Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Conférences

Conférence XIV. L’abbé Nestéros : de la science spirituelle

Conlatio abbatis Nesterotis prima. De spiritali scientia.Quatorzième conférence de Cassien avec l’abbé Nesteros. De la science spirituelle.

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I. Verba abbatis Nesterotis de religiosorum scientia.

Sponsionis nostrae et itineris ordo conpellit, ut abbatis Nesterotis praeclari in omnibus summaeque scientiae uiri institutio subsequatur. qui cum sacrarum scripturarum nos aliqua memoriae conmendasse et eorum intellegentiam desiderare sensisset, talibus nos adorsus est uerbis. multa quidem scientiarum in hoc mundo sunt genera, tanta siquidem earum quanta et artium disciplinarumque uarietas est. sed cum omnes aut omnino inutiles sint aut praesentis tantum uitae conmodis prosint, nulla est tamen quae non habeat proprium doctrinae suae ordinem atque rationem, per quam ab expetentibus possit adtingi. si ergo illae artes ad insinuationem sui certis ac propriis lineis diriguntur, quanto magis religionis nostrae disciplina atque professio, quae ad contemplanda inuisibilium sacramentorum tendit arcana nec praesentes quaestus, sed aeternorum retributionem expetit praemiorum, certo ordine ac ratione subsistit. cuius quidem duplex scientia est: prima πρακτική, id est actualis, quae emendatione morum et uitiorum purgatione perficitur: altera θεωρητική, quae in contemplatione diuinarum rerum et sacratissimorum sensuum cognitione consistit.

1. L’ordre de notre plan, comme celui de notre voyage, nous amène à rapporter maintenant les instructions de l’abbé Nesteros, homme remarquable en toute chose, et d’une grande science. Il avait remarqué que nous désirions beaucoup apprendre le texte des saintes Écritures, et en avoir l’intelligence ; et il nous parla en ces termes :

L’ABBÉ NESTEROS. Il y a dans le monde bien des variétés de sciences, d’arts et de professions ; mais quoiqu’elles soient inutiles, ou qu’elles servent seulement à l’agrément de la vie présente, il n’y en a pas une seule qui n’ait sa méthode et ses moyens particuliers. Si donc, les arts suivent, dans leur enseignement, un plan tout tracé, combien, à plus forte raison, notre religion et notre vie doivent- elles avoir une règle, une méthode certaine, puisque leur but est de connaître les choses invisibles et d’acquérir, non pas les biens de la terre, mais les récompenses éternelles. Cette science comprend deux choses : la pratique et la théorie. La première consiste dans l’action qui réforme les mœurs et détruit les vices ; la seconde, dans la contemplation de choses divines, et dans la connaissance des mystères les plus sacrés.

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II. De adprehendenda spiritalium rerum cognitione.

Quisquis igitur ad θεωρητικὴν uoluerit peruenire, necesse est ut omni studio atque uirtute actualem primum scientiam consequatur. nam haec πρακτικὴ absque theoretica possideri potest, theoretica uero sine actuali omnimodis non potest adprehendi. gradus enim quidam ita ordinati atque distincti sunt, ut humana humilitas possit ad sublime conscendere: qui si inuicem sibi ea qua diximus ratione succedant, potest ad altitudinem perueniri, ad quam sublato primo gradu non potest transuolari. frustra igitur ad conspectum dei tendit qui uitiorum contagia non declinat: spiritus namque dei odit fictum, nec habitat in corpore subdito peccatis.

2. Celui qui voudra s’élever à la théorie devra nécessairement acquérir d’abord, par ses efforts et sa vertu, la science de la pratique ; car on peut bien acquérir la pratique sans la théorie, tandis qu’on ne peut arriver à la théorie sans passer d’abord par la pratique. Ce sont des degrés qui sont subordonnés l’un à l’autre, et par lesquels la faiblesse de l’homme doit s’élever aux choses sublimes. Si l’on monte de l’une à l’autre, comme nous le disons, on peut arriver à la contemplation ; mais on n’y parviendra pas si l’on néglige le premier degré. C’est en vain qu’on aspire à contempler Dieu, si on ne s’éloigne pas de la contagion du vice : « Car l’esprit de Dieu s’éloignera de l’hypocrite, et n’habitera jamais un corps soumis aux péchés. » (Sag., I, 5.)

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III. Quod actualis perfectio duplici ratione subsistat.

Haec autem actualis perfectio duplici ratione subsistit. nam primus eius est modus, ut omnium natura uitiorum et curationis ratio cognoscatur. secundus, ut ita discernatur ordo uirtutum earumque perfectione mens nostra formetur, ut illis iam non uelut coacta et quasi uiolento imperio subiecta famuletur, sed tamquam naturali bono delectetur atque pascatur et arduam illam atque angustam uiam cum oblectatione conscendat. quo enim modo uel uirtutum rationem, qui secundus in actuali disciplina gradus est, uel rerum spiritalium et caelestium sacramenta, quae in theoriae gradu sublimiore consistunt, ualebit adtingere, qui naturam uitiorum suorum nec potuit intellegere nec enisus est exstirpare? consequenter enim pronuntiabitur progredi ad excelsiora non posse qui non euicerit planiora; multoque minus ea quae sunt extrinsecus adprehendet, quisque intellegere ea quae sibi sunt inserta non quiuerit. sciendum tamen duplici nobis laboris intentione sudandum in expellendis uitiis quam in uirtutibus adquirendis. et hoc non nostra capimus coniectura, sed illius sententia perdocemur qui solus opificii sui uires rationemque cognoscit. ecce, inquit, constitui te hodie super gentes et super regna, ut euellas, et destruas, et disperdas, et dissipes, et aedifices, et plantes. in expulsione enim noxiarum rerum quattuor esse necessaria designauit, id est euellere, destruere, disperdere, dissipare, in perficiendis uero uirtutibus et his quae ad iustitiam pertinent adquirendis aedificare tantummodo atque plantare. unde liquido patet difficilius conuelli atque eradicari inolitas corporis atque animae passiones quam spiritales extrui plantarique uirtutes.

3. La perfection de la science pratique consiste en deux choses : la première à connaître la nature de tous les vices et les moyens de les guérir ; la seconde à discerner l’ordre qui existe entre les vertus, et y former si parfaitement notre âme, qu’elle n’y obéisse pas de force et comme une esclave ; mais qu’elle s’y plaise et s’en nourrisse comme d’un bien qui lui est naturel, et qu’elle suive avec joie ce sentier si étroit et si difficile. Comment pourra-t-on arriver à la connaissance des vertus, qui est le second degré de la science pratique, et à la contemplation des choses célestes, qui est le degré le plus élevé de la théorie, si l’on ne comprend pas la nature de ses vices, et si l’on ne fait aucun effort pour les déraciner. Il est donc évident qu’il faut vaincre les obstacles les plus simples avant de s’élever à des choses plus difficiles, et que nous ne pouvons comprendre ce qui est au-dessus de nous, si nous ne comprenons pas ce qui est en nous-même. Mais il faut être persuadé qu’il est bien plus pénible de déraciner les vices que d’acquérir les vertus ; ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Créateur qui connaît bien les forces et la raison de ses créatures. « Voici, dit-il par son prophète, voici que je vous établis aujourd’hui sur les nations et les royaumes, afin que vous arrachiez, détruisiez, dispersiez, dissipiez, et que vous bâtissiez et plantiez. » (Jér., I, 10.) Quatre mots sont nécessaires pour exprimer la ruine des choses nuisibles : arracher, détruire, disperser et dissiper, tandis que pour acquérir la vertu et tout ce qui regarde la justice, il n’y en a que deux : édifier et planter. Ce qui prouve clairement qu’il est plus difficile d’arracher et de déraciner les mauvaises passions de notre corps et de notre âme, que d’y planter les racines et d’y bâtir l’édifice des vertus.

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IIII. Quod actualis uita erga multas professiones ac studia deriuetur.

Haec igitur πρακτική, quae duobus ut dictum est subsistit modis, erga multas professiones studiaque diuiditur. quidam enim summam intentionis suae erga heremi secreta et cordis constituunt puritatem, ut in praeteritis Heliam et Helisaeum nostrisque temporibus beatum Antonium aliosque eiusdem propositi sectatores familiarissime deo per silentium solitudinis cohaesisse cognoscimus. quidam erga institutionem fratrum et peruigilem coenobiorum curam omnem studii sui sollicitudinem dediderunt, ut nuper abbatem Iohannem, qui in uicinia ciuitatis cui nomen est Thmuis grandi coenobio praefuit, ac nonnullos eiusdem meriti uiros apostolicis etiam signis meminimus claruisse. quosdam xenodochii et susceptionis pium delectat obsequium, per quod etiam in praeteritis Abraham patriarcham et Loth domino placuisse et nuper beatum Macarium singularis mansuetudinis ac patientiae uirum, qui xenodochio ita apud Alexandriam praefuit, ut nulli eorum qui solitudinis secreta sectati sunt inferior sit credendus. quidam eligentes aegrotantium curam, alii intercessionem quae pro miseris atque obpressis inpenditur exsequentes aut doctrinae instantes aut elemosynam pauperibus largientes inter magnos ac summos uiros pro affectu suo ac pietate uiguerunt.

4. La pratique, qui consiste en deux choses principales, se partage ensuite en beaucoup d’applications particulières. Les uns recherchent les secrets du désert et la pureté du cœur, comme autrefois Élie et Élisée, et de notre temps, le bienheureux Antoine et tous ceux qui, à son exemple, vivent intimement unis à Dieu, dans le silence de la solitude. Les autres donnent tous leurs soins à réunir des religieux, et à diriger des monastères, comme l’abbé Jean, qui gouvernait le grand monastère voisin de la ville de Thmuis, comme beaucoup d’autres dont nous pouvons nous rappeler les vertus et les miracles dignes des Apôtres. Quelques-uns se sont consacrés à fonder des hospices, où ils exerçaient cette hospitalité qui a rendu Abraham et Loth si agréables à Dieu. Et nous avons vu, dans ces derniers temps, le bienheureux Macaire, homme d’une douceur et d’une patience si grandes, diriger l’hospice d’Alexandrie avec une telle vertu, qu’on ne doit pas le placer au-dessous des plus admirables solitaires. Quelques autres se sont dévoués aux soins des malades, au soulagement des malheureux et des opprimés, ou à l’instruction des ignorants, à l’assistance des pauvres ; et tous, par leur zèle et leur piété, peuvent être mis au nombre des grands hommes et des saints.

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V. De professionis adreptae perseuerantia.

Quapropter hoc unicuique utile atque conueniens est, ut secundum propositum quod elegit siue gratiam quam accepit summo studio ac diligentia ad operis arrepti perfectionem peruenire festinet et aliorum quidem laudans admiransque uirtutes nequaquam a sua quam semel elegit professione discedat, sciens secundum apostolum unum quidem esse corpus ecclesiae, multa autem membra, et habere eam donationes secundum gratiam quae nobis data est differentes, siue prophetiam secundum rationem fidei, siue ministerium in ministerio, siue qui docet in doctrina, siue qui exhortatur in exhortatione, qui tribuit in simplicitate, qui praeest in sollicitudine, qui miseretur in hilaritate. nec enim ulla membra aliorum sibi membrorum possunt ministeria uindicare, quia nec oculi manuum nec nares aurium utuntur officio, et idcirco non omnes apostoli, non omnes prophetae. non omnes doctores, non omnes gratiam habent curationum, non omnes linguis loquuntur, non omnes interpretantur.

5. Il est très-utile et très -important que chacun fasse tous ses efforts pour atteindre la perfection dans la position qu’il a choisie, ou que la grâce de Dieu lui a confiée ; et que, tout en admirant et en louant les vertus des autres dans des professions différentes, il ne sorte jamais de la sienne, sachant, comme l’enseigne l’Apôtre, « que l’Église n’est qu’un corps, mais qu’elle a plusieurs membres, et que tous ces membres ont des dons différents, selon la grâce qui nous a été donnée. Les uns ont reçu le don de prophétie, selon la règle de la foi ; les autres le ministère pour servir les autres, ou pour les instruire de la doctrine, ou pour les exhorter, ou pour les secourir avec simplicité, ou les consoler avec joie. » (Rom., XII, 4 et suiv.) Aucun membre ne peut usurper les fonctions des autres membres ; les yeux ne remplacent pas les mains, ni le nez les oreilles ; et de même « tous ne sont pas apôtres ; tous ne sont pas prophètes ; tous ne sont pas docteurs ; tous n’ont pas le don de guérir les malades, de parler toutes les langues ou d’interpréter les mystères. » (I Cor., XII, 29.)

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VI. De infirmorum mobilitate.

Solent enim hi qui necdum sunt in illa quam arripuerunt professione fundati, cum audierint quosdam in diuersis studiis ac uirtutibus praedicari, ita eorum laude succendi, ut imitari eorum protinus gestiant disciplinam: in quo inritos necessario inpendit conatus humana fragilitas. inpossibile namque est unum eundemque hominem simul uniuersis quas superius conprehendi fulgere uirtutibus. quas si quis uoluerit pariter affectare, in id incidere eum necesse est, ut dum omnes sequitur nullam integre consequatur magisque ex hac inmutatione ac uarietate dispendium capiat quam profectum. multis enim uiis ad deum tenditur, et ideo unusquisque illam quam semel arripuit inreuocabili cursus sui intentione conficiat, ut sit in qualibet professione perfectus.

6. Souvent, lorsque ceux qui ne sont pas encore affermis dans leur profession, entendent louer les vertus des autres dans des professions différentes, leur imagination s’enflamme et ils veulent aussitôt les suivre et les imiter ; mais la faiblesse humaine paralyse nécessairement tous leurs efforts. Il est impossible qu’une même personne acquière toutes les vertus dont nous venons de parler. Celui qui voudrait les posséder toutes s’exposerait, en y travaillant, à n’en obtenir aucune dans la perfection, et il perdrait beaucoup plus qu’il ne gagnerait à ces changements et à cette variété. Nous allons à Dieu par des voies différentes, et une fois que nous en avons choisi une, il faut la continuer avec persévérance, afin d’arriver à la perfection.

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VII. Exemplum castitatis quo docetur non omnia ab omnibus aemulanda.

Absque illo namque dispendio, quo feriri monachum diximus qui mobilitate mentis ad studia cupit transire diuersa, etiam hinc periculum mortis incurritur, quod nonnumquam recte quaedam ab aliis gesta malo ab aliis praesumuntur exemplo et quae nonnullis bene cesserant perniciosa ab aliis sentiuntur. nam ut quiddam exempli gratia proferamus, uelut si quis illam uiri illius imitari uirtutem uelit, quam solet abba Iohannes non ad imitationis formulam, sed tantummodo pro admiratione proferre: nam quidam ueniens ad praedictum senem habitu saeculari, cum ei quasdam frugum suarum primitias detulisset, ferocissimo quondam daemonio arreptum ibidem repperit. qui cum abbatis Iohannis obtestationes ac praecepta despiciens testaretur numquam se ad illius imperium de corpore quod obsederat migraturum, huius aduentu perterritus cum reuerentissima nominis illius inclamatione discessit. cuius tam euidentem gratiam senex non mediocriter admiratus eoque amplius obstupescens, quod eum habitu cerneret saeculari, coepit ab eo uitae ac professionis eius ordinem diligenter inquirere. cumque ille saecularem se atque uxorio uinculo conligatum esse dixisset, beatus Iohannes excellentiam uirtutis eius et gratiae mente pertractans quaenam illi esset conuersatio adtentius explorabat. ille se rusticum et cotidiano manuum opere uictum quaerere nec ullius boni esse se conscium testabatur, nisi quod numquam ante ad ruris opera mane exercenda procederet neque uespere domum reuerteretur, nisi in ecclesia pro cotidianae uitae commeatu largitori eius deo gratias rettulisset, neque se umquam de fructibus suis aliquid usurpasse, nisi prius deo primitias eorum ac decimas obtulisset, et numquam se boues suos per alienae messis transduxisse confinium, nisi eorum prius ora clausisset, ne uel parum damni per incuriam eius proximus sustineret. et cum haec quoque abbati Iohanni necdum ad conparationem tantae gratiae, qua eum sibi praelatum esse cernebat, idonea uiderentur atque ab eo, quidnam esset illud quod tantae gratiae meritis conferri posset, sciscitans scrutaretur, ille reuerentia tam sollicitae inquisitionis adstrictus uxorem se parentum ui imperioque conpulsum, cum profiteri monachum uellet, ante duodecim annos accepisse confessus est, quam nemine etiam nunc conscio sororis loco a se uirginem custodiri. quod factum cum audisset senex, tanta est admiratione permotus, ut coram ipso publice proclamaret non inmerito daemonem qui se despexerat illius non tolerasse praesentiam, cuius ipse uirtutem non solum in iuuentatis ardore, sed ne nunc quidem sine discrimine castitatis auderet adpetere. quod factum abbas Iohannes licet summa admiratione praetulerit, tamen neminem monachorum ut experiretur hortatus est, sciens multa recte ab aliis gesta magnam aliis imitantibus intulisse perniciem nec usurpari ab omnibus posse quod paucis dominus speciali munere contulisset.

7. Outre le tort que causerait à un religieux cette inconstance qui lui ferait poursuivre tant de choses, il y aurait encore un danger considérable ; car ce qui sanctifie les uns perd souvent ceux qui veulent les imiter par présomption ; ce qui réussit aux uns est pernicieux aux autres. Combien ne s’exposerait pas, par exemple, celui qui voudrait imiter la vertu de cet homme, dont l’abbé Jean parle à ses religieux, non pour le faire imiter, mais seulement admirer. Ce saint abbé vit un jour un homme habillé en séculier, qui venait lui offrir les prémices de sa récolte. Il y avait en même temps, près de sa cellule, un possédé du démon d’une violence extrême, qui avait résisté à tous les exorcismes de l’abbé Jean, et qui avait déclaré qu’il n’obéirait jamais à ses ordres. A peine l’homme qui portait des fruits fut-il arrivé, que le possédé fut saisi d’une grande crainte, et s’enfuit en prononçant son nom avec un profond respect. L’abbé Jean fut très-étonné d’un miracle si évident ; sa surprise augmentait en considérant cet homme, dont l’extérieur était très-simple, et il se mit à l’interroger sur son genre de vie et sa profession. Cet homme lui répondit qu’il était séculier, et dans les liens du mariage. Mais l’abbé Jean, toujours frappé du miracle dont il avait été témoin, poursuivit ses demandes, et cet homme lui dit qu’il vivait à la campagne, du travail de ses mains, et qu’il ne se connaissait aucune vertu. Tous les matins seulement, avant de commencer son ouvrage, et le soir avant de rentrer à la maison, il entrait à l’église pour remercier Dieu de lui donner son pain de chaque jour. Il ne touchait jamais à ses récoltes avant d’en offrir au Seigneur les prémices et la dîme, et il ne conduisait pas ses bœufs à travers les moissons des autres, avant de leur avoir lié la bouche, dans la crainte de faire, par sa négligence, tort au prochain en la moindre chose. Ces détails n’expliquaient pas à l’abbé Jean le miracle qu’il avait vu, et comme il insistait toujours, le pauvre laboureur finit par lui avouer la vérité. Il avait voulu se faire solitaire, mais ses parents l’avaient forcé à se marier, et depuis onze ans, sans jamais l’avoir dit à personne, il vivait avec sa femme comme avec une sœur, en respectant sa virginité.

Le saint abbé, à cet aveu, fut rempli d’admiration, et ne put s’empêcher de dire, devant ce laboureur, qu’il comprenait bien que le démon qui lui avait résisté, n’eût pas supporté sa présence ; car il ne croyait pas lui-même pouvoir, sans danger, prétendre à une pareille vertu, non-seulement dans l’ardeur de la jeunesse, mais encore dans la chasteté de son grand âge. L’abbé Jean admira toujours beaucoup ce fait, mais sans en proposer jamais l’imitation à aucun solitaire ; il savait bien que ce qui réussit aux uns peut quelquefois perdre les autres, et que tous ne doivent pas prétendre à des grâces que Dieu réserve à quelques-uns.

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VIII. De spiritali scientia.

Sed ad expositionem scientiae de qua sumptum est sermonis exordium reuertamur. itaque sicut superius diximus πρακτικὴ erga multas professiones ac studia deriuatur, θεωρητικὴ uero in duas diuiditur partes, id est in historicam interpretationem et intellegentiam spiritalem. unde etiam Salomon cum ecclesiae multiformem gratiam enumerasset, adiecit: omnes enim qui apud eam sunt uestiti sunt dupliciter. spiritalis autem scientiae genera sunt tria, tropologia, allegoria, anagoge, de quibus in Prouerbiis ita dicitur: tu autem describe tibi ea tripliciter super latitudinem cordis tui. itaque historia praeteritarum ac uisibilium agnitionem conplectitur rerum, quae ita ab apostolo replicatur: scriptum est enim quia Abraham duos filios habuit, unum de ancilla et alterum de libera, sed qui de ancilla, secundum carnem natus est: qui autem de libera, per repromissionem. ad allegoriam autem pertinent quae sequuntur, quia ea quae in ueritate gesta sunt alterius sacramenti formam praefigurasse dicuntur. haec enim, inquit, sunt duo testamenta, unum quidem de monte Sina, in seruitutem generans, quod est Agar. Sina enim mons est in Arabia, qui conparatur huic quae nunc est Hierusalem et seruit cum filiis suis. anagoge uero de spiritalibus mysteriis ad sublimiora quaedam et sacratiora caelorum secreta conscendens ab apostolo ita subicitur: quae autem sursum est Hierusalem libera est, quae est mater nostra, scriptum est enim: laetare sterilis quae non paris, erumpe et clama quae non parturis, quoniam multi filii desertae magis quam eius quae habet uirum. tropologia est moralis explanatio ad emundationem uitae et instructionem pertinens actualem, uelut si haec eadem duo testamenta intellegamus πρακτικὴν et theoreticam disciplinam uel certe si Hierusalem aut Sion animam hominis uelimus accipere secundum illud: lauda Hierusalem dominum: lauda deum tuum Sion. igitur praedictae quattuor figurae in unum ita, si uolumus, confluunt, ut una atque eadem Hierusalem quadrifarie possit intellegi: secundum historiam ciuitas Iudaeorum, secundum allegoriam ecclesia Christi, secundum anagogen ciuitas dei illa caelestis, quae est mater omnium nostrum, secundum tropologiam anima hominis, quae frequenter hoc nomine aut increpatur aut laudatur a domino, de his quattuor interpretationum generibus beatus apostolus ita dicit: nunc autem, fratres, si uenero ad uos linguis loquens, quid uobis prodero, nisi uobis loquar aut in reuelatione aut in scientia aut in prophetia aut in doctrina? reuelatio namque ad allegoriam pertinet, per quam ea quae tegit historica narratio spiritali sensu et expositione reserantur: ut uerbi gratia si illud aperire temptemus, quemadmodum patres nostri omnes sub nube fuerint, et omnes in Moysi baptizati sint in nube et in mari, et quemadmodum omnes eandem spiritalem escam manducauerint et eundem spiritalem de consequenti petra biberint potum, petra autem erat Christus. quae expositio praefigurationi corporis et sanguinis Christi quem cotidie sumimus conparata allegoriae continet rationem. scientia uero, quae similiter ab apostolo memoratur, tropologia est, qua uniuersa quae ad discretionem pertinent actualem utrum utilia uel honesta sint prudenti examinatione discernimus: ut est illud, cum apud nosmet ipsos iudicare praecipimur utrum deceat mulierem non uelato capite orare deum. quae ratio ut dictum est moralem continet intellectum. item prophetia, quam tertio apostolus intulit loco, anagogen sonat, per quam ad inuisibilia ac futura sermo transfertur, ut est illud: nolumus autem ignorare uos, fratres, de dormientibus, ut non contristemini sicut et ceteri qui spem non habent. si enim credimus quoniam Christus mortuus est et resurrexit, ita et deus eos qui dormierunt per Iesum adducet cum eo. hoc enim uobis dicimus in uerbo domini, quoniam nos qui uiuimus in aduentu domini non praeueniemus eos qui dormierunt in Christo, quoniam ipse dominus in iussu, in uoce archangeli et in tuba dei descendet de caelo, et mortui qui in Christo sunt resurgent primo. qua exhortationis specie anagoges figura praefertur. doctrina uero simplicem historicae expositionis ordinem pandit, in qua nullus occultior intellectus nisi qui uerbis resonat continetur, sicut est illud: tradidi enim uobis in primis, quod et accepi, quoniam Christus mortuus est pro peccatis nostris secundum scripturas, et quia sepultus est, et quia surrexit tertia die, et quia uisus est Cephae, et: misit deus filium suum, factum ex muliere, factum sub lege, ut eos qui sub lege erant redimeret, siue illud: audi Israhel, dominus deus tuus dominus unus est.

8. Mais revenons à la science dont nous avons parlé en commençant. La pratique, comme nous l’avons dit, s’applique à des états nombreux et différents. La théorie comprend seulement deux choses : l’interprétation historique des saintes Écritures et l’intelligence du sens spirituel. Aussi Salomon, après avoir énuméré les différentes formes de la grâce dans l’Église, ajoute « Tous ceux qui lui appartiennent ont un double vêtement. » (Prov., XXXI, 21.) Le sens spirituel des Écritures se divise en trois : le sens tropologique, le sens allégorique, le sens anagogique, selon ce que disent les Proverbes : « Écrivez ces choses de trois manières sur l’étendue de votre cœur. » (Prov., XXII, 20.)

L’histoire est la connaissance des choses visibles et passées. L’Apôtre parle historiquement, lorsqu’il dit : « Il est écrit qu’Abraham eut deux fils, l’un de l’esclave, l’autre de la femme libre. Celui qui est né de l’esclave est né selon la chair ; celui qui est né de la femme libre est né selon la promesse. » (Galat., IV, 22.) Mais ce qui suit appartient au sens allégorique, parce que l’Apôtre y montre que ce qui est arrivé réellement, est la figure d’un autre mystère : « Ce sont là, dit-il, les deux testaments : l’un vient du mont Sinaï, qui enfante dans la servitude, comme Agar. Le Sinaï, en effet, est une montagne d’Arabie, qui est comparée à la montagne de Jérusalem de maintenant, et qui sert avec ses enfants. »

L’Apôtre passe ensuite au sens anagogique, en s’élevant de ce sens spirituel à un sens plus sublime, et jusqu’aux secrets du royaume des cieux : « Mais la Jérusalem céleste est libre, et c’est elle qui est notre mère ; car il est écrit : Réjouissez-vous, stérile, qui n’avez pas d’enfants ; levez-vous, et criez, vous qui n’enfantez pas ; car la femme abandonnée a plus d’enfants que celle qui a un mari. » (Gal., IV, 25.)

Le sens tropologique est l’explication morale que l’on applique à la correction des mœurs et à l’enseignement de la vie présente, comme si, par ces deux testaments, nous entendions la règle de la pratique et de la théorie, et par Jérusalem et Sion, l’âme de l’homme, selon cette parole : « Loue le Seigneur, Jérusalem ; Sion, loue le Seigneur, ton Dieu. » (Ps. CXLVII, 12.) Nous voyons donc qu’on peut tirer quatre sens d’une même chose, et que Jérusalem peut être comprise de quatre manières. Dans le sens historique c’est la cité des Juifs ; dans le sens allégorique, l’Église du Christ ; dans le sens anagogique, la patrie céleste, qui est notre mère à tous, et dans le sens tropologique, l’âme de l’homme, que souvent Dieu blâme ou loue, en la désignant par ce nom. L’Apôtre parle de ces quatre interprétations, lorsqu’il dit : « Et maintenant, mes frères, quand je viens à vous, en parlant toutes les langues, à quoi cela vous servirait-il, si je ne vous instruisais pas par révélation, par science, par prophétie ou par doctrine. » (I. Cor., XIV, 6.) La révélation se rapporte à l’allégorie, puisqu’elle explique spirituellement, et découvre le sens caché sous la lettre de l’histoire. Si nous voulions comprendre, par exemple, ces paroles : « Nos pères ont été sous la nue, et tous ont été baptisés par Moïse, dans la nue et dans la mer ; tous ont mangé une nourriture spirituelle, et tous buvaient un breuvage spirituel qui venait de la pierre ; et cette pierre était le Christ » (I Cor., X, 1), il faudrait y voir une allégorie qui figure le corps et le sang de Jésus-Christ, que nous prenons tous les jours.

La science dont parle l’Apôtre regarde la tropologie ou la morale qui nous fait discerner des choses présentes, et choisir avec prudence celles qui sont utiles et honnêtes ; comme lorsqu’il nous dit « de juger nous-même s’il convient qu’une femme prie Dieu, la tête découverte. » (I Cor., XI, 6.) Ce qui n’a, comme on le voit, qu’un sens moral. La prophétie que l’Apôtre cite en troisième lieu, se rapporte au sens anagogique qui regarde les choses invisibles et futures. Il est dit, par exemple : « Nous ne voulons pas, mes frères, que vous ignoriez ce qui regarde ceux qui sont dans le sommeil de la mort, et que vous vous affligiez comme ceux qui n’ont pas d’espérance ; car si nous croyons que Jésus est mort, et qu’il est ressuscité, de même Dieu ressuscitera avec, et par Jésus-Christ, ceux qui sont morts. Nous vous le déclarons comme l’ayant appris du Seigneur ; nous qui vivons et qui sommes réservés pour son avénement, nous ne préviendrons pas ceux qui sont déjà morts ; car au commandement et à la voix de l’archange, au son de la trompette de Dieu, le Seigneur descendra du ciel, et ceux qui sont morts dans le Christ ressusciteront les premiers. » (I Thess., IV, 13.) Cette exhortation est anagogique.

La doctrine est la simple exposition de l’histoire, sans y joindre un sens plus caché que la lettre ne l’exprime. Comme lorsque saint Paul dit : « Je vous ai enseigné en premier lieu ce que j’ai appris moi-même : que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures ; qu’il a été enseveli, qu’il est ressuscité le troisième jour, et qu’il a été vu par Pierre. » (I Cor., XV, 4.) « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et assujetti à la loi, afin qu’il rachetât ceux qui étaient sous la loi. » (Galat., IV, 4.) Et encore : « Écoute, Israël ; le Seigneur, ton Dieu, est seul Dieu. » (Deut., VI, 3.)

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VIIII. Quod de actuali scientia proficiatur ad spiritalem.

Quapropter si uobis curae est ad spiritalis scientiae lumen non inanis iactantiae uitio, sed emundationis gratia peruenire, illius primum beatitudinis cupiditate flammamini de qua dictum est: beati mundo corde, quoniam ipsi deum uidebunt, ut etiam ad illam de qua angelus ad Danihelem ait peruenire possitis: qui autem docti fuerint, fulgebunt sicut splendor firmamenti: et qui ad iustitiam erudiunt multos, quasi stellae in perpetuas aeternitates, et in alio propheta: inluminate uobis lumen scientiae dum tempus est. tenentes itaque illam quam habere uos sentio diligentiam lectionis omni studio festinate actualem, id est ethicam quam primum ad integrum conprehendere disciplinam. absque hac namque illa quam diximus theoretica puritas non potest adprehendi, quam hi tantum qui non aliorum docentum uerbis, sed propriorum actuum uirtute perfecti sunt post multa operum ac laborum stipendia iam quasi in praemio consequuntur. non enim a meditatione legis intellegentiam, sed de fructu operis adquirentes cum psalmographo canunt: a mandatis tuis intellexi, et excoctis passionibus uniuersis fiducialiter dicunt: psallam, et intellegam in uia inmaculata. ille enim psallens intelleget quae canuntur, qui in uia inmaculata gressu puri cordis innititur. et idcirco si scientiae spiritalis sacrum in corde uestro uultis tabernaculum praeparare, ab omnium uos uitiorum contagione purgate et curis saeculi praesentis exuite. inpossibile namque est animam, quae mundanis uel tenuiter distentionibus occupatur, donum scientiae promereri uel generatricem spiritalium sensuum aut tenacem sacrarum fieri lectionum. obseruate igitur in primis, et maxime tu, Iohannes, cui magis ad custodienda haec quae dicturus sum aetas adhuc adulescentior suffragatur, ne studium lectionis ac desiderii tui labor uana elatione cassetur, ut indicas summum ori tuo silentium. hic est enim primus disciplinae actualis ingressus, ut omnium seniorum instituta atque sententias intento corde et quasi muto ore suscipias ac diligenter in pectore tuo condens ad perficienda ea potius quam ad docenda festines. ex hoc enim cenodoxiae perniciosa praesumptio, ex illo autem fructus spiritalis scientiae pullulabunt. nihil itaque in conlatione seniorum proferre audeas, nisi quod interrogare te aut ignoratio nocitura aut ratio necessariae cognitionis inpulerit, ut quidam uanae gloriae amore distenti pro ostentatione doctrinae ea quae optime norunt interrogare se simulant. inpossibile enim est eum, qui proposito adquirendae laudis humanae studio lectionis insistit, donum uerae scientiae promereri. nam qui hac passione deuinctus est, necesse est ut aliis quoque et maxime superbiae uitiis obligetur: et ita in actuali atque ethica congressione prostratus scientiam spiritalem quae ex ea nascitur minime consequetur. esto ergo per omnia citus ad audiendum, tardus autem ad loquendum, ne cadat in te illud quod notatur a Salomone: si uideris uirum uelocem in uerbis, scito quia spem habuit insipiens magis quam ille, nec quemquam uerbis docere praesumas quod opere ante non feceris. hunc enim nos ordinem tenere debere etiam exemplis suis dominus noster instituit, de quo ita dicitur: quae coepit Iesus facere et docere. caue igitur ne ante actum prosiliens ad docendum in illorum numero deputeris, de quibus in euangelio dominus ad discipulos loquitur: quae dicunt uobis seruate et facite, secundum opera uero eorum nolite facere: dicunt enim et non faciunt. alligant autem onera grauia et inportabilia et inponunt ea super umeros hominum, ipsi autem digito suo nolunt ea mouere. si enim ille qui unum mandatum minimum soluens docuerit sic homines, minimus uocabitur in regno caelorum, qui multa et maiora neglegens docere praesumpserit consequens profecto est ut non iam minimus in regno caelorum, sed in gehennae supplicio maximus habeatur. et ideo cauendum tibi est ne illorum ad docendum inciteris exemplis, qui peritiam disputandi ac sermonis afluentiam consecuti, quia possunt ea quae uoluerint ornate copioseque disserere, scientiam spiritalem possidere creduntur ab his qui uim eius et qualitatem discernere non nouerunt. aliud namque est facilitatem oris et nitorem habere sermonis et aliud uenas ac medullas caelestium intrare dictorum ac profunda et abscondita sacramenta purissimo cordis oculo contemplari, quod nullatenus humana doctrina nec eruditio saecularis, sed sola puritas mentis per inluminationem sancti spiritus possidebit.

9. C’est pourquoi, si vous avez un désir sincère d’acquérir la science spirituelle, non pour vous glorifier, mais pour purifier votre vie, passionnez-vous pour cette béatitude de l’Évangile : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur ; car ils verront Dieu » (S. Matth., V, 8), afin d’arriver à cette science, dont l’ange parle à Daniel : « Ceux qui seront instruits brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui apprendront la justice aux autres, seront comme des astres pendant toute l’éternité. » (Dan., XII, 3.) Et il est dit dans une autre prophétie : « Faites briller pour vous la lumière de la science, tandis que vous en avez le temps. » (Osée, X, 12.)

Comme je remarque en vous une grande ardeur pour l’étude, hâtez-vous d’acquérir cette science pratique de la morale qui règle toute la vie. Sans elle on ne peut parvenir à cette pureté de la contemplation que ne donnent pas l’enseignement et les longs discours, mais qui est la récompense de nos efforts et de nos bonnes actions. Ce n’est pas par la méditation, mais par les œuvres, qu’on acquiert l’intelligence de la loi, et qu’on peut chanter avec le Psalmiste : « Vos commandements m’ont donné l’intelligence. » (Ps. CXVIII, 95.) Ceux qui se sont purifiés de leur passion peuvent dire avec confiance : « Je chanterai et je comprendrai dans une voie sans souillure. » (Ps. C, 2.) Celui-là seulement comprend ce qu’il chante, qui marche sans souillure dans la pureté de son cœur. Si vous voulez donc préparer dans vos cœurs un sanctuaire à cette science spirituelle, purifiez-le d’abord de la contagion du vice, et dépouillez-vous de tous les soins de ce monde ; car il est impossible que l’âme qui est distraite, même légèrement, par les choses de la terre, puisse obtenir le don de la science, pénétrer les sens élevés, et profiter de ses saintes lectures.

Appliquez-vous donc d’abord, vous surtout, Cassien, à qui votre jeunesse doit rendre plus difficile l’observation de mes avis, appliquez-vous, si vous voulez que vos lectures et votre ardeur pour le travail ne soient pas stériles, à vous imposer à vous-même un grand silence. C’est le premier pas à faire dans la voie de la pratique. N’est-il pas dit : « Tout le travail de l’homme est à régler sa bouche ? » (Ecclés., VI, 7.) Pour bien écouter les enseignements des anciens, il faut savoir les écouter de tout cœur et en silence, les retenir avec soin dans son âme, et se hâter beaucoup plus de les pratiquer que de les enseigner aux autres ; car, en enseignant ces vérités, on s’expose à la vaine gloire ; mais en les pratiquant, on en multiplie les fruits et l’intelligence. Aussi, dans les conférences avec les anciens, ne prenez la liberté de les interroger que pour leur demander ce qu’il vous est nuisible d’ignorer ou nécessaire de savoir, et ne faites pas comme ceux qui, par vaine gloire et pour montrer leur science, font des questions sur ce qu’ils savent très-bien.

Il est impossible que celui qui étudie pour acquérir les louanges des hommes, obtienne jamais le don de la vraie science ; car celui qui est maîtrisé par cette passion, est nécessairement l’esclave de plusieurs autres vices et de la vaine gloire surtout ; et s’il est vaincu dans la pratique, il obtiendra bien moins encore la science spirituelle qui en découle. « Soyez donc, en toute occasion, prompt à écouter et lent à parler » (Jac., I, 19), de peur qu’il ne vous arrive ce que dit Salomon : « Si vous voyez un homme prompt et léger dans ses paroles, sachez qu’il y a plus à espérer dans un insensé qu’en lui. » (Prov., XXIX, 20.) N’ayez pas la prétention d’enseigner aux autres ce que vous n’avez pas d’abord pratiqué vous-même. Suivez en cela l’exemple de Notre-Seigneur, dont il est dit : « Jésus commença à faire, puis à enseigner. » (Act., I, 1.) Prenez garde, si vous voulez enseigner avant de faire ce que vous dites, d’être du nombre de ceux dont le Christ parle à ses disciples dans l’Évangile : « Observez et faites ce qu’ils vous disent, mais n’imitez pas leurs exemples ; car ils disent, et ne font pas. Ils lient des fardeaux pesants et insupportables ; ils les mettent sur les épaules des hommes, mais eux, ne veulent pas les remuer du bout du doigt. » (S. Matth., XXIII, 9.) Si celui qui n’observera pas un des moindres préceptes qu’il aura enseigné aux autres, sera appelé le moindre dans le royaume des cieux (S. Matth., V, 19), celui qui aura négligé les préceptes nombreux et importants qu’il aura enseignés, sera, non pas le dernier dans le royaume des cieux, mais le premier dans les enfers.

Il faut donc éviter d’imiter ceux qui, ayant acquis une grande habileté et facilité de parole, passent pour posséder la science spirituelle qu’ils discutent avec éloquence, sans cependant pouvoir en comprendre les mystères. Car autre chose est de s’exprimer avec éloquence et facilité, autre chose est de pénétrer le sens des choses célestes et de contempler du regard d’un cœur pur les secrets qu’aucune doctrine, qu’aucun enseignement des hommes ne peut expliquer, mais que les âmes pures seules saisissent par la lumière du Saint-Esprit.

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X. De adprehendenda uerae scientiae disciplina.

Festinandum igitur tibi est, si ad ueram scripturarum uis scientiam peruenire, ut humilitatem cordis inmobilem primitus consequaris, quae te non ad illam quae inflat, sed ad eam quae inluminat scientiam caritatis consummatione perducat. inpossibile namque est inmundam mentem donum scientiae spiritalis adipisci. et idcirco omni cautione deuita, ne tibi per studium lectionis non scientiae lumen nec illa perpetua quae per inluminationem doctrinae promittitur gloria, sed instrumenta perditionis de adrogantiae uanitate nascantur. deinde hoc tibi est omnimodis enitendum, ut expulsa omni sollicitudine et cogitatione terrena adsiduum te ac potius iugem sacrae praebeas lectioni, donec continua meditatio inbuat mentem tuam et quasi in similitudinem sui formet, arcam quodammodo ex ea faciens testamenti, habentem scilicet in se duas tabulas lapideas, id est duplicis instrumenti perpetuam firmitatem: urnam quoque auream, hoc est memoriam puram atque sinceram, quae reconditum in se manna perpetua tenacitate conseruet, spiritalium scilicet sensuum et angelici illius panis perennem caelestemque dulcedinem: nec non etiam uirgam Aaron, id est summi uerique pontificis nostri Iesu Christi salutare uexillum, inmortalis memoriae semper uiriditate frondescens. haec namque est uirga quae posteaquam de Iesse radice succisa est uiuacius mortificata reuirescit. haec autem omnia duobus Cherubin, id est historicae et spiritalis scientiae plenitudine protegentur. Cherubin enim interpretatur scientiae multitudo: quae propitiatorium dei, id est placiditatem pectoris tui iugiter protegent et a cunctis spiritalium nequitiarum incursibus obumbrabunt. et ita mens tua non solum in arcam diuini testamenti, uerum etiam in regnum sacerdotale prouecta per indissolubilem puritatis affectum quodammodo absorta spiritalibus disciplinis illud inplebit pontificale mandatum, quod a legislatore ita praecipitur: et de sanctis non egredietur, ne polluat sanctuarium dei, id est cor suum, in quo iugiter habitaturum se dominus repromittit dicens: inhabitabo in eis et inter illos ambulabo. quamobrem diligenter memoriae conmendanda est et incessabiliter recensenda sacrarum series scripturarum. haec etenim meditationis iugitas duplicem nobis conferet fructum: primum quod, dum in legendis ac parandis lectionibus occupatur mentis intentio, necesse est ut nullis noxiarum cogitationum laqueis captiuetur: deinde quod ea, quae creberrima repetitione percursa, dum memoriae tradere laboramus, intellegere id temporis obligata mente non quiuimus, postea ab omnium actuum ac uisionum inlecebris absoluti praecipueque nocturna meditatione taciti reuoluentes clarius intuemur, ita ut occultissimarum sensuum, quos ne tenui quidem uigilantes opinatione percepimus, quiescentibus nobis et uelut soporis stupore demersis intellegentia reueletur.

10. Si vous voulez acquérir la science véritable des divines Écritures, hâtez-vous, avant tout, de vous affermir dans une humilité de cœur sincère, qui vous conduise, non pas à cette science qui enfle, mais à cette science qui éclaire dans la perfection de la charité.

Il est impossible à un esprit qui n’est pas pur d’acquérir le don de la science spirituelle. Évitez donc avec soin que vos études, au lieu de vous acquérir la lumière de la science et la gloire qui est promise à ceux qui l’obtiennent, ne deviennent des instruments de perdition par l’orgueil qu’elles feront naître.

Il faut ensuite faire tous vos efforts pour vous dégager de tous les embarras et de toutes les pensées de la terre, afin de vous livrer aux lectures saintes, avec assiduité et sans relâche, jusqu’à ce que cette méditation continuelle pénètre votre esprit et le transforme, pour ainsi dire, et le rende semblable à l’Arche d’alliance. Il renfermera aussi les deux Tables de pierre, symboles de la force éternelle de deux Testaments ; l’urne d’or, d’une mémoire pure et fidèle, qui contient toujours la douceur de la manne spirituelle et la nature céleste des vérités saintes, et enfin la verge d’Aaron qui nous représente l’étendard du salut, le signe du Souverain Pontife, Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont le souvenir reverdit toujours pour nous. Jésus-Christ est la verge qui, après avoir été coupée de la racine de Jessé, a reparu plus vivace que jamais.

Toutes ces choses doivent être protégées par les deux chérubins, c’est-à-dire par la plénitude de la science historique et spirituelle, car le mot chérubin signifie plénitude de science. Ces chérubins couvriront le propitiatoire de Dieu, c’est-à-dire qu’ils protégeront la paix de l’âme et la défendront contre les attaques des esprits de ténèbres. Et ainsi votre âme deviendra non-seulement l’arche du divin testament, mais encore un royaume sacerdotal par l’amour inaltérable de la pureté qui l’absorbera dans lès choses spirituelles et lui fera accomplir ce commandement que Dieu donnait aux prêtres par son législateur « Il ne sortira jamais des choses saintes pour ne pas souiller le sanctuaire de Dieu » (Lévit., XXI, 12), c’est-à-dire son cœur, dans lequel Dieu a promis d’habiter en disant : « J’habiterai en eux et je marcherai au milieu d’eux. » (Lévit., XXVI, 12.)

C’est pourquoi il faut lire sans cesse et confier à sa mémoire les saintes Écritures ; cette méditation continuelle produira un double fruit. D’abord, lorsque notre esprit sera occupé de ces lectures, il sera nécessairement délivré de toutes pensées mauvaises ; et ensuite si, pendant que notre mémoire travaille à retenir les saintes Écritures, nous n’arrivons pas toujours à les bien comprendre, plus tard, lorsque nous sommes débarrassés des choses extérieures et que nous les méditons dans le silence de la nuit, nous les pénétrons plus clairement et nous y découvrons des sens cachés que nous n’avions pas saisis pendant le jour et que Dieu nous révèle, même pendant notre sommeil.

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XI. De multiplici intellectu diuinarum scripturarum.

Crescente autem per hoc studium innouatione mentis nostrae etiam scripturarum facies incipiet innouari, et sacratioris intellegentiae pulchritudo quodammodo cum proficiente proficiet. pro capacitate enim humanorum sensuum earum quoque species coaptatur et uel terrena carnalibus uel diuina spiritalibus adparebit, ita ut hi, quibus antea uidebatur crassis quibusdam nebulis inuoluta, nec subtilitatem eius deprehendere nec fulgorem ualeant sustinere. sed ut hoc ipsum quod adstruere nitimur aliquo clarius pandatur exemplo, unum legis testimonium protulisse sufficiat, per quod etiam omnia praecepta caelestia secundum mensuram status nostri ad omne hominum genus probemus extendi, scriptum est in lege: non fornicaberis. hoc ab homine carnalium adhuc obscenitatum passionibus obligato secundum simplicem litterae sonum salubriter custoditur. ab eo autem qui iam ab hac actione lutulenta et inpuro discessit affectu necesse est id ipsum spiritaliter obseruari, ut scilicet non solum a caerimoniis idolorum, sed etiam ab omni superstitione gentilium et auguriorum atque ominum omniumque signorum et dierum ac temporum obseruatione discedat, uel certe ne quorundam uerborum aut nominum coniecturis, quae sinceritatem fidei nostrae polluunt, inplicetur. hac enim fornicatione etiam Hierusalem dicitur constuprata, quae fornicata est in omni colle sublimi, et sub omni ligno frondoso, et quam iterum dominus increpans per prophetam stent, inquit, et saluent te augures caeli, qui contemplabantur sidera, et subputabant menses, ut ex eis adnuntiarent uentura tibi. de qua fornicatione et alibi arguens eos dominus ait: spiritus fornicationis decepit eos, et fornicati sunt a deo suo. quisque uero a gemina hac fornicatione discesserit, habebit tertiam quam deuitet, quae in legis et Iudaismi superstitionibus continetur. de quibus apostolus dies, inquit, obseruatis et menses et tempora et annos, et iterum: ne tetigeris neque gustaueris neque contrectaueris. quae de superstitionibus legis dicta esse non dubium est, in quas si quis inciderit procul dubio moechatus a Christo ab apostolo non meretur audire: despondi enim uos uni uiro uirginem castam exhibere Christo, sed illud ad eum quod sequitur uoce eiusdem apostoli dirigetur: timeo autem ne sicut serpens seduxit Euam astutia sua, ita corrumpantur sensus uestri a simplicitate, quae est in Christo Iesu. quodsi inmunditiam huius quoque fornicationis effugerit, habebit quartam, quae haeretici dogmatis adulterio perpetratur. de qua idem beatus apostolus: ego scio quia post discessionem meam intrabunt lupi graues in uos, non parcentes gregi, et ex uobis ipsis exsurgent uiri loquentes peruersa, ut abducant discipulos post se. hanc etiam qui potuerit declinare, caueat ne subtiliore peccato in fornicationis uitium conlabatur, quae scilicet in cogitationum peruagatione consistit, quia omnis cogitatio non solum turpis, sed etiam otiosa et a deo quantulumcumque discedens a perfecto uiro inmundissima fornicatio deputatur.

11. Lorsque cette étude aura renouvelé notre cœur, la sainte Écriture commencera à nous apparaître sous une autre face, et sa beauté augmentera, à mesure que nous ferons des progrès ; car la sainte Écriture est comprise de chacun selon les dispositions où il se trouve. Elle paraît terrestre aux charnels et divine aux spirituels ; de sorte que ceux qui la voyaient d’abord enveloppée d’obscurité profonde, ne peuvent ensuite en admirer assez l’éclat et en supporter la lumière.

Pour mieux le comprendre, choisissons, comme exemple, un commandement de la loi qui nous montrera que tous les préceptes divins peuvent s’appliquer de plusieurs manières, selon la mesure de nos âmes. Il est écrit dans la loi : « Vous ne commettrez pas de fornication. » (Exod., XX, 14.) L’homme charnel, encore sujet à des passions honteuses, obéira utilement à la simple lettre de ce commandement ; mais celui qui se sera déjà dégagé de cette boue impure, devra l’observer d’une manière plus spirituelle. Non-seulement il s’éloignera du culte des idoles, mais il évitera toutes les superstitions des gentils, l’interprétation des augures, des signes, des jours et des moments, les conjectures qu’on tire des paroles et des noms, et qui souillent la pureté de notre foi. C’est de cette fornication que Jérusalem était coupable, lorsque le Prophète lui reproche d’avoir péché sur les collines élevées et à l’ombre des bois (Jérém., III, 1) ; et Dieu la reprend encore ainsi par son Prophète : « Qu’ils viennent maintenant et qu’ils te sauvent, ces augures du ciel qui considèrent les astres et qui calculent les mois pour t’annoncer les choses à venir. » (Isaïe, XLVII, 13.) Le Seigneur parle ailleurs de cette fornication lorsqu’il dit : « L’esprit de fornication les a trompés, et ils se sont éloignés de leur Dieu. » (Osée, IV, 12.)

Celui qui se sera éloigné de ces deux fornications, en évitera une troisième, qui consiste dans les superstitions des Juifs, dont l’Apôtre dit : « Vous observez les jours, les mois, les saisons et les années » (Gal., IV, 10) ; et encore : « On vous dit : Ne touchez pas à cela, n’y goûtez pas, ne vous en servez pas. » (Col., II, 21.) Il est certain qu’il s’agit dans ce texte des superstitions de la loi, et que celui qui les suit, se sépare du Christ et n’est pas digne d’entendre cette parole de l’Apôtre : « Je vous ai fiancés à un seul pour vous présenter au Christ comme une chaste vierge. » (II Cor., XI, 2.) Il devra plutôt prendre pour lui cette parole du même Apôtre : « Je crains pour vous que, comme le serpent a séduit Ève par sa malice, vos esprits ne soient corrompus et détournés de la simplicité qui est dans le Christ Jésus. » (Ibid., 3.)

Celui qui aura évité la souillure de cette fornication devra se préserver de la quatrième, qui est l’adultère de l’hérésie, dont l’Apôtre a dit : « Je sais qu’après mon départ, il viendra parmi vous des loups dévorants qui n’épargneront pas le troupeau, et qu’il s’élèvera, de votre sein même, des hommes qui diront des mensonges pour s’attirer des disciples. » (Act., XX, 29.)

Celui qui pourra échapper à ces fautes devra craindre une fornication plus subtile, qui consiste dans la légèreté et l’égarement des pensées ; car toute pensée non-seulement déshonnête, mais encore oiseuse qui éloigne de Dieu, est pour l’homme parfait une fornication très-coupable.

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XII. Interrogatio, quomodo possit ad obliuionem saecularium carminum perueniri.

Ad haec ego occulta primum conpunctione permotus ac deinde grauiter ingemescens: haec, inquam, omnia quae copiosissime digessisti maiora mihi intulerunt desperationis augmenta quam hactenus sustinebam: quippe cui praeter illas generales animae captiuitates, quibus non dubito infirmos quosque pulsari extrinsecus, speciale inpedimentum salutis accedit per illam quam tenuiter uideor adtigisse notitiam litterarum, in qua me ita uel instantia paedagogi uel continuae lectionis macerauit intentio, ut nunc mens mea poeticis illis uelut infecta carminibus illas fabularum nugas historiasque bellorum, quibus a paruulo primis studiorum inbuta est rudimentis, orationis etiam tempore meditetur, psallentique uel pro peccatorum indulgentia supplicanti aut inpudens poematum memoria suggeratur aut quasi bellantium heroum ante oculos imago uersetur, taliumque me phantasmatum imaginatio semper inludens ita mentem meam ad supernos intuitus adspirare non patitur, ut cotidianis fletibus non possit expelli.

12. L’ABBÉ GERMAIN. Vos paroles me troublent au fond de l’âme, et je ne puis m’empêcher de gémir ; car, mon père, ce que vous venez de si bien expliquer me décourage plus que jamais.

Outre les misères générales de l’âme qui tyrannisent sans doute tous les faibles, je trouve en moi un autre obstacle à mon salut ; c’est cette connaissance des lettres profanes. Quelque petite qu’elle soit, mes maîtres et mes lectures en ont tellement rempli mon esprit, qu’il est infecté de ces poésies frivoles et de ces récits de combats dont a été occupée ma jeunesse ; et lorsque je veux me livrer à la méditation ou à la prière et solliciter de Dieu le pardon de mes péchés, ma mémoire me rappelle les vers des poëtes ou les images des héros de la Fable ; et j’ai beau combattre ces fantômes qui remplissent mon imagination, mon âme ne peut s’élever à Dieu, malgré les larmes que je répands pour cela tous les jours.

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XIII. Responsio, quo pacto memoriae fucum possimus abluere.

Nesteros: De hac ipsa re, unde tibi purgationis maxima nascitur desperatio, citum satis atque efficax remedium poterit oboriri, si eandem diligentiam atque instantiam, quam te in illis saecularibus studiis habuisse dixisti, ad spiritalium scripturarum uolueris lectionem meditationemque transferre. necesse est enim mentem tuam tamdiu illis carminibus occupari, quamdiu sibi alia quae intra semet ipsam recolat simili studio et adsiduitate conquirat ac pro illis infructuosis atque terrenis spiritalia ac diuina parturiat. quae cum profunde alteque conceperit atque in illis fuerit enutrita, uel expelli priores sensim poterunt uel penitus aboleri. uacare enim cunctis cogitationibus humana mens non potest, et ideo quamdiu spiritalibus studiis non fuerit occupata, necesse est eam illis quae pridem didicit inplicari. quamdiu enim non habuerit quo recurrat et indefessos exerceat motus, necesse est ut ad illa quibus ab infantia inbuta est conlabatur eaque semper reuoluat quae longo usu ac meditatione concepit. ut ergo haec in te scientia spiritalis perpetua soliditate roboretur nec ea iam temporarie perfruaris sicut illi qui eam non suo studio, sed aliena relatione contingunt et uelut aerio ut ita dixerim odore percipiunt, sed ut sensibus tuis inuiscerata quodammodo et perspecta atque palpata condatur, illud omni obseruantia custodire te conuenit, ut etiamsi ea quae optime nosti forte audieris in conlatione proferri, non ex hoc quod tibi iam nota sint aspernanter fastidioseque suscipias, sed ea cordi tuo illa auiditate conmendes, qua debent desiderabilia salutis uerba uel auribus nostris indesinenter infundi uel de nostro iugiter ore proferri. quamuis enim adhibeatur sanctarum rerum crebra narratio, numquam tamen animae sitim uerae scientiae sustinenti satietas generabit horrorem, sed ea cotidie uelut noua ac desiderata suscipiens quanto frequentius hauserit, tanto auidius uel audiet uel loquetur et confirmationem potius perceptae scientiae ex eorum repetitione quam ullum ex frequenti capiet conlatione fastidium. euidens namque est tepidae ac superbae mentis indicium, si uerborum salutarium medicinam quamuis studio nimiae adsiduitatis ingestam fastidiose neglegenterque suscipiat: anima enim quae in satietate est fauis inludit, animae autem egenti etiam amara dulcia uidentur. si itaque haec diligenter excepta et in recessu mentis condita atque indicta fuerint taciturnitate signata, postea ut uina quaedam suaue olentia et laetificantia cor hominis, cum sensuum canitie et patientiae fuerint uetustate decocta, cum magna sui fragrantia de uase tui pectoris proferentur et tamquam perennis fons de experientiae uenis et inriguis uirtutum meatibus redundabunt fluentaque continua uelut de quadam abysso tui cordis effundent. eueniet namque in te illud, quod in Prouerbiis ad illum dicitur qui haec opere consummauit: bibe aquas de tuis uasis et de puteorum tuorum fonte. supereffluant tibi aquae de tuo fonte, in tuas autem plateas pertranseant aquae tuae, ac secundum Esaiam prophetam eris quasi hortus inriguus, et sicut fons aquarum, cuius non deficient aquae, et aedificabuntur in te deserta a saeculis: fundamenta generationis et generationis suscitabis: et uocaberis aedificator saepium, auertens semitas in quietem. illa enim tibi beatitudo proueniet quam idem propheta promittit: et non faciet dominus auolare a te ultra doctorem tuum: et erunt oculi tui uidentes praeceptorem tuum. et aures tuae audient uerbum post tergum monentis: haec uia, ambulate in ea neque ad dexteram neque ad sinistram. atque ita fiet ut non solum omnis directio ac meditatio cordis tui, uerum etiam cunctae euagationes atque discursus cogitationum tuarum sint tibi diuinae legis sancta et incessabilis ruminatio.

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13. L’ABBÉ NESTEROS. Ce qui vous fait craindre de ne pouvoir jamais acquérir la pureté du cœur, doit, au contraire, vous indiquer le moyen d’y parvenir. Cette application, cette ardeur que vous mettiez aux études profanes, il faut maintenant la mettre à la lecture et à la méditation des saintes Écritures. Votre esprit sera nécessairement tout occupé de ces poésies frivoles, aussi longtemps que vous ne les aurez point bannies par de nouvelles études, en remplaçant les choses mondaines et stériles par des pensées saintes et divines. Lorsque ces pensées auront pris racine dans votre âme et que vous en serez nourri les premières se dissiperont peu à peu et disparaîtront même tout à fait. L’esprit de l’homme ne peut être vide de pensées, et tant qu’il ne s’occupera pas de choses spirituelles, il sera nécessairement embarrassé de ce qu’il a appris auparavant. S’il n’a pas des sujets nouveaux auxquels il puisse recourir et s’appliquer, il faudra qu’il retombe sur les choses dont a été nourrie son enfance et qu’il a longtemps méditées. Aussi, pour que la science spirituelle s’affermisse en vous, et qu’elle ne soit point passagère, comme en ceux qui ne s’instruisent pas par eux-mêmes et qui écoutent seulement les enseignements des autres, comme on goûte des parfums emportés par le vent ; pour que cette science pénètre au fond de votre âme et y reste visible et ineffaçable, vous devez tenir compte de cette observation : lorsque, dans une conférence, vous entendez traiter un sujet que vous connaissez bien, gardez-vous d’écouter avec mépris ce que vous savez déjà ; mais recevez-le, au contraire, dans votre cœur avec cet empressement, ce respect qui est toujours dû à la parole de Dieu, soit que nous l’entendions, soit que nous l’annoncions nous-mêmes.

Quelque fréquente que puisse être la répétition des choses saintes, l’âme qui aura soif de la vraie science n’en sera jamais rassasiée et dégoûtée ; elles lui sembleront chaque jour plus nouvelles et plus désirables. Elle les écoutera et en parlera chaque jour avec une avidité plus grande ; et au lieu de s’ennuyer de ces répétitions, elle s’en servira pour se confirmer davantage dans les vérités qu’elle aura déjà acquises. Un signe évident de la tiédeur et de l’orgueil de l’âme, est d’avoir de l’indifférence et de l’ennui pour ces paroles si utiles à notre salut, parce qu’on les a étudiées déjà bien des fois. « L’âme qui est rassasiée, dit l’Écriture, méprise le rayon de miel ; mais l’âme qui est pauvre trouve doux ce qui est amer. » (Prov., XXVII, 7.) Si vous recueillez avec soin ces paroles, si vous les cachez au fond de votre âme et les méditez dans le silence, elles s’y perfectionneront dans la prudence et la patience, comme un vin généreux et parfumé qui réjouit le cœur de l’homme. Vous les répandrez ensuite comme une liqueur précieuse, elles couleront de votre expérience comme d’une fontaine qui verse sans cesse, en mille ruisseaux, ses eaux bienfaisantes.

Il arrivera ce que les Proverbes disent de ceux qui agissent ainsi : « Buvez l’eau de vos vases et de la source de vos fruits, que ces ruisseaux de votre fontaine coulent en abondance et qu’ils arrosent vos chemins. » (Prov., V, 15.) Isaïe dit encore : « Vous serez comme un jardin bien arrosé, comme une fontaine dont l’eau ne tarit jamais ; vous bâtirez pour des siècles dans votre solitude. Vous ferez naître des générations nombreuses, et l’on dira de vous, que vous élevez des barrières qui éloignent les pas des méchants. » (Isaïe, LVIII, 12.) Vous jouirez de ce bonheur que promet le Prophète : « Le Seigneur ne fera pas disparaître celui qui vous instruit, et vos yeux verront toujours votre maître ; vos oreilles entendront la parole qui criera derrière vous : Voici le chemin ; marchez-y sans vous détourner ni à droite, ni à gauche. » (Isaïe, XXX, 20.) Il arrivera ainsi que, non-seulement l’application et la méditation de votre cœur, mais encore les distractions et les écarts de votre pensée deviendront une étude sainte et continuelle de la loi divine.

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XIIII. Quod inmunda anima neque tradere neque percipere possit scientiam spiritalem.

Inpossibile est autem haec sicut praefati sumus inexpertum quemquam uel agnoscere uel docere. nam qui ne ad percipiendum quidem capax est, quomodo erit idoneus ad tradendum? de quibus tamen etiamsi aliquid docere praesumpserit, inefficax procul dubio et inutilis usque ad aures tantummodo audientium eius sermo perueniet, cor autem eorum penetrare non poterit inertia operum et infructuositate suae proditus uanitatis, quia non de thesauro bonae promitur conscientiae, sed de inani praesumptione iactantiae. inpossibile namque est inmundam animam, quantalibet desudauerit lectionis instantia, adipisci scientiam spiritalem. nemo enim in uas faetidum atque corruptum unguentum aliquod nobile aut mel optimum aut pretiosi quicquam liquoris infundit. facilius enim quamuis odoratissimum myrum semel horrendis inbuta faetoribus testa contaminat quam ut aliquid ex eo suauitatis aut gratiae ipsa concipiat, quia multo citius munda corrumpuntur quam corrupta mundantur. ita igitur et uas pectoris nostri, nisi prius fuerit ab omni faetidissima uitiorum contagione purgatum, non merebitur suscipere illud benedictionis unguentum de quo dicitur per prophetam: sicut unguentum in capite, quod descendit in barbam Aaron, quod descendit in oram uestimenti eius, nec illam scientiam spiritalem et eloquia scripturarum quae dulciora sunt super mel et fauum inpolluta seruabit. quae enim participatio iustitiae cum iniquitate? aut quae societas luci cum tenebris? quae autem conuentio Christi ad Beliar?

14. Il est impossible, comme nous l’avons dit, de pouvoir, sans expérience, comprendre et enseigner ces choses. Comment celui qui est incapable de les concevoir serait-il capable de les communiquer ! S’il ose en parler, sa parole sera stérile ; elle parviendra aux oreilles de ses auditeurs, mais elle ne pénètrera pas jusqu’à leur cœur, parce qu’elle n’est pas soutenue d’œuvres saintes et qu’elle ne sort pas du trésor d’une bonne conscience, mais de l’enflure d’une vaine gloire.

Une âme impure, malgré tous ses efforts, n’acquerra jamais une science spirituelle véritable. Personne ne met dans un vase empesté un parfum, un miel excellent, ou une liqueur précieuse ; car il est bien plus facile à la mauvaise odeur du vase de gâter le parfum, qu’au parfum d’embaumer le vase ; les choses pures se corrompent bien plus vite que les choses corrompues ne se purifient. Ainsi donc si le vase de notre cœur n’est pas avant tout purifié de la contagion du vice, il ne sera pas digne de garder le parfum de bénédiction que le Prophète compare au parfum qui descend de la tête sur la barbe d’Aaron et qui coule sur les bords de son vêtement (Ps. CXXXII, 2) ; il ne conservera pas intacte cette science spirituelle, ces paroles de l’Écriture qui sont plus douces que le miel et son rayon : « Car quel rapport entre la justice et l’iniquité, quelle société entre la lumière et les ténèbres, quelle alliance entre le Christ et Bélial. » (II Cor., VI, 15.)

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XV. Obiectio de eo, quod multi inmundi scientiam habeant et sancti non habeant.

Germanus: Definitio ista nequaquam uidetur nobis ueritate fulciri aut probabili ratione subnixa. cum enim omnes qui fidem Christi aut nequaquam suscipiunt aut inpia dogmatum prauitate corrumpunt inmundi cordis esse manifestum sit, quomodo multi Iudaeorum atque haereticorum uel etiam catholicorum, qui diuersis uitiis inuoluuntur, perfectam scripturarum scientiam consecuti de spiritalis doctrinae magnitudine gloriantur, et e contra sanctorum uirorum innumera multitudo, quorum cor ab omni peccatorum contagione purgatum est, simplicis fidei pietate contenta profundioris scientiae ignorat arcana? quemadmodum ergo stabit ista sententia, quae scientiam spiritalem soli cordis tribuit puritati?

15. L’ABBÉ GERMAIN. Je vous avoue que ce que vous venez de dire ne nous paraît pas entièrement conforme à la vérité et appuyé sur des raisons assez plausibles. Car il est évident que ceux qui rejettent la foi du Christ ou qui la corrompent par des dogmes impies, n’ont pas le cœur pur ; et cependant beaucoup de juifs, d’hérétiques et même de catholiques abandonnés à différents vices, possèdent une science parfaite des saintes Écritures et se glorifient de leurs connaissances et de leurs lumières, tandis qu’une foule de saints religieux, qui ont le cœur pur, se contentent de la simplicité de la foi et ignorent les secrets de la science. Comment croire alors que la science spirituelle n’est accordée qu’à la pureté du cœur ?

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XVI. Responsio, eo quod mali scientiam ueram habere non possint.

Nesteros: Haud recte uirtutem definitionis explorat qui non omnia diligenter prolatae sententiae uerba perpendit. praediximus namque huiusmodi homines disputandi tantum habere peritiam et elocutionis ornatum, ceterum scripturarum uenas et arcana spiritalium sensuum intrare non posse, etenim uera scientia non nisi a ueris dei cultoribus possidetur, quam is utique non habet populus cui dicitur: audi popule stulte, qui non habes cor: qui habentes oculos non uidetis: et aures, et non auditis, et iterum: quia tu scientiam reppulisti, et ego repellam te ne mihi sacerdotio fungaris. cum enim in Christo omnes thesauri sapientiae et scientiae absconditi esse dicantur, quomodo is, qui Christum inuenire contempsit aut inuentum sacrilego ore blasphemat aut certe catholicam fidem inmundis operibus polluit, ueram scientiam adsecutus esse credendus est? spiritus enim dei effugiet fictum, nec habitat in corpore subdito peccatis. non ergo alias ad scientiam spiritalem nisi hoc ordine peruenitur, quem unus prophetarum eleganter expressit: seminate uobis ad iustitiam, metite spem uitae, inluminate uobis lumen scientiae. primum ergo seminandum nobis est ad iustitiam, hoc est ut actualem perfectionem operibus iustitiae propagemus, deinde metenda nobis est spes uitae, id est uirtutum spiritalium fructus expulsione uitiorum carnalium congregandi: et ita inluminare nobis lumen scientiae poterimus. quem ordinem etiam psalmographus teneri debere decernit dicens: beati inmaculati in uia: qui ambulant in lege domini. beati, qui scrutantur testimonia eius. non enim prius dixit: beati, qui scrutantur testimonia eius et postea intulit: beati inmaculati in uia, sed prius inquit: beati inmaculati in uia, per hoc euidenter ostendens neminem recte posse ad perscrutanda dei testimonia peruenire, nisi prius per actualem conuersationem in uia Christi inmaculatus incedat. hi ergo quos dixistis non istam quam inmundi habere non possunt, sed ψευδώνυμον, hoc est falsi nominis scientiam possident, de qua beatus apostolus, o, inquit, Timothee, depositum custodi, deuitans profanas uocum nouitates et obpositiones falsi nominis scientiae, quod in Graeco dicitur τὰς ἀντιθέσεις τῆς ψευδωνύμου γνώσεως. de istis ergo qui imaginem quandam scientiae uidentur adquirere, uel de his qui cum sacrorum uoluminum lectioni ac memoriae scripturarum diligenter insistant, carnalia tamen uitia non relinquunt, in Prouerbiis eleganter exprimitur: sicut inauris aurea in naribus suis, ita mulieri male moratae species. quid enim prodest quempiam ornamentum eloquiorum caelestium et illam pretiosissimam scripturarum speciem consequi, si eam lutulentis operibus uel sensibus inhaerendo quasi inmundissimam terram subigendo confringat aut caenosis libidinum suarum polluat uolutabris? fiet enim, ut id quod recte utentibus decori esse consueuit non solum istos ornare non possit, uerum etiam maioris caeni conluuione sordescat. ex ore enim peccatoris non est pulchra laudatio, cui dicitur per prophetam: quare tu enarras iustificationes meas, et adsumis testamentum meum per os tuum? de huiusmodi animabus, quae nequaquam stabiliter timorem domini possidentes (de quo dicitur: timor domini disciplina et sapientia est) scripturarum adquirere sensum de iugi earum meditatione conantur, satis proprie in Prouerbiis memoratur: ut quid fuerunt diuitiae insipienti? possidere enim sapientiam excors non poterit. in tantum uero ab illa eruditione saeculari, quae carnalium uitiorum sorde polluitur, uera haec et spiritalis scientia submouetur, ut eam in nonnullis elinguibus ac paene inlitteratis sciamus nonnumquam admirabiliter uiguisse. quod in apostolis multisque etiam sanctis uiris euidentissime conprobatur, qui non inani foliorum dilatabantur luxuria, sed ueris spiritalis scientiae fructibus curuabantur: de quibus in Actibus apostolorum scriptum est: uidentes autem Petri constantiam et Iohannis, et conperto quod homines essent sine litteris et idiotae, admirabantur. et idcirco si tibi curae est ad eius inmarcescibilem fragrantiam peruenire, cunctis primum conatibus elabora, ut a domino puritatem castitatis obtineas. nullus enim in quo adhuc carnalium passionum et maxime fornicationis dominatur affectus spiritalem poterit scientiam possidere. in corde enim bono requiescet sapientia, et: qui timet dominum, inueniet scientiam cum iustitia. hoc autem quo praediximus ordine ad spiritalem scientiam perueniri etiam beatus apostolus docet. nam cum uniuersarum uirtutum suarum non solum catalogum texere, uerum etiam ordinem earum uellet exponere, ut quae quam sequeretur uel quae quam parturiret exprimeret, post aliquanta intulit dicens: in uigiliis, in ieiuniis, in castitate, in scientia, in longanimitate, in suauitate, in spiritu sancto, in caritate non ficta. qua coniugatione uirtutum euidentissime nos uoluit erudire de uigiliis atque ieiuniis ad castitatem, de castitate ad scientiam, de scientia ad longanimitatem, de longanimitate ad suauitatem, de suauitate ad spiritum sanctum, de spiritu sancto ad caritatis non fictae praemia perueniri. cum igitur hac disciplina atque hoc ordine tu quoque perueneris ad scientiam spiritalem, habebis procul dubio sicut diximus non sterilem nec inertem, sed uiuidam fructuosamque doctrinam, semenque salutaris uerbi, quod a te fuerit audientium cordibus conmendatum, subsequens spiritus sancti imber largissimus fecundabit ac secundum id quod propheta pollicitus est dabitur pluuia semini tuo, ubicumque seminaueris in terra: et panis frugum terrae tuae erit tibi uberrimus, et pinguis.

16. L’ABBé NESTEROS. On ne comprend pas bien une proposition, lorsqu’on n’examine pas avec soin tout ce qu’elle renferme. Nous avons dit que ces personnes pouvaient discourir habilement et avec élégance sur les saintes Écritures, mais qu’elles ne pouvaient en pénétrer les sens profonds et les mystères. La science véritable n’est possédée que par les vrais adorateurs de Dieu, et ne se trouve pas dans cette foule dont il est dit : « Écoute, peuple insensé qui n’a pas de cœur ; tu as des yeux, et tu ne vois pas ; des oreilles, et tu n’entends pas » (Jérémie, V, 21) ; et encore : « Parce que tu as rejeté la science, je te rejetterai aussi, et tu ne rempliras pas les fonctions de mon sacerdoce » (Osée, IV, 10) ; car « tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés dans le Christ. » (Coloss., II, 3.) Comment donc celui qui aura négligé de trouver le Christ, qui aura blasphémé, après l’avoir trouvé, ou qui aura souillé sa foi par des fautes, pourrait-il acquérir la vraie science ; puisque « l’esprit de Dieu fuit les pratiques hypocrites, et ne peut habiter dans un corps soumis au péché. » (Sag., I, 5.) On ne parvient jamais à la science spirituelle sans suivre cette règle qu’un prophète exprime si bien : « Semez pour vous la justice ; moissonnez l’espérance de la vie ; éclairez-vous des lumières de la science. » (Osée, X, 12.) Il faut d’abord semer pour nous la justice, c’est-à-dire travailler à notre perfection par des œuvres de justice. Il faut ensuite moissonner l’espérance de la vie, c’est-à-dire recueillir les fruits des vertus spirituelles, après avoir éloigné tous les vices de la chair, et nous pourrons ainsi nous éclairer de la lumière de la science.

Le Psalmiste nous apprend aussi à suivre cet ordre, lorsqu’il nous dit : « Bienheureux ceux qui sont sans tache dans la voie et qui marchent dans la loi du Seigneur ; bienheureux ceux qui approfondissent ses enseignements. » (Ps., CXVIII, 1.) Il ne dit pas d’abord, Bienheureux ceux qui approfondissent ses enseignements, et ensuite, Bienheureux ceux qui sont sans tache dans la voie ; mais il commence par dire, Bienheureux ceux qui sont sans tache ; nous montrant par là que personne ne peut bien comprendre la parole de Dieu, si la pratique ne l’a pas purifié dans la voie de Jésus-Christ. Ainsi ceux dont vous parlez ne peuvent posséder cette science qui n’appartient jamais aux cœurs impurs ; ils n’ont que cette science fausse et menteuse dont parle l’Apôtre, lorsqu’il dit : « O Timothée, gardez le dépôt qui vous est confié ; évitez les nouveautés profanes de la parole et les fausses apparences de la science. » (I Tim., VI, 20.) Ces personnes qui paraissent acquérir une certaine science et qui s’appliquent à l’étude des saintes Écritures, sans abandonner les vices de la chair, sont très-bien désignées dans les Proverbes par ce passage : « La beauté d’une femme qui se conduit mal, ressemble à un anneau d’or au nez d’un pourceau. » (Prov., XI, 22.) A quoi sert, en effet, de se parer de cette connaissance des saintes Écritures, si on l’a souillée dans la boue des passions, en se livrant aux plaisirs des sens ?

La science, qui est la gloire de ceux qui s’en servent bien, au lieu de recommander ceux qui la profanent ainsi, doit, au contraire, les couvrir de honte. Car « la louange ne peut être admirée dans la bouche du pécheur » (Eccli., XV, 9), auquel Dieu dit par son Prophète : « Pourquoi racontes-tu mes justices et pourquoi ta bouche parle-t-elle de mon alliance ? » (Ps. XLIX, 16.) Il est question, dans les Proverbes, de ces âmes qui ne sont pas affermies dans la crainte du Seigneur qui est la règle et la sagesse, et qui sont sans cesse appliquées à pénétrer le sens des Écritures : « Pourquoi, est-il dit, l’insensé possède-t-il des richesses, puisqu’il ne peut acheter la sagesse ? » (Prov., XVII, 16.) La science spirituelle dont nous parlons est si différente de cette science profane qui est souillée par le vice, que nous l’avons admirée souvent dans des personnes simples qui savaient à peine lire. Ne la voyons-nous pas briller dans les Apôtres et dans un grand nombre de saints qui méprisaient les vains ornements des philosophes, mais qui ployaient sous les véritables fruits de la science spirituelle ? Il est dit dans les Actes des Apôtres : « Le peuple voyait la constance de Pierre et de Jean et les savait sans lettres et sans éducation ; il était dans l’admiration. » (Act., IV, 13.)

Si donc vous voulez acquérir les trésors si doux et si précieux de la science, faites d’abord tous vos efforts pour obtenir de Dieu une chasteté parfaite. Celui qui n’est pas affranchi des passions de la chair, et surtout des désirs de la volupté, ne pourra jamais posséder la science spirituelle ; car « la sagesse repose dans le cœur qui est bon, et celui qui craint Dieu trouvera la science avec la justice. » (Prov., XIV, 33.) L’Apôtre nous enseigne aussi que, pour parvenir à cette science, il faut garder l’ordre dont nous avons parlé ; car, en voulant non-seulement nous énumérer toutes les vertus, mais encore nous indiquer les rapports qu’elles ont entre elles, afin de nous apprendre celles qui suivent et celles qui produisent les autres, il nomme les veilles, les jeûnes, la chasteté, la science, la patience, la bonté, l’Esprit Saint et la charité sincère. (II Cor., VI, 5.) Dans cette suite de vertus, il a voulu évidemment nous enseigner qu’on arrivait par les veilles et les jeûnes à la chasteté, par la chasteté à la science, par la science à la patience, par la patience à la bonté, par la bonté à l’Esprit-Saint et par l’Esprit-Saint à la charité véritable. Lorsqu’en suivant cette règle, vous serez parvenu à la science spirituelle, vous aurez certainement, comme nous l’avons dit, non pas un savoir vain et stérile, mais une doctrine forte et féconde. Vos paroles seront une bonne semence qui tombera dans le cœur de ceux qui vous entendront, et la rosée abondante du Saint-Esprit la fera germer et fructifier, selon la promesse du Prophète : « La pluie arrosera votre semence, partout où vous la répandrez sur la terre ; et le pain des moissons de vos champs sera le plus nourrissant et le meilleur. » (Isaïe, XXX, 23.)

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XVII. Quibus ratio perfectionis debeat aperiri.

Caue etiam ne haec quae non tam lectione quam experientiae sudore didiceris, cum te aetas maturior prouexerit ad docendum, uanae gloriae amore seductus inmundis hominibus passim ingeras illudque quod sapientissimus Salomon interdixit incurras: noli adplicare inpium ad pascua iusti, neque seducaris saturitate uentris. non enim expediunt stulto deliciae, nec opus est sapientia ubi deest sensus. magis enim ducitur insipientia, quia seruus durus non emendabitur uerbis: si enim et intellexerit, non oboediet. et: in aures inprudentis noli quicquam dicere, ne forte inrideat sapientes sermones tuos. et: ne dederitis sanctum canibus, neque miseritis margaritas uestras ante porcos, ne forte conculcent eas pedibus suis et conuersi disrumpant uos. oportet itaque ut huiusmodi hominibus spiritalium sensuum contegens sacramenta efficaciter canas: in corde meo abscondi eloquia tua: ut non peccem tibi. sed dices forsitan: et quibus diuinarum scripturarum dispensanda sunt sacramenta? docet te sapientissimus Salomon: date, inquit, ebrietatem his qui in tristitia sunt, et uinum bibere his qui in doloribus sunt, ut obliuiscantur paupertatis, et dolorum suorum non meminerint amplius, id est his qui pro paenitudine actuum pristinorum maerore atque tristitia deprimuntur, spiritalis scientiae iucunditatem uelut uinum, quod laetificat cor hominis, afluenter infundite eosque salutaris uerbi crapula refouete, ne forte iugitate maeroris ac letali desperatione demersi abundantiore tristitia absorbeantur qui eiusmodi sunt. de illis uero qui in tepore ac neglegentia constituti nullo cordis sui dolore mordentur ita dicitur: nam qui suauis et sine dolore est, in egestate erit. quanta potes igitur cautione deuita, ne uanae gloriae amore distentus illius quem propheta conlaudat particeps esse non possis, qui pecuniam suam non dedit ad usuram. omnis enim qui eloquia dei (de quibus dicitur: eloquia domini, eloquia casta: argentum igne examinatum, probatum terrae purgatum septuplum) humanae laudis amore dispensat, pecuniam suam erogat ad usuram, non solum nullam pro hoc laudem, sed etiam supplicia meriturus. ob hoc enim pecuniam domini maluit profligare, ut ex ea temporalem consequeretur ipse mercedem, non ut dominus, sicut scriptum est, ueniens reciperet quod suum est cum usura.

17. Prenez garde, lorsque vous aurez acquis ces connaissances avec peine par l’étude et l’expérience, de vous laisser entraîner, quand l’âge sera venu, à les enseigner par un désir de vaine gloire, et à les livrer à des hommes que leur conduite en rend indignes. Vous mériteriez le reproche que Salomon fait dans la Sagesse : « Ne conduisez pas l’impie dans les pâturages du juste, et ne vous laissez pas séduire parce que vous êtes rassasié. Car les bonnes choses ne servent pas à l’insensé, et la sagesse est inutile à celui qui manque de jugement ; c’est la folie qui est son guide. » (Prov., XIX, 10.) « Un serviteur obstiné ne profitera pas de vos paroles, et s’il comprend, il n’obéira pas. » (Prov., XXIX, 19.) « Ne dites rien à l’oreille de l’imprudent, de peur qu’il ne se moque de la sagesse de vos discours. » (Prov., XXIII, 9.) « Ne donnez pas aux chiens ce qui est saint, et ne jetez pas vos pierres précieuses devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, et qu’ils ne se jettent sur vous pour vous déchirer. » (S. Matth., VII, 6.) Il faut cacher aux indignes les mystères des vérités divines, et dire avec David : « J’ai caché dans mon cœur vos paroles, pour ne pas vous offenser. » (Ps. CXVIII, 11.)

Si vous demandez à qui vous devez enseigner les secrets des saintes Écritures, Salomon vous répondra : « Enivrez ceux qui sont dans la tristesse, et donnez à boire du vin à ceux qui sont dans la douleur, afin qu’ils oublient leur pauvreté, et qu’ils ne se souviennent plus de leurs souffrances. » (Prov., XXXI, 6.) C’est-à-dire, versez en abondance, comme un vin qui réjouit le cœur de l’homme, la douceur de la science spirituelle, aux personnes qui sont tristes et abattues de leurs fautes passées ; ranimez-les par des paroles salutaires, pour qu’elles ne tombent pas dans le désespoir sous le poids de leur chagrin, et « qu’elles ne soient pas accablées par une plus grande tristesse. » (II Cor., II, 7.) Pour ceux qui sont tièdes et négligents, ils n’éprouvent aucune douleur dans leur âme, et il en est dit : « Celui qui est dans la joie et ne connaît pas la douleur, sera dans la pauvreté. » (Prov., XXI, 5.) Que l’amour de la vaine gloire ne vous empêche pas de mériter l’éloge que David fait de celui a qui ne donne pas son argent à usure. » (Ps. XIV, 5.) Car celui qui, par amour de la louange des hommes, dispense cette parole, dont l’Écriture dit : « La parole du Seigneur est une parole chaste, un argent éprouvé par le feu, débarrassé de la terre et sept fois purifié » (Ps. XI, 7), celui-là prête son argent à usure ; et non-seulement il ne retirera aucun profit des louanges qu’il désire, mais il s’attirera de plus des supplices éternels ; car il a mieux aimé dissiper l’argent du Seigneur, pour en retirer une récompense temporelle, que de le placer : « Afin que le maître, à son retour, retrouve ce qui lui appartient avec usure. » (S. Luc, XIX, 23.)

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XVIII. Quibus de causis doctrina spiritalis infructuosa sit.

Duabus autem ex causis inefficacem spiritalium rerum constat esse doctrinam. nam aut ille qui docet inexperta conmendans uano uerborum sono instruere nititur auditorem, aut certe nequam ac uitiis refertus auditor salutarem spiritalis uiri sanctamque doctrinam obdurato corde non recipit: de quibus dicitur per prophetam: excaecatum est enim cor populi huius, et auribus grauiter audierunt: et oculos suos, concluserunt: ne quando uideant oculis suis, et auribus suis audiant, et corde intellegant, et conuertantur, et sanem illos.

18. Il y a deux causes qui rendent inefficace l’enseignement des choses spirituelles. Ou celui qui parle n’a aucune expérience de ce qu’il dit, et alors ses paroles ne sont qu’un vain bruit pour ses auditeurs ; ou celui qui écoute est esclave du vice ; et a le cœur fermé aux doctrines les plus salutaires de la vie spirituelle. C’est pour ces personnes que le Prophète a dit : « Le cœur de ce peuple est aveugle ; leurs oreilles se sont engourdies, leurs yeux se sont fermés, afin de ne pas voir et de ne pas entendre, de peur que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent et que je ne les guérisse. » (Isaïe, VI, 11.)

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XVIIII. Quod plerumque etiam indigni gratiam salutiferi sermonis accipiant.

Nonnumquam tamen dispensatoris nostri dei, qui omnes homines uult saluos fieri et ad agnitionem ueritatis uenire, munifica liberalitate conceditur, ut is qui dignum se euangelicae praedicationi inreprehensibili conuersatione non praebuit pro salute multorum spiritalis doctrinae gratiam consequatur. quibus autem modis etiam charismata curationum ad expellendos daemonas a domino concedantur, consequens est ut simili disputatione pandamus, quam consurgentes ad refectionem in uesperam reseruemus, quia efficacius semper corde concipitur, quidquid sensim et absque nimio labore corporis intimatur.

19. Cependant, quelquefois, par la bonté de Dieu, qui veut que tous les hommes se sauvent et parviennent à la connaissance de la vérité (I Tim., II, 4), il arrive que celui qui était indigne, par sa vie, de prêcher l’Évangile, reçoit miséricordieusement pour le salut des autres la grâce de la science spirituelle ; et cela nous conduit naturellement à rechercher comment Dieu accorde à quelques-uns le don de guérir et de chasser les démons. Mais nous réserverons cet entretien pour ce soir, après que nous aurons pris quelque nourriture ; car l’âme profite toujours plus facilement de ce qu’on lui donne peu à peu, et sans trop fatiguer le corps.

Texte latin : Conlationes XXIIII, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 13, Vienne, 1886, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française de Dom Étienne Cartier, bénédictin de Solesmes († 1887), Conférences de Cassien sur la perfection religieuse, Paris, Poussielgue, 1868. Cartier ne traduit pas les chapitres 11 à 21 de la IIIe conférence, 7 à 18 de la XIIIe et 17 à 24 de la XVIIe : ils sont donnés en latin seul et signalés comme omis. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur