qu’ils n’ont pas de terre à cultiver et qu’ils se livrent entièrement au commerce. Toutes leurs richesses leur viennent de leurs vaisseaux, qui leur apportent tout, jusqu’à la terre qui leur manque, lorsqu’ils veulent bâtir.
II. De episcopo Archebio.
Vbi cum aduenientibus nobis fauens desideriis nostris diuinitas beatissimi atque praecipui uiri Archebi episcopi praestitisset aduentum, qui raptus de anachoretarum coetu et episcopus Panephysi oppido datus tanta districtione omni aeuo suo propositum solitudinis custodiuit, ut nihil de praeteritae humilitatis tenore laxauerit aut de adiecto sibi honore blanditus sit (non enim tamquam idoneum se ad istud officium testabatur adscitum, sed ut indignum ab illa anachoreseos disciplina querebatur expulsum, eo quod triginta et septem annis in eadem conmoratus ad puritatem tantae professionis nequaquam peruenire potuisset): hic igitur cum in supra dicta Thenneso, quo eum eligendi illic episcopi causa perduxerat, pie nos atque humanissime suscepisset, agnito desiderio nostro, quo sanctos patres etiam in ulterioribus Aegypti partibus inquirere desiderabamus: uenite, inquit, uidete interim senes haud longe a nostro monasterio consistentes, quorum ita et antiquitas in corporibus iam curuatis et sanctitas in ipso etiam fulget aspectu, ut uel sola contemplatio eorum magnam intuentibus possit conferre doctrinam: a quibus id, quod ego amissum doleo quodque tradere iam perditum nequeo, non tam uerbis quam ipso sanctae uitae discatis exemplo. credo autem inopiam meam hoc studio aliquatenus subleuandam, si inquirentibus uobis illam euangelicam margaritam, quam ipse non habeo, saltim prouidero ubi eam conmodius conparetis.
2. A notre arrivée, la Providence, qui favorisait nos pieux désirs, nous fit rencontrer le saint évêque Archebius. Cet homme admirable avait été enlevé de son monastère, pour être fait évêque de Panephyse. Mais il conserva si bien toute sa vie l’amour de la solitude, qu’il ne se relâcha en rien de son humilité première, et ne se glorifia jamais de l’honneur auquel il avait été élevé. Il ne croyait pas avoir reçu cette dignité parce qu’il la méritait ; mais il se plaignait d’avoir été chassé comme indigne de la vie solitaire, où il prétendait avoir passé trente-sept ans, sans avoir pu acquérir la pureté que réclame une pareille profession. Il était venu à Thennèse pour l’élection d’un évêque. Il nous reçut avec une douce charité, et quand il eut appris notre désir d’aller visiter les saints solitaires au fond de l’Égypte : Venez, nous dit-il, et voyez d’abord les vieillards qui demeurent proche de notre monastère. Leur grand âge courbe déjà leur corps vers la terre, et la sainteté brille tellement sur leur visage, que leur seule vue vaut de longs enseignements. Ils vous apprendront ce que je ne puis pas, hélas ! vous communiquer, et leur sainte vie vous en dira plus que leurs paroles. Je suis trop pauvre pour vous donner ; je n’ai pas la pierre précieuse de l’Évangile que vous cherchez, mais je vous indiquerai où vous pourrez facilement l’acheter.
III. Descriptio heremi in qua conmorabantur Chaeremon, Nesteros et Ioseph.
Sumpto itaque baculo et pera, ut illic cunctis uiam ingredientibus monachis moris est, ad ciuitatem nos suam, id est Panephysin itineris dux ipse perduxit: cuius terras, immo etiam contiguae regionis plurimam partem quondam opulentissimam (siquidem ex ea cuncta, ut fama est, in regios cibos subministrabantur) repentino terrae motu excussum mare transgressis limitibus occupauit atque ita conlapsis fere omnibus uicis opimas olim terras salsis paludibus supertexit, ut illud quod in psalmo spiritaliter decantatur: posuit flumina in desertum: et exitus aquarum in sitim. terram fructiferam in salsuginem, a malitia habitantium in ea, secundum litteram de illa putent regione praedictum. in his igitur locis multa in hunc modum oppida eminentioribus tumulis collocata fugatis habitatoribus suis eluuies illa uelut insulas fecit, quae desideratam secedentibus sanctis solitudinem praebent, in quibus tres senes, id est Chaeremon, Nesteros et Ioseph, anachoretae antiquissimi consistebant.
3. Il prit aussitôt le bâton et le petit sac des solitaires, et nous conduisit lui-même à Panephyse, sa ville épiscopale. Cette ville était autrefois très riche, et les environs si fertiles qu’ils fournissaient, disait-on, tout ce qu’il fallait pour la table du roi. Mais un tremblement de terre bouleversa tout à coup la mer, et lui fit franchir ses limites ; presque tous les villages furent renversés, et toutes ces belles campagnes furent changées en étangs salés ; tellement qu’on pouvait dire avec le Prophète : « Il a changé les fleuves en désert, et il a desséché le cours des fontaines ; il a couvert de sel une terre féconde, à cause de la malice de ses habitants. » (Ps. CVI, 33.) Beaucoup de bourgs qui étaient bâtis sur des éminences furent abandonnés par leurs habitants, et formèrent comme des îles au milieu de cette inondation. Ceux qui recherchaient la solitude y trouvaient une retraite favorable ; et c’est là que s’étaient fixés trois anachorètes d’un grand âge : les bienheureux Chœremon, Nesteros et Joseph.
IIII. De abbate Chaeremone et excusatione eius super postulata doctrina.
Itaque beatus Archebius primum nos perducere ad Chaeremonem maluit, quia et monasterio eius propior et duobus aliis prouectior esset aetate. nam cum centenarium uitae annum spiritu tantum alacer excessisset, ita dorsum eius temporis fuerat uetustate atque orationum iugitate curuatum, ut quasi in primaeuam redactus infantiam submissis ac protentis terra tenus manibus progrederetur. huius igitur et uultum mirabilem et incessum pariter intuentes (siquidem defectis mortificatisque iam omnibus membris nequaquam censuram praeteritae districtionis amiserat) cum sermonem atque doctrinam suppliciter posceremus ac desiderium tantum spiritalium institutionum causam fuisse aduentus nostri protestaremur, grauiter ille suspirans: quid uobis, ait, possum conferre doctrinae, cui inbecillitas senectutis ut rigorem pristinum relaxauit, ita loquendi quoque ademit fiduciam? quemadmodum enim docere praesumam quod ipse non facio, aut alium in eo instruam quod me iam uel minus uel tepidius exercere cognosco? ob quam rem nullum iuniorum mihi in hanc usque aetatem cohabitare permisi, ne exemplo meo alterius districtio relaxetur. numquam enim erit efficax instituentis auctoritas, nisi eam effectu operis sui cordi adfixerit audientis.
4. Le saint évêque Archebius aima mieux nous faire visiter d’abord l’abbé Choeremon, plus voisin de son monastère, et plus âgé que les deux autres. Il avait cent ans, et ne vivait plus que par l’esprit. La vieillesse et l’habitude de la prière l’avaient tellement courbé en deux, qu’il était revenu à la faiblesse de l’enfance, et qu’il ne pouvait marcher qu’en s’aidant de ses mains. Ses membres, desséchés, étaient comme morts, et cependant il conservait toute la rigueur de ses anciennes austérités. Nous admirions la gravité de son visage autant que la singularité de son attitude ; et nous lui demandâmes humblement quelques bonnes paroles, en lui disant que le désir de notre avancement spirituel était la cause véritable de notre visite. Le saint vieillard répondit en soupirant : Comment pouvoir discourir avec vous, lorsque le poids de la vieillesse me force au relâchement, et m’ôte le courage de parler aux autres. Aurais-je la présomption de vous enseigner ce que je ne fais pas moi-même, et vous recommanderais-je d’observer ce que j’accomplis si peu et si lâchement. Aussi n’ai-je pas voulu permettre, jusqu’à présent, à de plus jeunes solitaires, d’habiter avec moi dans la crainte que mon exemple n’affaiblît leur ferveur. Les enseignements n’ont aucune autorité, si les actes ne les gravent pas dans le coeur de celui qui écoute..
V. De responsione nostra contra excusationem eius.
Ad haec nos non mediocri confusione conpuncti ita respondimus: Licet sufficere nobis ad omnem instructionem debeat uel loci istius difficultas uel ipsa etiam solitaria adhuc uita, quam iuuentas quoque robusta uix tolerat, quae nos etiam te tacente satis abundeque instruunt atque conpungunt, rogamus tamen ut taciturnitate paululum praetermissa ea nobis potius dignanter infundas, per quae hanc quam uidemus in te uirtutem non tam imitatione conplecti quam admiratione possimus. nam etiamsi reuelatus tibi tepor noster inpetrare id quod expetimus non meretur, debet hoc saltim labor tanti itineris obtinere, quo huc de Bethleemitici coenobii rudimentis institutionis uestrae desiderio et profectus nostri amore properauimus.
5. Ces paroles nous remplirent de confusion. Mon Père, lui répondîmes-nous, il nous suffirait pour nous édifier de voir le lieu que vous habitez, et cette vie solitaire que pourrait à peine supporter la plus robuste jeunesse. Votre silence même serait un grand enseignement. Nous vous supplions cependant de le rompre un peu, pour nous aider à imiter la vertu que nous admirons en vous. Notre tiédeur, que Dieu vous a peut-être révélée, ne nous rend pas dignes d’obtenir ce que nous demandons ; accordez-le du moins aux fatigues de notre long voyage ; car nous sommes venus du couvent de Bethléhem jusqu’ici, dans le désir de recevoir vos secours et d’en profiter.
VI. Propositio abbatis Chaeremonis, quod tribus modis uitia uincantur.
Tunc beatus Chaeremon: Tria sunt, inquit, quae faciunt homines a uitiis temperare, id est aut metus gehennae siue praesentium legum aut spes atque desiderium regni caelorum aut affectus boni ipsius amorque uirtutum. nam timor ita mali contagium legitur exsecrari: timor domini odit malitiam. spes etiam uitiorum omnium excludit incursum: non enim delinquent omnes qui sperant in eum. amor quoque ruinam non metuit peccatorum, quia caritas numquam cadit, et iterum: caritas operit multitudinem peccatorum. et idcirco beatus apostolus omnem salutis summam in istarum trium uirtutum consummatione concludens nunc, inquit, manet fides, spes, caritas, tria haec. fides namque est quae futuri iudicii ac suppliciorum metu uitiorum facit contagia declinari, spes quae mentem nostram de praesentibus auocans uniuersas corporis uoluptates caelestium praemiorum expectatione contemnit, caritas quae nos ad amorem Christi et spiritalium uirtutum fructum mentis ardore succendens, quidquid illis contrarium est, toto facit odio detestari. quae tria licet ad unum finem tendere uideantur (prouocant enim nos a rebus inlicitis abstinere), magnis tamen excellentiae suae gradibus ab inuicem disparantur. duo namque superiora proprie hominum sunt eorum qui ad profectum tendentes necdum affectum concepere uirtutum, tertium specialiter dei est et eorum qui in sese imaginem dei ac similitudinem receperunt. ille namque solus ea quae bona sunt nullo metu, nulla remunerationis gratia prouocante, sed solo bonitatis operatur affectu. omnia enim, ut ait Salomon, operatus est dominus propter semet ipsum. suae namque bonitatis obtentu omnem bonorum copiam dignis indignisque largitur, quia nec fatigari iniuriis potest nec iniquitatibus hominum passibiliter permoueri, semper scilicet manens perfecta bonitas inmutabilisque natura.
6. Alors le bienheureux Chœremon nous dit : Il y a trois choses qui éloignent les hommes du vice : la crainte de l’enfer et de la loi, l’espérance et le désir du ciel, l’attrait du bien et l’amour de la vertu. En effet, la crainte fait fuir la contagion du mal ; car il est écrit : « La crainte du Seigneur déteste la malice. » (Prov., VIII, 13.) L’espérance aussi repousse tous les vices. a Ceux qui espèrent en Dieu ne pècheront pas. » (Ps. XXXIII, 23.) L’amour non plus ne craint pas la chute des pécheurs ; « car la charité ne tombe jamais » (I Cor., XIII, 8) ; et encore : « La charité couvre la multitude des péchés. » (S. Pierre, IV, 8.) C’est pourquoi l’Apôtre fait consister tout le salut dans la perfection de ces trois vertus. « Les trois choses de la vie présente sont la foi, l’espérance et la charité. » (I Cor., XIII, 13.) La foi fait fuir les vices par crainte du jugement dernier et des supplices éternels ; l’espérance nous isole de la vie présente, et nous fait mépriser les plaisirs du corps, dans l’attente des récompenses du ciel. La charité enflamme notre cœur de l’amour du Christ et des vertus spirituelles ; elle nous inspire l’horreur de tout ce qui leur est contraire.
Quoique ces trois vertus semblent tendre au même but, en nous éloignant des choses défendues, il y a cependant entre elles de grandes différences. Les deux premières sont celles des hommes qui commencent, et qui n’ont pas encore l’amour des vertus. La troisième est celle de Dieu et de ceux qui portent en eux-mêmes son image et sa ressemblance ; car il n’appartient qu’à Dieu de faire le bien, sans motif de crainte et sans espoir de récompense, mais uniquement par bonté. « Le Seigneur, dit Salomon, a tout fait à cause de lui-même. » (Prov., XVI, 4.) C’est sa bonté qui lui fait répandre en abondance les biens sur les bons et sur les méchants. Les offenses des hommes ne peuvent le lasser, ni leurs injustices l’irriter. Sa bonté est toujours parfaite, comme sa nature est immuable.
VII. Quibus gradibus ad sublimitatem caritatis possit ascendi et quae sit in ea stabilitas.
Si quis igitur ad perfectionem tendit, de illo primo timoris gradu quem proprie diximus esse seruilem, de quo dicitur: cum omnia feceritis, dicite: quia serui inutiles sumus, ad altiorem spei tramitem gradu proficiente conscendet, qui iam non seruo, sed mercennario conparatur, quia mercedem retributionis expectat et quasi de peccatorum absolutione et poenali timore securus ac bonorum sibi operum conscius, licet placiti praemium uideatur expetere, tamen ad affectum illum filii, qui de paternae indulgentiae liberalitate confidens omnia quae patris sunt sua esse non ambigit, peruenire non potuit. ad quem etiam ille prodigus, qui cum substantia patris etiam filii nomen amiserat, adspirare non audet dicens: iam non sum dignus uocari filius tuus: post illas enim porcorum siliquas quarum ei satietas negabatur, id est uitiorum sordidos cibos, quia in semet ipsum reuersus et salutari timore conpunctus inmunditiam porcorum horrere iam coeperat ac dirae famis supplicia formidabat, uelut iam seruus effectus etiam mercennarii statum de mercede iam cogitans concupiscit ac dicit: quanti mercennarii patris mei abundant panibus, et ego hic fame pereo. reuertar ergo ad patrem meum et dicam illi: pater, peccaui in caelum et coram te, iam non sum dignus uocari filius tuus: fac me sicut unum de mercennariis tuis. sed istam humilis paenitentiae uocem in occursum eius pater prosiliens maiore quam emissa fuerat pietate suscepit eumque non contentus minora concedere utroque gradu sine dilatione transcurso pristinae filiorum restituit dignitati. festinandum proinde etiam nobis est, ut ad tertium filiorum gradum, qui omnia quae patris sunt sua esse credunt, per indissolubilem caritatis gratiam conscendentes caelestis illius patris imaginem ac similitudinem recipere mereamur et ad imitationem ueri illius filii proclamare possimus: omnia quae habet pater, mea sunt. quod etiam de nobis beatus apostolus profitetur dicens: omnia uestra sunt, siue Paulus siue Apollo siue Cephas, siue mundus siue uita siue mors, siue praesentia siue futura: omnia uestra sunt. ad quam similitudinem etiam saluatoris praecepta nos prouocant: estote, inquit, uos perfecti, sicut et pater uester caelestis perfectus est. in illis enim nonnumquam solet interrumpi bonitatis affectus, cum aliquo uel tepore uel laetitia uel oblectatione uigor animi relaxatus aut metum ad praesens gehennae aut desiderium subtrahit futurorum. et est quidem in illis gradus cuiusdam profectus inbuens nos, ut dum uel poenarum metu uel praemiorum spe incipimus uitia declinare, ad caritatis gradum transire possimus, quia timor, inquit, non est in caritate, sed perfecta caritas foras mittit timorem: quoniam timor poenam habet, qui autem timet non est perfectus in caritate. nos ergo diligamus, quia deus prior dilexit nos. non ergo aliter ad illam ueram perfectionem conscendere poterimus, nisi, quemadmodum nullius alterius nisi nostrae salutis gratia prior nos ille dilexit, ita eum nos quoque nullius alterius rei nisi sui tantum amoris dilexerimus obtentu. quamobrem studendum nobis est, ut de hoc timore ad spem, de spe ad caritatem dei uel ipsarum uirtutum amorem perfecto mentis conscendamus ardore, ut transmigrantes in affectum boni ipsius inmobiliter, quantum humanae possibile est naturae, quod bonum est retentemus.
7. Celui donc qui aspire à la perfection, doit quitter ce premier degré de la crainte, qui est un état servile dont il est dit : « Lorsque vous aurez tout fait, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles. » (S. Luc, XVII, 10.) Il doit monter au degré de l’espérance, qui n’est pas celui du serviteur, mais celui du mercenaire ; car il y attend la récompense promise. Il ne craint plus le châtiment des péchés qui sont pardonnés, mais il espère le prix des bonnes œuvres qu’il a pu faire, et il n’est pas encore arrivé à cet amour désintéressé du fils qui se confie dans la bonté du père, et sait bien que tout ce qu’il possède lui appartient. C’est à cet état que n’osait aspirer le prodigue, qui croyait avoir perdu le nom de fils, en dissipant les biens de son père. « Je ne suis plus digne, disait-il, d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme un de vos mercenaires. » (S. Luc, XV, 19.) Après avoir envié les débris qu’on jetait aux pourceaux et n’avoir pu s’en rassasier, c’est-à-dire après s’être nourri des vices les plus honteux, il revient à lui et ressent une crainte salutaire. Il a horreur de la fange des pourceaux, et redoute le tourment de la faim. Il se considère alors comme un esclave, et désire la récompense des mercenaires. « Combien de mercenaires, dit-il, dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance, et moi, je meurs ici de faim. Je retournerai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne suis plus digne d’être appelé votre fils ; traitez-moi comme un de vos mercenaires. »
8. Mais dès qu’il a prononcé cette parole d’un humble repentir, son père accourt vers lui, et lui témoigne une tendresse plus grande qu’autrefois. Il ne se contente pas de lui accorder ce qu’il sollicite ; mais il lui rend sur-le-champ sa dignité de fils. Hâtons-nous aussi d’arriver à ce troisième degré des enfants, qui regardent comme à eux tout ce qui est à leur père. Tâchons de recevoir, par la grâce d’une inébranlable charité, cette image et ressemblance du Père céleste, et de pouvoir dire à l’imitation de son divin Fils : « Tout ce que possède mon Père est à moi. » (S. Jean, XVI, 25.) C’est ce que l’Apôtre nous annonce, lorsqu’il dit : « Tout est à vous, Paul, Apollon, Pierre, le monde, la vie, la mort, les choses présentes, les choses futures ; tout vous appartient. » (I Cor., III, 22.) Le précepte du Sauveur nous invite aussi à cette ressemblance : « Soyez parfaits, dit-il, comme votre Père céleste est parfait. » (S. Matth., V, 48.) La ferveur cesse quelquefois dans les esclaves et les mercenaires, lorsque la tiédeur, la joie ou le plaisir affaiblissent l’âme, et lui ôtent la crainte de l’enfer ou le désir des biens futurs. Mais il faut nous servir de ces premiers degrés pour éviter le vice par la crainte du châtiment et l’espoir de la récompense, afin de pouvoir arriver au degré de la charité. « Il n’y a plus de crainte dans la charité, dit saint Jean ; car la charité parfaite chasse la crainte, parce que toute crainte est une peine. Celui qui craint n’est point parfait dans la charité. Aimons donc Dieu, parce que Dieu nous a aimés le premier. » (I S. Jean, IV, 18.) Nous n’avons pas d’autre moyen d’arriver à la perfection, que d’aimer Dieu comme il nous a aimés. Il nous a aimés le premier pour notre salut, et nous devons l’aimer aussi uniquement pour lui-même. Efforçons-nous donc de passer de la crainte à l’espérance, et de l’espérance à la charité et à l’amour des vertus, afin qu’en aimant le Bien lui-même, nous y restions toujours attachés, autant que le peut la nature humaine.
VIII. Quantum excellant qui per caritatis affectum declinant a uitiis.
Multum namque differt inter eum qui metu gehennae uel spe retributionis futurae uitiorum in se extinguit incendia, et eum qui diuinae caritatis affectu ipsam malitiam et inmunditiam perhorrescit ac puritatis possidet bonum amore tantum ac desiderio castitatis, nec iam remunerationem futurae promissionis aspiciens, sed praesentis boni delectatus conscientia agit omnia non contemplatione poenarum, sed delectatione uirtutum. hic namque status nec submotis cunctorum hominum testimoniis abuti occasione peccati nec occultis cogitationum uiolari oblectationibus potest, dum affectum uirtutis ipsius medullitus retinens, quidquid illi contrarium est, non solum corde non recipit, uerum etiam summo detestatur horrore. aliud namque est praesenti bono quempiam delectatum odio habere uitiorum carnisue contagia, aliud futurae remunerationis intuitu inlicitas concupiscentias refrenare, aliudque est praesens metuere detrimentum et aliud futurum formidare supplicium. postremo multo maius est propter bonum ipsum a bono nolle discedere, quam propter metum mali malis non praebere consensum. in illo enim uoluntarium bonum est, in isto uero uelut coactum et tamquam nolenti uiolenter extortum uel metu supplicii uel cupiditate praemiorum. nam qui timoris obtentu a uitiorum abstinet blandimentis, adempto timoris obstaculo rursum ad illud quod diligit reuertetur et ob id nec stabilitatem boni iugiter obtinebit, sed ne ab inpugnatione quidem aliquando requiescet, quia nec firmam ac perpetuam pacem castimoniae possidebit. ubi enim est inquietudo bellorum, non possunt non etiam uulnerum interuenire discrimina. necesse est enim quempiam in conflictu situm, quamuis bellator sit ac fortiter dimicans letalia aduersariis uulnera frequenter infligat, nonnumquam tamen hostili mucrone perstringi. qui uero superata inpugnatione uitiorum pacis iam securitate perfruitur et transiit in ipsius uirtutis affectum, iugem statum illius boni cuius iam totus est retentabit, quia damno intimae castitatis nihil credit esse damnosius. nec enim carius ac pretiosius quicquam praesenti iudicat puritate, cui poena grauis est uel uirtutum perniciosa transgressio uel ipsius uitii uirulenta contagio. huic, inquam, nec reuerentia humanae praesentiae quicquam adiciet honestatis nec minuet solitudo, sed ubique secum semperque circumferens arbitram non solum actuum, sed etiam cogitationum suarum conscientiam illi potissimum studere contendet, quam nec circumueniri nec falli nec subterfugere se posse cognoscit.
9. Il y a une grande différence entre celui qui éteint les ardeurs du vice, par la crainte de l’enfer ou par l’espérance du ciel, et celui qui a horreur du mal et de ses souillures, par le mouvement de la divine charité. Celui qui possède le trésor de la pureté par le seul amour et désir de la chasteté, ne pense pas aux récompenses futures ; mais il jouit dans sa conscience du bien présent, et il fait tout, non parce qu’il redoute le châtiment, mais parce qu’il trouve son bonheur dans la vertu. Celui qui est dans cet état, lors même qu’il est loin du regard des hommes, évite l’occasion du péché et ne s’arrête pas aux tentations les plus secrètes, parce que son amour sincère pour la vertu lui fait bannir de son cœur tout ce qui lui est contraire, et lui en inspire une profonde horreur. Car autre chose est de détester les vices et la concupiscence, par l’amour présent de la vertu, ou de les fuir par l’espérance des récompenses futures. Autre chose est de craindre de perdre ce qu’on possède, ou de redouter des maux éloignés. Enfin il est bien mieux d’être vertueux par amour de la vertu, que d’éviter le mal par la crainte du châtiment ; car, dans le premier cas, le bien est volontaire, tandis que dans le second, il est, pour ainsi dire, obtenu de force, par la peur des supplices ou par le désir des récompenses.
Celui qui fuit les plaisirs coupables par crainte, oubliera sa crainte et retournera bientôt au vice qu’il aimait. Il n’aura aucune stabilité dans le bien, et ne sera jamais à l’abri des tentations, parce qu’il ne possèdera pas cette paix profonde et assurée que donne la pureté. Lorsque l’ennemi menace toujours, il y a toujours danger d’être blessé. Le soldat, sur le champ de bataille, quoiqu’il soit courageux et qu’il porte aux autres des coups terribles, est nécessairement exposé à être frappé lui-même par l’ennemi, tandis que celui qui a surmonté les vices jouit d’une paix profonde, et n’a pas d’autre penchant que l’amour de la vertu. Il reste facilement dans le bien auquel il s’est donné tout entier, parce qu’il est persuadé qu’il n’y a pas de plus grand malheur pour lui que de perdre la pureté de son âme. C’est là son trésor le plus cher et le plus précieux, comme le mal le plus grand, est la ruine de la vertu et la contagion du vice. La présence et la considération des hommes n’augmenteront pas sa retenue, et la solitude ne la diminuera pas ; mais partout et toujours sa conscience règlera ses actes et ses pensées, et toute son étude sera de plaire à ce Juge qu’on ne peut ni fuir ni tromper.
VIIII. Quod caritas non solum de seruis filios faciat, sed etiam imaginem dei ac similitudinem conferat.
Quem statum si quis de adiutorio dei, non de studii sui labore praesumens meruerit possidere, de condicione seruili, in qua timor est, et mercennaria spei cupiditate, in qua non tam bonitas largientis quam praemium retributionis expetitur, in adoptionem incipiet transire filiorum, ubi iam non timor, non cupiditas, sed illa caritas quae numquam cadit iugiter perseuerat. de quo timore et caritate quosdam increpans dominus quid cui personae conueniret ostendit: filius honorat patrem, et seruus dominum suum timet: et si pater ego sum, ubi est honor meus: etsi dominus ego sum, ubi est timor meus? necesse est enim timere eum qui seruus est, quia si sciens uoluntatem domini sui fecerit digna plagis, uapulabit multis. per hanc itaque caritatem quisque ad imaginem dei similitudinemque peruenerit, bono iam propter boni ipsius delectabitur uoluptatem, ac similem quodammodo possidens patientiae ac lenitatis affectum nullis deinceps peccantium uitiis irascetur, sed ueniam potius infirmitatibus eorum condolens atque conpatiens inplorabit, seque reminiscens tamdiu similium passionum stimulis inpugnatum, donec miseratione domini saluaretur, nec suo eruditum studio ab inpugnatione carnali, sed dei protectione saluatum, non iracundiam, sed misericordiam errantibus intelleget inpendendam, illum uersiculum ad deum cum omni cordis tranquillitate decantans: tu disrupisti uincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis, et: nisi quia dominus adiuuit me: paulo minus habitauerat in inferno anima mea. et in hac mentis humilitate consistens poterit etiam euangelicum illud perfectionis explere mandatum: diligite inimicos uestros, bene facite his qui oderunt uos, et orate pro persequentibus et calumniantibus uos. et ita ad illud praemium quod subiungitur merebimur peruenire, per quod non solum imaginem dei et similitudinem praeferamus, uerum etiam filii nuncupemur: ut sitis, inquit, filii patris uestri qui in caelis est, qui solem suum oriri facit super bonos et malos, et pluit super iustos et iniustos. quem affectum beatus Iohannes adsecutum se esse cognoscens ait: ut fiduciam habeamus in die iudicii, quia sicut ille est et nos sumus in hoc mundo. in quo enim infirma et fragilis humana natura esse, sicut ille est, potest, nisi si in bonos et malos, iustos et iniustos ad imitationem dei placidam semper sui cordis extenderit caritatem, et ut bonum propter boni ipsius operetur affectum, perueniens ad illam ueram adoptionem filiorum dei, de qua idem beatus apostolus ita pronuntiat: omnis qui natus est ex deo peccatum non facit, quia semen ipsius in eo est, et non potest peccare, quoniam ex deo natus est, et iterum: scimus quoniam omnis qui natus est ex deo non peccat, sed generatio dei conseruat eum, et malignus non tangit eum? quod intellegendum est non de omni genere peccatorum, sed de capitalibus tantum criminibus dici. a quibus se quisquis extrahere atque emundare noluerit, pro illo in alio loco praedictus apostolus ne orari quidem debere pronuntiat qui scit, inquiens, fratrem suum peccare peccatum non ad mortem, petet, et dabit ei uitam, peccantibus non ad mortem, est peccatum ad mortem: non pro illo dico ut roget. ceterum de illis quae pronuntiantur non esse ad mortem, a quibus etiam hi qui fideliter Christo deseruiunt, quantalibet semet ipsos circumspectione custodiant, inmunes esse non possunt, ita dicitur: si dixerimus quia peccatum non habemus, ipsi nos decipimus et ueritas in nobis non est, et iterum: si dixerimus quia non peccauimus, mendacem facimus eum et uerbum eius non est in nobis. inpossibile namque est quemlibet sanctorum non in istis minutiis, quae per sermonem, per cogitationem, per ignorantiam, per obliuionem, per necessitatem, per uoluntatem, per obreptionem admittuntur, incurrere. quae licet ab illo peccato quod ad mortem esse dicitur aliena sint, culpa tamen ac reprehensione carere non possunt.
10. Si quelqu’un arrive à cet état, non pas en présumant de ses forces, mais en s’appuyant sur la grâce de Dieu, il quittera la condition de l’esclave qui craint et celle du mercenaire, qui aime mieux la récompense elle-même que la bonté de celui qui la donne ; et il commencera à devenir le fils de l’adoption, que la crainte ou le désir ne domine plus, mais que guide la charité qui ne faillit jamais.
Dieu, en parlant de la crainte et de la charité, montre la part de chacun. « Le fils, dit-il, honore son père, et le serviteur craint son maître ; et si je suis votre père, où est l’honneur que vous me devez ? et si je suis votre maître, où est ma crainte ? » (Malach., I, 6.) Il est nécessaire que le serviteur craigne ; « car celui qui sait la volonté de son maître et ne l’accomplit pas, méritera de nombreux châtiments. » (S. Luc, XII, 47.) Mais pour celui que l’amour a fait parvenir à l’image et à la ressemblance de Dieu, il se plaira à faire le bien à cause du bien même : il possèdera la patience et la douceur divines, et ne s’irritera pas des défauts du prochain ; mais il sollicitera plutôt leur pardon, en compatissant à leur faiblesse, et en pensant qu’il serait sujet aux mêmes misères, si la miséricorde de Dieu ne l’en avait pas préservé. Ce n’est pas par ces efforts qu’il a été délivré des attaques de la chair, mais par la protection divine, et il comprend que ce n’est pas de l’aigreur, mais de l’indulgence qu’il faut avoir pour ceux qui s’égarent. Il chante à Dieu, dans la paix de son cœur, ce verset de David : « Vous avez brisé mes liens ; je vous sacrifierai une hostie de louange. » (Ps. CXV, 17.) Si le Seigneur ne m’eût pas assisté, mon âme était sur le point de tomber en enfer. » (Ps. XCIII, 17.) Et cette humble disposition de son cœur lui fera accomplir ce précepte de la perfection évangélique : « Aimez vos ennemis, et faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. » (S. Luc, VI, 27.)
Il méritera ainsi de parvenir non-seulement à l’image et à la ressemblance de Dieu, mais encore au titre de son fils. Car il est dit : « Afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait briller son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes. » (S. Matth., V, 45.) C’est ce que saint Jean comprenait, lorsqu’il disait : « Pour que nous ayons confiance au jour du jugement, soyons dans le monde tel qu’il est lui-même. » (I S. Jean, IV, 17.) Comment l’homme, si faible et si fragile de sa nature, peut-il être semblable à Dieu, si ce n’est en l’imitant par la douce charité qu’il aura dans son cœur, pour les bons et les méchants, pour les justes et les injustes ? C’est en faisant le bien par amour du bien même, qu’on arrive à cette adoption des enfants de Dieu, dont saint Jean a dit : « Celui qui est né de Dieu, ne pèche point, parce que la semence de Dieu est en lui ; et il ne peut pécher, parce qu’il est né de Dieu » (S. Jean, III, 9) ; et encore : « Nous savons que quiconque est né de Dieu, ne pèche pas, mais que la génération divine le conserve, et que le méchant ne le touche pas. » (S. Jean, V, 18.) Cela ne doit pas s’entendre de toutes sortes de péchés, mais seulement des péchés mortels. Le même apôtre ne veut pas qu’on prie pour ceux qui refusent d’éviter les péchés et de s’en purifier. « Celui qui sait que son frère commet un péché, mais un péché qui ne conduit pas à la mort, doit prier pour lui, et ses prières donneront la vie à son frère, dont le péché ne va pas à la mort. Il est un péché qui est mortel, et ce n’est pas pour celui-là que je dis de prier. » (Ib., 16.)
Pour les péchés qui ne sont pas mortels, et que les disciples les plus fidèles du Christ et les plus vigilants sur eux-mêmes ne peuvent éviter, l’Apôtre en parle de cette manière : « Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous » ; et encore : « Si nous disons que nous n’avons pas péché, nous faisons mentir Dieu, et sa parole n’est pas en nous. » (S. Jean, I, 10.) Car il est impossible, quelque saint qu’on soit, qu’on ne tombe pas en ces fautes légères, par paroles, par pensées, par ignorance, oubli, nécessité, volonté ou distraction ; mais, quoique ces fautes ne soient pas mortelles, il faut toujours s’en repentir.
X. Quod perfectio caritatis sit pro inimicis orare, et quo indicio anima necdum purgata noscatur.
Cum ergo quis hunc quem praediximus bonitatis affectum et imitationem dei fuerit adsecutus, tunc uisceribus dominicae longanimitatis indutus pro persecutoribus quoque suis orabit similiter dicens: pater, ignosce eis: non enim sciunt quid faciunt. ceterum euidens indicium est animae necdum uitiorum faecibus eliquatae in criminibus alienis non affectu misericordiae condolere, sed rigidam iudicantis tenere censuram. nam quemadmodum perfectionem cordis poterit obtinere is, qui non habet illud quo apostolus plenitudinem legis consummari posse signauit alterutrum, inquiens, onera uestra portate, et sic adimplebitis legem Christi, sed nec illam uirtutem possidet caritatis, quae non inritatur, non inflatur, non cogitat malum, quae omnia suffert, omnia sustinet? iustus enim miseretur animas pecorum suorum: uiscera autem inpiorum sine misericordia. ideoque isdem uitiis monachum subiacere certissimum est, quae in alio inclementi atque inhumana seueritate condemnat. rex enim rigidus incurret in mala, et qui obturat aures suas ne audiat infirmum, et ipse inuocabit, et non erit qui exaudiat eum.
Celui donc qui sera parvenu à l’amour du bien et à l’imitation de Dieu, aura les entrailles de la miséricorde divine, et priera aussi pour ses persécuteurs, en disant : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » (S. Luc, XXIII, 34.) Il est évident qu’une âme n’est pas encore purifiée de la souillure du vice, si elle ne ressent pas de compassion pour les fautes des autres, et les juge avec sévérité. Comment aurait-il la perfection du cœur celui qui n’accomplit pas ce que l’Apôtre déclare être la plénitude de la loi : « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous remplirez ainsi la loi du Christ ? » (Galat., VI, 2.) Et celui-là ne possède pas « la charité qui ne s’irrite pas, ne s’enorgueillit pas, et ne pense pas le mal. Elle souffre tout, supporte tout. » (I Cor., XIII, 5, 7.) Le juste a compassion de ses animaux mêmes, tandis que les entrailles des méchants sont sans miséricorde. » (Prov., XII, 10.) Il est certain que les religieux tombent dans les fautes qu’ils condamnent si sévèrement dans les autres. « Un prince sévère tombera lui-même, et celui qui ferme ses oreilles pour ne pas entendre le malheureux, se plaindra à son tour et personne ne l’écoutera. » (Prov., XXI, 13.)
XI. Interrogatio, cur affectum timoris et spei dixerit inperfectum.
Germanus: Potenter quidem atque magnifice de perfecta dei caritate dissertum est. uerumtamen illud nos permouet, quod, cum eam tanta laude praetuleris, timorem dei et spem retributionis aeternae inperfecta esse dixisti, cum utique multo aliud uideatur de eis propheta sensisse dicens: timete dominum omnes sancti eius: quia nihil deest timentibus eum, et iterum in obseruandis iustificationibus dei retributionis se contemplatione fateatur exercitum inclinaui, inquiens, cor meum ad faciendas iustificationes tuas in aeternum, propter retributionem. et apostolus fide, inquit, Moyses grandis factus negauit se esse filium filiae Pharaonis, magis eligens adfligi cum populo dei quam temporalis peccati habere iucunditatem, maiores diuitias aestimans thesauris Aegyptiorum inproperium Christi: aspiciebat enim in remunerationem. quomodo ergo inperfecta esse credenda sunt, cum et beatus Dauid retributionis obtentu iustificationes domini se fecisse glorietur, et legislator praemia futura prospiciens spreuisse adoptionem regiae dignitatis et adflictionem dirissimam thesauris Aegyptiorum praetulisse dicatur?
11. L’ABBÉ GERMAIN. Mon Père, vous avez admirablement parlé de la charité parfaite de Dieu. Une chose cependant nous étonne, c’est qu’en la louant si bien, vous ayez présenté comme imparfaites la crainte de Dieu et l’espérance des récompenses éternelles. Il semble que ce n’est pas le sentiment du Prophète, lorsqu’il dit : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes ses saints ; car il ne manque rien à ceux qui le craignent. » (Ps. XXXIII, 10.) Et il déclare que la vue de sa récompense l’a excité à observer les commandements de Dieu. « J’ai porté mon cœur à observer éternellement vos commandements, à cause de la récompense. » (Ps. CXVIII, 112.) Et l’Apôtre a dit : « C’est par la foi que Moïse, devenu grand, déclara n’être pas le fils de la fille de Pharaon, aimant mieux souffrir avec le peuple de Dieu, que de jouir du bonheur passager des pécheurs, et regardant comme plus précieux que tous les trésors des Égyptiens, les opprobres du Christ, parce qu’il considérait la récompense. » (Hébr., XI, 25.) Comment croire que cette espérance était imparfaite, lorsque David se glorifie d’avoir obéi à Dieu, dans l’espoir de sa récompense, et que le grand législateur, par le même motif, méprise une adoption royale, et préfère les peines les plus dures aux trésors des Égyptiens ?
XII. Responsio de diuersitate perfectionum.
Chaeremon: Pro statu atque mensura uniuscuiusque mentis scriptura diuina ad diuersos perfectionum gradus arbitrii nostri prouocat libertatem. nec enim poterat uniformis omnibus perfectionis corona proponi, quia nec omnium una uirtus aut uoluntas aut feruor est, et idcirco ipsarum quodammodo perfectionum diuersos ordines diuersasque mensuras sermo diuinus instituit. quod ita esse euangelicarum quoque beatitudinum uarietas euidenter ostendit. licet enim beati dicantur quorum sunt regna caelorum, et beati qui possidebunt terram, et beati qui consolationem recipient, et beati qui saturitate potientur, tamen multum credimus interesse inter habitationem regni caelorum et possessionem illius quaecumque est terrae, et inter perceptionem consolationis et plenitudinem saturitatemque iustitiae, multumque distare inter illos qui misericordiam consequentur et illos qui gloriosissima uisione dei perfrui merebuntur. alia enim gloria solis, et alia gloria lunae, et alia gloria stellarum: stella enim a stella differt in gloria. ita et resurrectio mortuorum. cum igitur iuxta hunc modum scriptura diuina timentes deum laudet et dicat: beati omnes, qui timent dominum, et plenam per hoc illis beatitudinem repromittat, iterum tamen dicit: timor non est in caritate, sed perfecta caritas foras mittit timorem: quoniam timor poenam habet, qui autem timet non est perfectus in caritate. et rursus, cum seruire deo gloriosum sit et dicatur: seruite domino in timore, et: magnum tibi est uocari seruum meum, et: beatus seruus ille, quem cum uenerit dominus suus inueniet sic facientem, tamen ad apostolos dicitur: iam non dico uos seruos, quia seruus nescit quid faciat dominus suus: uos autem dico amicos, quia omnia quaecumque audiui a patre nota feci uobis, et iterum: uos amici mei estis, si feceritis ea quae praecipio uobis. uidetis ergo perfectionum gradus esse diuersos et de excelsis ad excelsiora nos a domino prouocari ita, ut is qui in timore dei beatus et perfectus extiterit, ambulans sicut scriptum est de uirtute in uirtutem et de perfectione ad aliam perfectionem, id est de timore ad spem mentis alacritate conscendens, ad beatiorem denuo statum, quod est caritas, inuitetur, et qui fuerit fidelis seruus ac prudens, ad amicitiae sodalitatem et adoptionem transeat filiorum. secundum hunc ergo sensum nostra quoque est intellegenda sententia: non quo contemplationem perpetuae illius poenae uel beatissimae retributionis quae repromittitur sanctis nullius pronuntiemus esse momenti, sed quia, cum sint utiles et sectatores suos ad initia beatitudinis introducant, caritas rursum, in qua plenior fiducia perpetuumque iam gaudium est, adsumens eos de timore seruili et mercennaria spe ad dilectionem dei et adoptionem transferet filiorum et quodammodo perfectiores faciet de perfectis. multae enim ait saluator mansiones sunt apud patrem meum, et licet omnia astra esse uideantur in caelo, inter claritatem tamen solis et lunae atque luciferi ceterarumque stellarum multa distantia est. et idcirco beatus apostolus non solum timori ac spei, sed etiam cunctis charismatibus, quae magna ac mirifica habentur, eam praeferens supra modum excellentiorem omnibus uiam caritatis ostendit. nam cum uellet expleto omni catalogo spiritalium charismatum uirtutum eius membra describere, ita praefatus est: et adhuc supra modum excellentiorem uobis uiam demonstro. si linguis hominum loquar et angelorum, et si habuero prophetiam et nouerim mysteria omnia et omnem scientiam, et si habuero omnem fidem ita ut montes transferam, et si distribuero in cibos pauperum omnes facultates meas, et tradidero corpus meum ut ardeam, caritatem autem non habuero, nihil mihi prodest. uidetis ergo nihil pretiosius, nihil perfectius nihilque sublimius et ut ita dixerim nihil caritate perennius inueniri. siue enim prophetiae, euacuabuntur: siue linguae, cessabunt: siue scientia, destruetur. caritas autem numquam excidet, sine qua non solum illa praecellentissima charismatum genera, sed etiam martyrii ipsius gloria euacuatur.
12. L’ABBÉ CHŒREMON. La sainte Écriture proportionne à l’état et à la mesure de chacun les conseils qu’elle nous donne pour arriver à un certain degré de perfection. Elle ne pouvait proposer à tous le même but, parce que tous n’ont pas la même vertu, la même volonté, la même ferveur. C’est pour cela qu’elle a varié ses conseils selon la vocation de chacun. L’Évangile ne nous propose-t-il pas différentes béatitudes ? il dit : « Bienheureux ceux qui auront le royaume des cieux, bienheureux ceux qui possèderont la terre, bienheureux ceux qui seront consolés, bienheureux ceux qui seront rassasiés. » (S. Matth., V.) Et cependant nous croyons qu’il y a une grande différence entre le séjour du ciel et la possession de la terre, quelle qu’elle puisse être, entre ceux qui sont consolés et ceux qui sont rassasiés de justice, entre ceux qui recevront miséricorde et ceux qui jouiront de la vue et de la gloire de Dieu. « Le soleil a sa clarté, qui est différente de celle de la lune, qui est différente de celle des étoiles, et chaque étoile brille autrement qu’une autre étoile, il en sera de même dans la résurrection des morts. » (I Cor., XV, 41.) Ainsi, quoique la sainte Écriture loue ceux qui craignent Dieu et dise : Bienheureux ceux qui craignent Dieu, en leur promettant une béatitude parfaite, elle dit cependant : « La crainte ne se trouve pas dans la charité, mais la charité parfaite éloigne la crainte, parce que la crainte ressent encore la peine, et celui qui craint n’a pas la charité parfaite. » (S. Jean, IV, 18.) Quoiqu’elle dise qu’il est glorieux de servir Dieu : « Servez Dieu dans la crainte » (Ps. II, 11) ; « C’est une gloire pour toi d’être appelé mon serviteur » (Isaïe, XLIX, 6) ; « Bienheureux le serviteur que son maître, à son retour, trouvera faisant ainsi » (S. Luc, XII, 43) ; cependant Jésus-Christ dit à ses apôtres : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous nomme mes amis, parce que tout ce j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (S. Jean, XV, 15) ; et encore : « Vous serez mes amis, si vous faites ce que je vous commande. » (Ibid., 14.) Vous voyez donc qu’il y a différents degrés de perfection, et que Dieu nous invite ainsi à les monter l’un après l’autre, afin que celui qui est heureux et parfait par la crainte de Dieu, avance, comme il est dit, de vertu en vertu, de perfection en perfection, et s’élève avec joie de la crainte à l’espérance, pour arriver enfin à la charité, qui est l’état le plus heureux. Celui qui aura été serviteur fidèle et prudent, méritera l’intimité des amis et l’adoption des enfants. C’est dans ce sens qu’il faut prendre nos paroles.
La considération des peines éternelles ou des récompenses célestes promises aux saints, n’est certainement pas inutile ; mais quoiqu’elle mette ceux qui s’en servent sur la voie du bonheur, la charité, cependant, qui renferme une confiance plus grande et une joie plus durable, les retire de la crainte servile et de l’espérance mercenaire, pour les élever à l’amour de Dieu et au rang de ses enfants. Elle rend ainsi les parfaits plus parfaits ; car, dit le Sauveur : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. » (S. Jean, XIV, 2.) Tous les astres brillent au ciel ; mais il y a de grandes différences entre la lumière du soleil et celle de la lune et des étoiles. Aussi, l’Apôtre montre que la charité surpasse non-seulement la crainte et l’espérance, mais les dons les plus magnifiques de la grâce ; car, après avoir énuméré tous les dons spirituels, il parle ainsi de cette vertu : « Et maintenant, je veux vous montrer une voie bien supérieure : Quand je parlerais les langues des hommes et des anges ; quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science et que j’aurais une foi capable de transporter les montagnes, quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, tout ne me servirait de rien. » (I Cor., XIII, 1, 2.) Vous voyez que rien n’est plus précieux, rien n’est plus parfait, plus utile, et je dirais même plus éternel que la charité ; « car les prophéties seront anéanties, les langues cesseront, la science sera détruite, mais la charité ne périra jamais. » (Ibid.) Sans elle, les dons les plus parfaits ne sont rien, et la gloire du martyre même devient inutile.
XIII. De timore qui de caritatis magnitudine generatur.
Quisquis igitur huius fuerit caritatis perfectione fundatus, necesse est ut ad illam sublimiorem caritatis timorem gradu excellentiore conscendat, quem non poenarum terror nec cupido praemiorum, sed amoris generat magnitudo, quo uel filius indulgentissimum patrem uel frater fratrem uel amicum amicus uel coniugem coniunx sollicito reueretur affectu, dum eius non uerbera neque conuicia, sed uel tenuem amoris formidat offensam atque in omnibus non solum actibus, uerum etiam uerbis adtonita semper pietate distenditur, ne erga se quantulumcumque feruor dilectionis illius intepescat. cuius timoris magnificentiam unus prophetarum eleganter expressit diuitiae, inquiens, salutis sapientia et scientia: timor domini ipse thesaurus eius. non potuit timoris istius dignitatem ac meritum magis euidenter exprimere, quam ut diuitias salutis nostrae, quae in uera sapientia dei scientiaque consistunt, diceret nisi a timore domini non posse seruari. ad hunc igitur metum non peccatores, sed sancti propheticis inuitantur eloquiis dicente psalmographo: timete dominum omnes sancti eius: quia nihil deest timentibus eum. qui enim hoc timore dominum metuit, perfectioni eius certum est nihil deesse. nam de illo timore poenali euidenter Iohannes apostolus dicit: qui timet non est perfectus in caritate, quia timor poenam habet. multa ergo distantia est inter istum timorem cui nihil deest, qui sapientiae scientiaeque thesaurus est, et illum inperfectum, qui principium sapientiae nuncupatur quique poenam in sese continens de perfectorum cordibus superueniente plenitudine caritatis extruditur. timor enim non est in caritate, sed perfecta caritas foras mittit timorem. et re uera si principium sapientiae in timore consistit, quae erit eius nisi in Christi caritate perfectio, quae illum in sese perfectae dilectionis continens metum non iam principium, sed thesaurus sapientiae et scientiae nuncupatur? et idcirco duplex timoris est gradus. unus incipientium, id est eorum qui adhuc sub iugo et terrore seruili sunt, de quo dicitur: et seruus dominum suum timebit, et in euangelio: iam non dico uos seruos, quia seruus nescit quid faciat dominus suus. et ideo seruus, inquit, non manet in domo in aeternum, filius manet in aeternum. inbuit enim nos ut ab illo poenali metu ad caritatis plenissimam libertatem et amicorum filiorumque dei fiduciam transeamus. denique beatus apostolus, qui seruilem illum timoris gradum olim caritatis dominicae uirtute transcenderat, inferiora despiciens maioribus se ditatum bonis a domino profitetur. non enim, inquit, dedit nobis deus spiritum timoris, sed uirtutis et dilectionis et sobrietatis. eos etiam, qui perfecta caelestis illius patris dilectione flagrabant quosque ex seruis filios adoptio diuina iam fecerat, hoc adhortatur eloquio: non enim accepistis spiritum seruitutis iterum in timore, sed accepistis spiritum adoptionis, in quo clamamus Abba pater. de hoc etiam metu, cum illum septiformem spiritum propheta describeret, quem in homine illo dominico secundum incarnationis dispensationem descendisse non dubium est, dixissetque: et requiescet super eum spiritus domini: spiritus sapientiae, et intellectus, spiritus consilii, et fortitudinis, spiritus scientiae, et pietatis, nouissime uelut quiddam praecipuum intulit dicens: et replebit eum spiritus timoris domini. in quo primitus illud est diligentius intuendum, quod non dixerit et requiescet super eum spiritus timoris domini’, sicut de illis prioribus dixerat, sed replebit, inquit, eum spiritus timoris domini. tanta enim ubertatis eius est magnitudo, ut, quem semel sua uirtute possederit, non partem, sed totam eius occupet mentem. nec inmerito. illi etenim quae numquam excidet cohaerens caritati non solum replet, sed etiam perpetua et inseparabili eum quem ceperit possidet iugitate, nullis laetitiae temporalis uel uoluptatum oblectationibus inminutus: quod nonnumquam illi qui foras mittitur timori euenire consueuit. hic est igitur perfectionis timor, quo homo ille dominicus, qui non solum redimere humanum genus, sed etiam praebere uenerat perfectionis formam atque exempla uirtutum, repletus fuisse narratur. illum enim seruilem suppliciorum timorem uerus dei filius, qui peccatum non fecit, nec dolus inuentus est in ore eius, habere non potuit.
13. Celui qui sera affermi dans cette perfection de la charité, devra s’élever à un degré plus sublime, qui est la crainte de la charité ; non plus cette crainte qui vient de la frayeur des supplices ou du désir des récompenses, mais celle qui vient de la grandeur de l’amour, la crainte du fils pour son bon père, du frère pour son frère, de l’ami pour son ami, de l’épouse pour son époux ; une crainte qui ne redoute pas les mauvais traitements et les reproches, mais qui s’applique à éviter tout ce qui pourrait affaiblir en la moindre chose une mutuelle affection, non-seulement dans les paroles, mais encore dans les actions. Le prophète Isaïe exprime parfaitement la beauté de cette crainte, lorsqu’il dit : « Les richesses du salut sont la sagesse et la science ; la crainte du Seigneur en est le trésor. » (Isaïe, XXXIII, 6.) Il ne pouvait pas exprimer plus magnifiquement la grandeur et le mérite de cette crainte, puisqu’il dit que la sagesse et la science divines, qui sont les richesses de notre âme, ne peuvent être gardées que par cette crainte de Dieu. C’est à cette crainte que le Psalmiste invite, non pas les pécheurs, mais les saints, lorsqu’il dit : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes saints, parce que rien ne manque à ceux qui le craignent. » (Ps. XXXIII, 10.) Celui qui craint Dieu de cette manière est certainement arrivé à la perfection. C’est évidemment de la crainte servile que parle l’apôtre saint Jean, lorsqu’il dit : « Celui qui craint n’a pas la perfection de la charité, car la crainte est une peine. » (S. Jean, IV, 18.)
Il y a une grande distance entre cette crainte à laquelle rien ne manque, et qui est le trésor de la sagesse et de la science, et cette crainte imparfaite qui est le commencement de la sagesse, qui ressent encore une peine, et qu’éloigne du cœur des parfaits la plénitude de la charité : « Car la crainte n’est pas dans la charité, et la charité parfaite chasse la crainte. » (Ibid.) Et en effet, si le commencement de la sagesse est dans la crainte, où sera sa perfection, si ce n’est dans la charité du Christ, qui renferme en elle cette autre crainte parfaite de l’amour, appelée, non pas le commencement, mais le couronnement de la sagesse et de la science ? Ainsi donc il y a deux sortes de crainte, celle des commençants qui tremblent encore servilement sous le joug, et dont il est dit : « Le serviteur craindra son maître » (Malach., 1, 6) ; et dans l’Évangile : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître » (S. Jean, XV, 15) ; « Le serviteur ne reste pas toujours dans la maison. » (S. Jean, VIII, 35.) Il nous invite ainsi à passer de la crainte servile à la pleine liberté de la charité, à la confiance des amis et des enfants de Dieu.
Saint Paul, qui s’était élevé au-dessus de cette crainte servile, par la vertu de la charité divine, méprise en quelque sorte ce degré inférieur, et reconnaît avoir reçu du Seigneur des dons plus parfaits : « Car, dit-il, Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte, mais un esprit de vertu, d’amour et de sagesse. » (II Tim., I, 7.) Et c’est pour cela qu’il exhorte ceux qui brûlaient d’amour pour leur Père céleste, et qui de serviteurs devenaient enfants par l’adoption divine : « Car, disait-il, vous n’avez pas reçu un esprit de servitude dans la crainte, mais vous avez reçu l’esprit d’adoption des enfants qui nous fait crier : Père, Père. » (Rom., VIII, 15.) C’est de la crainte parfaite que parle le Prophète, lorsqu’il énumère les sept dons du Saint-Esprit, qui doivent remplir l’Homme-Dieu, au moment de son incarnation : « L’esprit du Seigneur, dit-il, reposera sur lui, l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’esprit de conseil et de force, l’esprit de science et de piété, » et il ajoute comme complément de ces dons, « et l’esprit de la science du Seigneur le remplira. » (Isaïe, XI, 2.) Remarquez qu’il ne dit pas comme des autres, l’esprit de la crainte du Seigneur reposera sur lui, mais l’esprit de la crainte du Seigneur le remplira. C’est que la puissance de cette vertu est si grande qu’elle occupe, non-seulement une partie de l’âme, mais qu’elle la possède tout entière.
Peut-il en être autrement, puisque, étant inséparable de la charité qui ne cesse jamais, non-seulement elle remplit, mais encore elle anime sans cesse le cœur dont elle s’est emparée, sans le laisser s’affaiblir par les joies passagères et Jes plaisirs de la volupté, tandis que la crainte servile, qu’elle a chassée, n’en préserve pas toujours ? C’est donc de cette crainte parfaite qu’a été rempli l’Homme-Dieu, qui, non-seulement venait racheter le genre humain, mais lui offrir le type de la perfection et l’exemple de toutes les vertus : « Celui qui était véritablement le Fils de Dieu, ne pouvait connaître la crainte servile et redouter les châtiments ; car il ne connut point le péché, et la ruse ne fut jamais dans sa bouche. » (I S. Pierre., II, 22.)
XIIII. Interrogatio de consummatione castitatis.
Germanus: Quia de perfectione caritatis sermo digestus est, uolumus etiam de castitatis fine aliqua liberius sciscitari. non enim ambigimus illud praecelsum fastigium caritatis, per quam, sicut hac usque dissertum est, ad imaginem dei similitudinemque conscenditur, sine castitatis perfectione subsistere omnino non posse: sed utrum ita eius possit perpetuitas obtineri, ut numquam libidinis titillatio integritatem nostri cordis infestet, et ita ualeamus ab hac passione carnali in carne degentes peregrinari, ut numquam incentiuorum aestibus aduramur, uolumus edoceri.
14. L’ABBÉ GERMAIN. Après avoir entendu si bien parler de la perfection de la charité, nous désirons ardemment vous entendre aussi parler de la perfection de la chasteté ; car nous n’en doutons pas ce haut degré de charité, qui conduit, comme vous l’avez montré, à la ressemblance divine, ne peut exister sans la perfection de la chasteté. Mais est-il possible de conserver toujours cette vertu sans que le moindre mouvement de la concupiscence la trouble dans notre cœur, et pouvons-nous nous délivrer de cette passion en celte vie, de manière à n’en jamais ressentir les ardeurs ?
XV. Dilatio expositionis postulatae.
Chaeremon: Summae quidem beatitudinis ac singularis est meriti ita istum per quem domino cohaeremus affectum uel discere iugiter uel docere, ut meditatio eius secundum psalmographi sententiam omnes uitae nostrae dies noctesque consumat et mentem nostram insatiabiliter esurientem sitientemque iustitiam caelestis huius cibi perpetua ruminatione sustentet. sed consulendum est etiam iumento corporis nostri secundum benignissimam saluatoris nostri prouidentiam, ne deficiat in uia: spiritus enim promptus, caro autem infirma. quae etiam nunc uel exigui cibi perceptione curanda est, ut post refectionem eius etiam ad ea quae desideratis diligentius indaganda mentis quoque addatur intentio.
15. L’ABBÉ CHŒREMON. Ce serait un grand bonheur et une grâce précieuse de pouvoir toujours nous entretenir de cet amour qui nous unit à Dieu, et de consacrer, à le méditer, les jours et les nuits, comme le dit le Psalmiste, pour que cette méditation soutienne notre âme qui a faim et soif de la justice. Mais il faut aussi penser à notre corps, selon la recommandation de notre bon Sauveur, de peur qu’il ne tombe en défaillance dans le chemin : « Car l’esprit est prompt, mais la chair est faible. » (S. Matth., XXVI, 41.) Prenons donc maintenant un peu de nourriture, afin qu’après avoir satisfait ce besoin, nous soyons plus attentifs à la question que vous désirez examiner.
Texte latin : Conlationes XXIIII, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 13, Vienne, 1886, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française de Dom Étienne Cartier, bénédictin de Solesmes († 1887), Conférences de Cassien sur la perfection religieuse, Paris, Poussielgue, 1868. Cartier ne traduit pas les chapitres 11 à 21 de la IIIe conférence, 7 à 18 de la XIIIe et 17 à 24 de la XVIIe : ils sont donnés en latin seul et signalés comme omis. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur