Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Conférences

Conférence XIX. L’abbé Jean : de la fin du cénobite et de l’ermite

Conlatio abbatis Iohannis. De fine coenobiotae et heremitae.Dix-neuvième conférence de Cassien avec l’abbé Jean. De la vie de communauté et de la solitude.

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I. De coenobio abbatis Pauli et patientia cuiusdam fratris.

Post dies admodum paucos maioris doctrinae desiderio pertrahente rursus ad abbatis Pauli coenobium summa alacritate perreximus. ubi licet plus quam ducentorum fratrum numerus moraretur, in honorem tamen sollemnitatis, quae idem temporis agebatur, infinita de aliis quoque coenobiis monachorum turba confluxerat: nam prioris abbatis qui eidem coenobio praefuerat anniuersaria depositio sollemniter curabatur. cuius conuentus idcirco fecimus mentionem, ut patientiam cuiusdam fratris, quae sub praesentia totius congregationis huius inmobili eius claruit lenitate, breuiter perstringamus. nam licet alio operis huius tendat intentio, ut scilicet abbatis Iohannis, qui derelicta heremo illi se coenobio summa humilitatis uirtute subdiderat, proferamus eloquia, nequaquam tamen putamus absurdum, si absque ulla circuitione uerborum magna ut credimus studiosis quibusque uirtutum aedificatio conferatur. in ingenti itaque atrio subdiuali illa monachorum multitudine per duodenarium numerum distinctis orbibus considente cum quidam fratrum susceptum ferculum paulo tardius intulisset, uidens hoc praedictus abba Paulus, qui inter turbas ministrantium fratrum sollicite discurrebat, exerta manu alapa eum sub omnium percussit intuitu, ita ut inlisae sonitus palmae etiam auersorum uel longius considentium auribus resultaret. sed id memorabilis patientiae iuuenis tanta animi lenitate suscepit, ut non modo nullus fuerit ex ore eius sermo prolapsus uel tenuissimum murmur tacita labiorum agitatione signatum, sed ne ipsa quidem oris modestia ac tranquillitas aut color saltim quantulumcumque mutatus. quod factum non solum nobis, qui nuper de Syriae monasterio uenientes patientiae huius uirtutem non tam euidentibus perceperamus exemplis, sed etiam cunctis qui expertes talium non erant studiorum ita mirum fuit, ut etiam summis uiris praecipua per hoc factum inferretur instructio, quod scilicet, etiamsi patientiam eius correptio paterna non mouerat, nec spectaculum quidem tantae multitudinis ullo uultum ipsius ruboris tinxisset indicio.

1. Peu de jours après, le désir que nous avions de nous instruire de plus en plus, nous fit retourner avec joie au monastère de l’abbé Paul, où se trouvent ordinairement plus de deux cents religieux ; mais le nombre en était beaucoup augmenté, parce qu’il en était venu une multitude des monastères voisins pour célébrer le service anniversaire de l’ancien abbé. Je parle de ce monastère pour avoir l’occasion de citer l’exemple d’une douceur inaltérable donné en présence de toute cette assemblée. Je serai court parce que mon intention est de rapporter les enseignements de l’abbé Jean, qui abandonna la solitude pour se soumettre humblement à la règle d’un monastère ; mais je ne trouve pas mal de dire en passant ce qui peut édifier et porter à la vertu. Toute cette multitude de religieux était réunie par table de douze, dans un lieu spacieux et découvert. L’abbé Paul, qui activait les frères chargés de servir, en rencontra un qui était un peu en retard ; et il profita de l’occasion, pour lui donner, en présence de tout le monde, un soufflet si fort qu’il fut entendu par les religieux les plus éloignés. Son but, en agissant ainsi, était de faire admirer la patience de ce jeune homme, et de donner à tous un rare exemple de modestie. Et, en effet, il ne s’était pas trompé ; car ce bon religieux reçut cet affront avec tant de douceur, que non-seulement aucune plainte, aucun murmure ne sortit de ses lèvres, mais qu’il ne parut pas même sur son visage la moindre altération, le moindre changement de couleur. Non-seulement, nous qui venions d’un monastère de Syrie, nous fûmes étonnés d’une si rare vertu, mais encore les autres religieux, qui étaient plus habitués à de pareils exemples, en furent très-édifiés ; car si la réprimande de son supérieur n’avait pas troublé sa patience, comment la présence d’une si grande multitude n’avait-elle pas causé la plus petite émotion sur son visage ?

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II. De humilitate abbatis Iohannis et interrogatione nostra.

In hoc itaque coenobio repperimus antiquissimum senem nomine Iohannem, cuius uerba pariter et humilitatem qua sanctis omnibus praeminebat nequaquam silentio praetereunda censuimus, scientes eum hac maxime perfectione uiguisse, quae cum sit uirtutum omnium mater ac totius spiritalis structurae solidissimum fundamentum, a nostris penitus exulat institutis. unde non mirum est nec ad illorum sublimitatem nos posse conscendere, qui non dicam usque ad senectam in coenobii permanere non possumus disciplina, sed uix biennio subiectionis iugum sustinere contenti ad praesumptionem noxiae libertatis protinus euolamus, cum tamen illo ipso paruo tempore non secundum illam districtionis regulam, sed pro nostri arbitrii libertate utcumque senioris subici uideamur imperio. hunc igitur senem cum in praedicti abbatis Pauli coenobio uidissemus, aetatem primum et gratiam uiri qua erat praeditus admirati demisso in terram uultu coepimus deprecari, ut nobis pandere dignaretur, quam ob causam relicta heremi libertate et illa professione sublimi, qua eum prae ceteris eiusdem uitae uiris fama celeberrima conmendabat, sub coenobii iugum maluisset intrare. ille uelut inparem se anachoreticae disciplinae et summitate tantae perfectionis indignum ad iuniorum scolas reuertisse dicebat, si tamen uel ipsorum instituta secundum professionis meritum posset inplere. cuius responsionis humilitatem cum refragatio nostrae deprecationis excluderet, ad extremum ita exorsus est.

2. Nous trouvâmes dans cette réunion un vieillard fort âgé, nommé Jean, qui surpassait tous les autres par ses enseignements et son humilité ; nous ne croyons pas devoir passer sous silence cette vertu, où il excellait, parce qu’elle est la mère de toutes les autres et le fondement le plus solide de la vie spirituelle, quoiqu’elle soit rare même dans nos monastères. Aussi n’est-il pas étonnant que nous ne puissions atteindre la sainteté de ces religieux : non-seulement nous ne voulons pas rester dans une communauté jusqu’à notre vieillesse, mais à peine en avons-nous subi la règle pendant deux ans, que nous réclamons notre liberté ; et encore, pendant cette courte épreuve, obéissons-nous à nos supérieurs, non pas selon la règle, mais selon notre caprice, songeant beaucoup plus à nous affranchir de toute contrainte qu’à nous affermir dans la patience.

Ayant donc rencontré ce bon vieillard dans le monastère de l’abbé Paul, nous admirâmes son âge et la grâce qui paraissait en lui, et nous le suppliâmes humblement de vouloir bien nous dire pourquoi il avait renoncé à la liberté de la solitude et à la vie des anachorètes, où il s’était tant distingué, pour se soumettre de préférence à la vie de communauté. Il nous répondit que la vie des anachorètes était trop parfaite pour lui, et qu’étant indigne de la suivre, il était revenu à la vie de communauté comme à l’école des jeunes gens, et qu’il serait bien heureux d’en suivre convenablement la règle. Comme cette humble réponse ne nous satisfaisait pas, il voulut bien enfin nous parler en ces termes.

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III. Responsio abbatis Iohannis, cur heremum reliquisset.

Anachoreticam disciplinam, quam me deseruisse miramini, non solum non respuo nec refuto, sed tota potius ueneratione conplector atque suscipio: in qua post triginta annos, quos in coenobii commoratione transegeram, ita alios uiginti explesse me gaudeo, ut inter illos qui eam uel mediocriter adpetebant non usque quaque segnitiae denotarer. sed quia degustata eius puritas sollicitudine interdum carnalium rerum interpolata sordebat, recurrere ad coenobium commodius uisum est, ut et promptior adrepti propositi planioris consummatio consequeretur et minus de praesumptae sublimioris professionis humilitate periculum. melius enim est deuotum in minoribus quam indeuotum in maioribus promissionibus inueniri. et idcirco si quid elatius, immo liberius fortasse protulero, quaeso ut non iactantiae uitio, sed aedificationis uestrae depromptum studio censeatis, et quia uobis tam studiose quaerentibus nihil de ueritate existimo subtrahendum, caritati potius quam iactantiae deputetis. arbitror enim instructionis uobis aliquid posse conferri, si paulisper humilitate seposita simpliciter omnem propositi mei patefecero ueritatem. confido enim, quia nec apud uos de libertate dictorum cenodoxiae notam neque apud conscientiam meam de suppressione ueritatis quoddam mendacii crimen incurram.

3. L’ABBÉ JEAN. Je suis bien loin de rejeter et de mépriser cette vie des anachorètes que vous vous étonnez de m’avoir vu quitter ; j’ai pour elle, au contraire, la plus grande estime, la plus profonde vénération. Je me réjouis de l’avoir suivie pendant vingt ans, après en avoir passé trente dans un monastère, et ceux qui aiment le plus cette vie ne m’accusent pas de l’avoir pratiquée avec négligence. Mais tout en appréciant sa pureté, je regrettais de la voir troublée par le soin des choses matérielles, et il me parut préférable de retourner au monastère et de me contenter d’un état plus facile pour éviter les dangers d’une profession si élevée ; car il vaut mieux être fervent dans une humble condition, que relâché dans une position supérieure. Si je vous parle librement de moi et d’une manière qui semblerait avantageuse, ne l’attribuez pas, je vous prie, à la vanité, mais au désir de vous instruire ; vous recherchez la vérité avec tant d’ardeur, que je dois tâcher de vous la faire connaître tout entière. Je pense que je puis vous être utile en mettant un peu l’humilité de côté et en vous racontant simplement ma conduite. J’espère que ma franchise ne vous scandalisera pas, et je n’aurai pas à me reprocher de vous cacher quelque chose au détriment de la vérité.

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IIII. De uirtute praedicti senis quam in anachoretica exercuit disciplina.

Si quis igitur alius secretis heremi delectatus obliuioni tradere potuit humana consortia ac secundum Hieremiam dicere: et diem hominis non desideraui, tu scis, ego quoque id domino sua gratia largiente uel adsecutum uel certe adsequi adnisum fuisse me fateor. itaque pio domini nostri munere memini me in huiusmodi raptum frequenter excessum, ut obliuiscerer me sarcina corporeae fragilitatis indutum, mentemque meam ita omnes exteriores sensus subito respuisse et a cunctis materialibus rebus omnimodis exulasse, ut neque oculi neque aures meae proprio fungerentur officio, et ita diuinis meditationibus ac spiritalibus theoriis animus replebatur, ut saepe ad uesperam cibum me percepisse nescirem ac sequenti die de hesterna absolutione ieiunii penitus dubitarem. ob quam etiam causam septem dierum cibus, hoc est septem paxamatiorum paria sequestrata in prochirio id est admanuensi sporta die sabbati reponuntur, ut refectio praetermissa non lateat. qua consuetudine illius quoque obliuionis error excluditur, ut expletum ebdomadae cursum ac sollemnitatem diei ipsius reuolutam finitus panum indicet numerus, festiuitasque diei sacrae et congregationis sollemnitas solitarium latere non possit. quodsi etiam hunc ordinem ille quem praediximus mentis excessus forte turbauerit, nihilominus cotidiani operis modus dierum numerum signans arcet errorem. et ut ceteras heremi uirtutes silentio praetermittam (non enim est nobis de earum numerositate ac multitudine, sed de solitudinis atque coenobii fine tractandum), causas potius ob quas illam deserere maluerim, quas etiam uos agnoscere uoluistis, breuiter explicabo, omnesque illos quos conmemoraui solitudinis fructus quibus e diuerso sublimioribus meritis duxerim postponendos, breui oratione perstringam.

4. Si quelqu’un a aimé la solitude, s’il a oublié la société de ses semblables et s’il a pu dire, avec Jérémie : « Vous le savez, Seigneur, je n’ai pas désiré le jour de l’homme » (Jér., XVII, 16), il me semble qu’avec la grâce de Dieu, j’ai fait comme lui, ou du moins, j’ai taché de l’imiter. Je me souviens que la Bonté divine me favorisait et me ravissait au point que j’oubliais le fardeau de mon corps. Mon âme s’isolait tout à coup des sens extérieurs et se séparait tellement des choses de ce monde, que mes yeux et mes oreilles devenaient insensibles ; et mon esprit était si absorbé par la méditation des vérités divines, que souvent, le soir, je ne pouvais dire si j’avais mangé pendant le jour, et si j’avais jeûné la veille. C’est pour éviter cette incertitude qu’on remet à chaque solitaire une corbeille où se trouve sa provision pour la semaine ; il y a deux pains pour chaque jour et il peut voir, le samedi, s’il a oublié quelquefois de prendre sa nourriture. Les pains qui restent l’en avertissent, et quand il n’y en a plus, il sait que la semaine est passée, que le jour du Seigneur est arrivé, et il se rend alors avec les autres, à l’église. Lors même que ce moyen serait insuffisant, il serait facile de compter les jours par l’ouvrage que nous avons exécuté.

Je ne m’étends pas sur les autres avantages du désert ; car il ne s’agit pas de les énumérer, mais de connaître la différence qu’il y a, de vivre dans la solitude ou en communauté, et j’aime mieux vous expliquer, comme vous le désirez, les causes de mon changement. Je vous dirai donc, en peu de mots, pourquoi j’ai préféré de plus précieux avantages aux avantages de la solitude dont je vous ai parlé.

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V. De commodis heremi.

Quamdiu igitur raritate eorum, qui in heremo tunc temporis morabantur, libertas largior nobis diffusiore solitudinis uastitate blandita est, quamdiu maioribus remoti secretis frequentissime ad caelestes illos rapiebamur excessus, nec tanta uisitantium fratrum inruens multitudo parandae humanitatis necessitate sensus nostros ingentium curarum distentionibus adgrauabat, solitudinis plane tranquilla secreta et illam conuersationem angelicae beatitudini conparandam insatiabili desiderio ac toto animi ardore sectatus sum. sed cum maior ut dixi numerus fratrum habitationem illius solitudinis coepisset expetere et coangustata uastioris heremi libertate non modo ignem illum diuinae contemplationis frigere fecisset, sed etiam multimodis mentem carnalium rerum uinculis conpediret, elegi huius disciplinae utcumque inplere propositum quam in illa tam sublimi professione carnalium necessitatum prouisione torpere, ut, si mihi illa libertas ac spiritales denegantur excessus, abiecta tamen crastinae diei penitus sollicitudine euangelici me praecepti consummatio consoletur, et id, quod mihi de illa theoretica sublimitate subtrahitur, hac oboedientiae subiectione pensetur. miserum namque est cuiuslibet artis ac studii disciplinam quempiam profiteri et ad perfectionem eius minime peruenire.

5. Lorsque les anachorètes étaient peu nombreux, nous jouissions d’une grande liberté. L’étendue de la solitude nous charmait ; l’âme, dans ces retraites profondes, était souvent ravie en Dieu, sans être troublée par ces visites continuelles de nos frères, envers lesquels on craint de manquer aux devoirs de l’hospitalité. J’avoue que je me passionnai pour cette paix et cette vie, qu’on peut comparer au bonheur des anges. Mais bientôt le nombre des solitaires augmenta ; les lieux déserts devinrent plus rares ; cette flamme céleste de la contemplation parut s’éteindre au souffle de la multitude, et notre esprit fut troublé par le soin des choses temporelles. Alors, j’ai mieux aimé suivre une règle, et tâcher d’en multiplier les devoirs, que de continuer une profession si élevée, où je mènerais une vie languissante et toujours troublée par les besoins du corps. Si je perdais ainsi la liberté et les joies de la contemplation, j’étais du moins délivré des honteuses inquiétudes du lendemain ; je me consolais en remplissant le précepte de l’Évangile. Je renonçais aux pensées sublimes, mais je trouvais l’humilité de l’obéissance, et c’est une triste chose de cultiver un art, sans pouvoir en atteindre la perfection.

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VI. De utilitate coenobii.

Quamobrem quantis nunc in hac conuersatione perfruar commodis, breuiter explicabo. uos utrum illa solitudinis lucra his beneficiis ualeant conpensari digesta narratione perpendite, per quam etiam hoc probare possibile est, utrum fastidio an desiderio solitariae illius puritatis his maluerim coenobii angustiis coartari. in hac igitur conuersatione diurni operis nulla prouisio, uenditionis uel coemptionis nulla distentio, non annui panis ineuitabilis cura, non sollicitudo corporalium rerum, qua non tantum propriis, sed etiam multorum aduenientium usibus necessaria praeparantur, postremo nulla adrogantia laudis humanae, quae inmundior his omnibus in conspectu dei etiam magnos heremi labores nonnumquam euacuare consueuit. uerum ut in illa anachoretica disciplina illos elationum spiritalium fluctus et exitiabilis cenodoxiae pericla praeteream, ad hoc generale cunctorum pondus, id est communem parandi uictus sollicitudinem reuertamur, quae eo usque mensuram non dico illius antiquae districtionis excessit, quae usum penitus olei nesciebat, sed ne hac quidem nostri temporis remissione coepit esse contenta, in qua uno olei sextario itidemque lenticulae modio aduenientium usibus praeparato totius refectionis annuae explebantur officia, ita ut duplicato nunc et triplicato modo necessitas uictualis uix queat expediri. et in tantum apud nonnullos uis noxiae huius remissionis increuit, ut aceto muriaeque permixtis non illam unam olei admisceant guttam, quam praecessores nostri, qui heremi instituta maiore abstinentiae uirtute sectati sunt, repellendae tantum cenodoxiae gratia stillare consueuerant, sed infringentes Aegyptiacum pro salibus caseum plus olei quam necesse est superfundant, et ita duos cibos propria suauitate distantes, qui singillatim diuersoque tempore monachum reficere iucundissime potuissent, sub unius saporis oblectatione percipiant. in tantum sane haec ὑλικὴ κτῆσις, id est materialium rerum possessio supercreuit, ut sagum quoque, quod absque uerecundia referre non possum, sub obtentu humanitatis ac susceptionis huius anachoretae in suis habere cellulis coeperint: ut illa praeteream quibus adtonita anima ac spiritalibus theoriis semper intenta specialius ingrauatur, concursus scilicet fratrum, susceptionis quoque ac deductionis officia, mutuas uisitationes diuersarumque confabulationum atque occupationum interminabilem curam, quarum etiam illo tempore, quo haec uidentur inpedimenta cessare, tamen animum consuetudinariae inquietudinis adsiduitate suspensum expectatio ipsa distendit. atque ita fit, ut anachoreseos illa libertas huiuscemodi nexibus inpedita ad illam cordis ineffabilem alacritatem numquam omnino conscendat ac fructum heremiticae professionis amittat. qui si mihi in congregatione nunc atque in turbis sito fuerit denegatus, saltim quies animae cordisque tranquillitas omnibus occupationibus absoluta non deerit. quae nisi illis quoque qui in solitudine conmorantur praesto fuerit, labores quidem anachoreseos sustinebunt, fructu uero ipsius fraudabuntur, qui non nisi quieta mentis stabilitate conquiritur. postremo etiamsi mihi in coenobio constituto ab illa puritate cordis fuerit aliquid inminutum, ero solius euangelici praecepti conpensatione contentus, quod certum est omnibus illis heremi fructibus non posse postponi, ut scilicet de crastino nihil cogitem et usque ad finem subiectus abbati illum aliquatenus uidear aemulari de quo dicitur: humiliauit semet ipsum factus oboediens usque ad mortem, merearque illius uerbis humiliter dicere: quia non ueni facere uoluntatem meam sed uoluntatem eius qui misit me patris.

6. Je veux donc dans cet entretien, vous dire brièvement les avantages que je trouve ici ; vous verrez vous-même, s’ils valent ceux de la solitude, et vous jugerez si c’est l’ennui qui me les a fait quitter, ou bien le désir de trouver dans la vie de communauté cette pureté que je cherchais dans le désert. Ici, on n’a pas la peine de régler le travail de chaque jour ; on évite l’embarras de vendre et d’acheter, la nécessité de faire sa provision de pain ; les inquiétudes des choses corporelles, non-seulement pour soi, mais pour ceux qu’il faut recevoir. On n’est point exposé enfin à l’orgueil de la louange des hommes, qui souille devant Dieu et rend si souvent inutiles les efforts des solitaires. Je ne m’étendrai pas sur les tentations et les dangers de vaine gloire qui troublent ce genre de vie ; je parlerai seulement du fardeau que tous ont à porter, de cette préoccupation de la nourriture à préparer, devenue si pénible de nos jours.

Autrefois les solitaires n’usaient jamais d’huile, et quand plus tard on s’est relâché sur ce point, une livre et demie d’huile et une petite mesure de lentilles suffisaient pour recevoir les étrangers pendant toute l’année ; mais maintenant on double, on triple cette quantité, et on à peine à s’en contenter. On s’est tellement relâché, qu’on ne se borne plus à ajouter une goutte d’huile au vinaigre et à la saumure, comme le faisaient nos ancêtres, uniquement pour éviter la vaine gloire ; mais on coupe de petits morceaux de fromage d’Égypte, par gourmandise, et on les arrose d’huile, beaucoup plus qu’il n’est nécessaire ; on mêle ainsi deux choses qui avaient chacune leur douceur, et qui pourraient plaire séparément et servir plusieurs fois aux solitaires, pour n’en faire qu’un seul mets plus savoureux encore. Que ne fait-on pas d’ailleurs contre la pauvreté ? J’ai honte de le dire ; mais on a, dans sa cellule, de l’étoffe sous prétexte de s’en servir par charité ! Parlerai-je de ces choses qui doivent être insupportables à une âme sans cesse appliquée aux saintes méditations, ces visites continuelles des frères, ces devoirs de l’hospitalité, cet échange d’honnêteté, ces conversations interminables ; et ces embarras de toute nature ne laissent pas tranquille, même quand on est seul, parce que l’esprit se tourmente de leur souvenir ou de leur attente. Le solitaire perd sa liberté au milieu de toutes ces chaînes, et ne peut plus parvenir à cette paix, à cette joie du cœur qui devrait être le fruit de la solitude.

Si, en vivant dans une communauté, je suis privé de quelques avantages, je jouis du moins du repos de l’âme et de cette tranquillité du cœur affranchi de tous les embarras de la terre. Le désert n’en délivre plus, et sans cette paix, cependant, peut-on profiter des biens qu’il promet ? Enfin, si la vie commune affaiblit en quelque chose la pureté du cœur, je m’en console en observant mieux ce précepte de l’Évangile qu’il ne faut pas sacrifier aux avantages de la solitude ; je ne m’inquiète pas du lendemain, et je me soumets jusqu’à la mort à mon supérieur, pour imiter, en quelque sorte, Celui dont il est dit : « Il s’est humilié lui-même, en se faisant obéissant jusqu’à la mort. » (Philip. II, 8.) Et je puis dire comme lui, cette humble parole : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de mon Père, qui m’a envoyé. » (S. Jean, VI, 38.)

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VII. Interrogatio de coenobii uel solitudinis fructu.

Germanus: Quia te utriusque professionis non quemadmodum multos principia tantummodo contigisse, sed ipsa fastigia conscendisse manifestum est, quisnam coenobiotae, quis heremitae sit finis optamus agnoscere. nulli namque dubium est neminem de his uel fidelius posse uel plenius disputare quam illum, qui utramque perfectionem longo usu ac magistra experientia consecutus meritum earum ac finem ueridica potest insinuare doctrina.

7. L’ABBÉ GERMAIN. Puisque vous avez pratiqué ces deux états, non pas légèrement comme tant d’autres, mais sérieusement pour en atteindre la perfection, nous désirons apprendre de vous le but qu’on se propose en vivant dans un monastère ou dans la solitude. Personne ne peut mieux que celui qui en a fait une longue et sainte expérience, expliquer la fin et les mérites de ces deux vies.

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VIII. Responsio super interrogatione proposita.

Iohannes: Vnum eundemque hominem in utraque professione perfectum esse non posse absolute pronuntiare potuissem, nisi me paucorum admodum retardaret exemplum. magnum siquidem est in qualibet earum consummatum quempiam repperiri: quanto magis ad plenum utramque perficere arduum ac paene dixerim homini inpossibile esse perspicuum est. quod tamen si quandoque prouenerit, non statim ad generalem formulam referri potest, non enim a parte minima, id est de consideratione paucorum, sed ex his quae multorum, immo omnium subiacent facultati, uniuersalis est regula proponenda. si qua uero rarissime atque a paucissimis obtinentur ac possibilitatem communis uirtutis excedunt, uelut supra condicionem humanae fragilitatis naturamque concessa a praeceptis sunt generalibus sequestranda nec tam pro exemplo quam pro miraculo proferenda. quamobrem id quod inquiritis secundum mediocritatem sensus mei breuiter intimabo. finis quidem coenobiotae est omnes suas mortificare et crucifigere uoluntates ac secundum euangelicae perfectionis salutare mandatum nihil de crastino cogitare. quam perfectionem prorsus a nemine nisi a coenobiota inpleri posse certissimum est. quem uirum Esaias propheta describens ita beatificat atque conlaudat: si auerteris a sabbato pedem tuum, facere uoluntatem tuam in die sancto meo, et glorificaueris eum dum non facis uias tuas, et non inuenitur uoluntas tua, ut loquaris sermonem: tunc delectaberis super dominum, et sustollam te super altitudinem terrae, et cibabo te hereditate Iacob patris tui. os enim domini locutum est. heremitae uero perfectio est exutam mentem a cunctis habere terrenis eamque, quantum humana inbecillitas ualet, sic unire cum Christo, quem uirum Hieremias propheta describens beatus, inquit, uir qui tulit iugum ab adulescentia sua, sedebit solitarius et tacebit, quia leuauit super se. Psalmista quoque: similis factus sum pellicano solitudinis. uigilaui, et factus sum sicut passer solitarius in tecto. ad hunc igitur finem, quem uniuscuiusque professionis esse praediximus, nisi eorum uterque peruenerit, frustra et ille coenobii et iste anachoreseos expetit disciplinam: neuter enim uirtutem suae professionis inpleuit.

8. L’ABBÉ JEAN. Je n’oserais pas affirmer qu’un même homme peut être également parfait dans ces deux professions, si je n’en avais vu quelques rares exemples. C’est beaucoup d’être parfait dans l’une des deux ; mais l’être également dans l’une et dans l’autre est bien difficile, et je dirais même presque impossible. Si cependant cela arrive à quelques-uns, il ne faut rien en conclure pour les autres ; car ce n’est pas sur les exceptions qu’on peut établir des règles générales. Ce que fait très-rarement le très-petit nombre, ce qui dépasse la vertu commune el paraît au-dessus de la faiblesse et de la nature humaine, doit être séparé des préceptes ordinaires, et cité, non comme un exemple, mais comme un miracle. Je répondrai à ce que vous me demandez, en peu de mots, et autant que me le permettra mon peu de lumière.

La fin du cénobite est de mortifier et de crucifier toutes ses volontés, et de ne jamais s’inquiéter du lendemain, selon le précepte de la perfection évangélique. Il est très-certain qu’on ne peut parfaitement observer ce précepte, qu’en vivant en communauté. C’est du cénobite dont parle le prophète Isaïe, quand il dit : « Si, au jour du sabbat, vous refusez de voyager, et de faire votre volonté au jour qui m’est consacré, si vous le sanctifiez en renonçant à vos inclinations, et en vous condamnant au silence, vous trouverez votre joie dans le Seigneur ; et je vous élèverai au-dessus des grandeurs de la terre, et je vous nourrirai de l’héritage de Jacob votre père. C’est le Seigneur lui-même qui vous le dit. » (Isaïe, LVIII, 13, 14.) La perfection de l’anachorète est d’avoir l’esprit dégagé de toutes les choses de la terre, et de s’unir à Jésus-Christ autant que le permet la faiblesse humaine. C’est l’homme dont parle Jérémie, lorsqu’il dit : « Heureux l’homme qui prend le joug dès sa jeunesse ! il se fixera dans la solitude, et gardera le silence, parce qu’il s’est élevé au-dessus de lui-même. » (Thren., III, 27.) Le Psalmiste a dit aussi : « Je suis devenu semblable au pélican de la solitude. J’ai veillé, et je suis comme le passereau solitaire sur les toits. » (Ps., CI, 7.) Telle est la fin des deux états ; si celui qui s’y engage ne l’atteint pas, c’est en vain qu’il vit dans une communauté ou dans le désert, car il ne remplit pas son but.

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VIIII. De consummata ac uera perfectione.

Sed hoc μερική, id est non integra et in omnibus consummata perfectio, sed pars perfectionis est. rara est ergo et paucissimis dono dei concessa perfectio. is enim uere et non ex parte perfectus est, qui et in heremo squalorem solitudinis et in coenobio infirmitatem fratrum aequali magnanimitate sustentat. et ideo in utraque professione per omnia consummatum inuenire difficile est, quia nec anachoreta ἀκτημοσύνην, id est contemptum ac priuationem materialium rerum, nec coenobiota theoreticam ad integrum potest adsequi puritatem, licet utrumque perfecte abbatem Moysen atque Pafnutium duosque Macarios nouerimus possedisse. et ita erant in utraque professione perfecti et, cum ultra omnes heremi accolas secedentes insatiabiliter secreto solitudinis pascerentur quantumque in ipsis erat nequaquam inquirerent humana consortia, tamen ita frequentiam ac fragilitates ad se concurrentium sustinebant, ut cum ad eos uisitationis uel profectus gratia innumera fratrum multitudo conflueret, tam iugem paene susceptionis inquietudinem immobili patientia tolerantes nihil aliud uel didicisse uel exercuisse omni uitae suae tempore crederentur, quam ut conmunibus tantum aduenientium officiis deseruirent, ita ut apud cunctos esset ambiguum, in qua potissimum professione eorundem esset maior industria, id est utrum in illa heremitica puritate an in ista conuersatione communi magnanimitas eorum mirabilius aptaretur.

9. Mais ce n’est pas encore la perfection complète, c’est là seulement une partie de la perfection. La véritable perfection est bien rare, et Dieu ne la donne qu’au très-petit nombre. Pour être parfait véritablement, et non pas seulement parfait en quelque chose, il faut savoir supporter également l’horreur de la solitude dans le désert, et les défauts de ses frères dans une communauté. Aussi est-il bien difficile de trouver quelqu’un qui ne laisse rien à désirer dans ces deux professions : un anachorète qui ne s’inquiète aucunement des choses de la terre, et un cénobite qui possède une entière pureté de cœur. Je crois cependant qu’on peut citer l’abbé Moyse, Paphnuce et les deux Macaire ; ils étaient si consommés dans ces deux états, que, tout en aimant la solitude plus que les autres solitaires, et en ne désirant en aucune sorte la société des hommes, ils supportaient si bien les embarras et les défauts de ceux qui venaient les visiter, qu’ils les recevaient tous, malgré leur grand nombre, avec une paix et une égalité parfaites. Il semblait qu’ils n’avaient fait, toute leur vie, qu’exercer ainsi l’hospitalité, et il était difficile de dire, s’il fallait les admirer davantage dans les contemplations de la solitude ou dans les pratiques de la vie commune..

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X. De his qui inperfecti heremum petunt.

Solent autem nonnulli ita diuturno silentio solitudinis efferari, ut prorsus hominum consortia perhorrescant, et cum uel paululum a secreti sui consuetudine interueniente fratrum uisitatione discesserint, notabili mentis angore et euidentibus pusillanimitatis indiciis aestuare. quod uel maxime his euenire consueuit qui non perfecte in coenobiis instituti nec excoctis prioribus uitiis ad solitariam se uitam inmaturo desiderio transtulerunt: qui in utraque parte inperfecti semper ac fragiles, quocumque aura commotionis inpulerit, inclinantur. nam quemadmodum consortio uel interpellatione fratrum inpatienter exaestuant, ita in solitudine consistentes eius ipsius quod expetunt silentii non ferunt uastitatem, quippe qui ne ipsam quidem rationem norunt, cuius causa desiderari uel expeti debeat solitudo, sed hanc esse uirtutem ac professionis huius existimant summam, ut fratrum consortia declinantes humanos tantummodo refugiant ac detestentur aspectus.

10. Il y en a quelques-uns que le long silence de la solitude rend tellement sauvages, qu’ils ont en horreur la société de leurs semblables ; et quand la visite de leurs frères vient un peu troubler leur retraite, ils laissent paraître toute la peine et l’ennui qu’ils en ressentent. Cela vient surtout de ce qu’ils ne se sont pas assez formés dans les monastères, et qu’ils se sont trop hâtés d’embrasser la vie des anachorètes, avant de s’être délivrés d’abord de leurs défauts. Aussi restent-ils imparfaits dans les deux professions, et se Jaissent-ils aller au moindre souffle qui les agite. Car si les visites et les entretiens de leurs frères causent leurs impatiences, cette solitude qu’ils recherchent leur pèse également ; et ils ne peuvent supporter ce silence continuel, dont ils ne comprennent pas les avantages. Ils s’imaginent que toute la vertu et la perfection d’un anachorète consistent à éviter la société de ses semblables, à fuir et à détester la vue des hommes.

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XI. Interrogatio de remedio eorum qui cito de coenobii congregatione discesserint.

Germanus: Quo ergo uel nobis uel ceteris qui eiusdem fragilitatis atque mensurae sunt remedio poterit subueniri, qui coenobialibus disciplinis tenuiter instituti ante expulsionem omnium uitiorum habitationem solitudinis coepimus adfectare, uel quo pacto inperturbatae mentis constantiam et inmobilem patientiae poterimus adprehendere firmitatem, qui ipsas quodammodo scolas et exercitationis huius palaestram, in qua ad plenum erudiri ac perfici principia nostra debuerant, intempestiue intermissa coenobii congregatione dereliquimus? qualiter ergo nunc solitarie conmorantes perfectionem longanimitatis ac patientiae consequemur, uel quemadmodum has sibi inesse uel deesse uirtutes exploratrix internorum motuum conscientia deprehendet, ne forte, quia ab hominum consortio segregati nullis eorundem inritationibus prouocamur, falsa existimatione decepti tranquillitatem nos mentis inmobilem possedisse credamus?

11. L’ABBÉ GERMAIN. A quel remède doivent recourir ceux qui ont nos faiblesses et nos misères ? Nous nous sommes à peine formés dans les monastères, et nous avons recherché la solitude, avant de nous être purifiés de nos vices. Comment pourrons- nous affermir notre âme dans la paix et la patience, puisque nous avons malheureusement quitté trop tôt les saintes écoles où nous devions acquérir les principes solides et la science parfaite ? Maintenant que nous vivons dans la solitude, comment parvenir à cette douceur, à cette patience si désirable ? comment discerner dans les replis de notre cœur, l’état où nous sommes, et quelles sont les vertus qui nous manquent, afin que nous ne nous imaginions pas posséder la vraie paix de l’âme, parce que dans notre solitude, nous ne trouvons personne qui puisse nous troubler ?

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XII. Responsio, quomodo solitarius uitia sua possit agnoscere.

Iohannes: In ueritate quaerentibus medicinam remedia curationum ab illo uerissimo animarum medico deesse non possunt, his praesertim qui ualitudines suas non desperando aut neglegendo contempserint nec uulnerum suorum pericla celauerint aut medellam paenitentiae procaci mente respuerint, sed pro languoribus ignorantia uel errore uel necessitate contractis humili et tamen cauta ad caelestem medicum mente confugerint. ideoque nosse debemus, quod si ad solitudinem uel ad abdita loca nondum curatis uitiis secedamus, effectus eorum tantummodo reprimatur, non extinguatur affectus. latitat enim intra nos, immo etiam serpit radix omnium quae extirpata non fuerit peccatorum, quam adhuc in nobis uiuere his deprehendimus indiciis. uerbi gratia cum in solitudine constituti aduentum fratrum uel breuissimam eorum moram cum quadam aestuantis animi anxietate suscipimus, inesse adhuc in nobis uiuacissimae inpatientiae fomitem nouerimus. cum uero cuiusquam fratris speramus aduentum, si eo pro necessitate aliqua paululum forsitan demorante uel tacita indignatio animi eius culpauerit tarditatem et mentem nostram intempestiuae expectationis sollicitudo turbauerit, irae atque tristitiae manifesta in nobis uitia residere conscientiae nostrae probabit examen. item si fratre uel codicem ad legendum uel quamlibet aliam ad utendum speciem postulante aut nos illius petitio contristauerit aut illum negatio nostra reppulerit, dubium non est nos adhuc auaritiae seu filargyriae laqueis conpediri. quodsi recordationem nobis femineam uel cogitatio subita uel sacrae series lectionis adtulerit et in ea quadam nos senserimus titillatione pulsatos, sciamus necdum extinctum in membris nostris fornicationis ardorem. si uero de conparatione districtionis nostrae et remissionis alienae uel tenuissima mentem nostram temptarit elatio, certum est nos dira superbiae peste corruptos. cum haec ergo uitiorum in corde nostro deprehenderimus indicia, manifeste cognoscamus nobis non adfectum, sed effectum deesse peccati. quae utique passiones, si nos quandoque conuersationi miscuerimus humanae, protinus de cauernis nostrorum sensuum procedentes probant se non tunc primum cum eruperint nasci, sed tunc demum quia diu latuerint publicari. et ita uniuscuiusque uitii radices in se esse defixas certis indiciis etiam solitarius deprehendet, quisque puritatem suam non hominibus ostentare, sed illius conspectui inuiolatam studuerit exhibere, quem latere omnia cordis arcana non possunt.

12. L’ABBÉ JEAN. Dieu, le véritable médecin des âmes, ne peut refuser les remèdes efficaces à ceux qui cherchent sincèrement leur guérison, surtout lorsqu’ils ne se laissent point aller au désespoir ou à la négligence, lorsqu’ils ne cachent pas leurs plaies, qu’ils se soumettent de bon cœur au traitement de la pénitence, et qu’ils recourent humblement au céleste Médecin, pour toutes les maladies causées par l’ignorance, l’erreur ou des circonstances malheureuses. Nous devons donc être bien persuadés que si nous nous retirons au fond des déserts avant de nous être guéris de nos vices, nous en arrêterons les effets, mais nous n’en étoufferons pas les principes Nous conserverons en nous les racines, et tant qu’elles ne seront pas arrachées, nous aurons à chaque instant des preuves qu’elles sont encore vivantes. Ainsi lorsque nous sommes dans la solitude, et que l’arrivée et la courte visite de nos frères nous agitent et nous troublent l’esprit, il est évident que l’impatience est toujours vivace dans notre cœur. Lorsque nous attendons quelqu’un qui tarde à venir pour une cause quelconque, si nous nous irritons de ce retard, si nous nous en tourmentons, nous aurons la preuve que nous sommes toujours enclins à la mauvaise humeur et à la colère. Lorsqu’un frère nous demande un livre ou quelque chose pour son usage, si sa demande nous contriste, et si nous refusons, c’est une preuve que nous ne sommes pas dégagés des liens de l’avarice.

Si un souvenir, une pensée rapide, une lecture réveille nos sens et nous agite, nous comprendrons que l’ardeur de la concupiscence n’est pas encore éteinte en nous. Si nous comparons notre austérité au relâchement des autres, et si nous ressentons quelque mouvement secret, c’est que nous sommes infectés par l’orgueil. Dès que nous reconnaissons en notre cœur ces traces de tous les vices, il est manifeste que nous conservons le principe du péché, et que nous en arrêtons seulement les effets. Et lorsque, dans le commerce de nos semblables, toutes ces passions sortent de nos sens, comme des serpents de leurs cavernes, nous devons bien penser qu’elles ne naissent point alors, mais qu’elles paraissent après s’y être longtemps cachées. C’est à ces preuves certaines, qu’un solitaire verra qu’il a déraciné les vices de son cœur. Surtout qu’il ne cherche pas à paraître pur aux yeux des hommes, mais qu’il travaille à l’être véritablement devant Celui qui pénètre tous les secrets de l’âme.

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XIII. Interrogatio, quomodo sanari possit qui non expurgatis uitiis solitudinem ingressus sit.

Germanus: Argumenta quibus infirmitatum indicia colligantur et rationem discernendarum aegritudinum, id est quo pacto uitia quae celantur in nobis ualeant deprehendi, dilucide satis aperteque percepimus: omnia siquidem cotidiana experientia ac diurnis cogitationum nostrarum motibus ita ut dicta sunt intuemur. superest igitur, ut quemadmodum probationes causaeque morborum euidentissima nobis ratione patefactae sunt, ita etiam curationum medella monstretur. nulli namque dubium est illum posse rectissime de remedio malarum ualitudinum disputare, qui earum prius causas atque origines conscientia aegrotantium adtestante deprehenderit. itaque licet doctrina beatitudinis tuae uulnerum nostrorum arcana nudauerit, quo fit ut sperare aliquid de remediis audeamus, quia tam euidens declaratio morbi spem remedii pollicetur, tamen quia primum, ut ais, in congregationibus initium salutis adquiritur et sani in solitudine esse non possunt nisi quos prius coenobiorum medicina sanauerit, perniciosa rursum desperatione concidimus, ne forte qui inperfecti coenobium reliquimus nequaquam iam in heremo perfecti esse ualeamus.

13. L’ABBÉ GERMAIN. Vous nous avez parfaitement fait comprendre les moyens de reconnaître les maladies de nos âmes et les vices qui se cachent en nous. L’expérience de chaque jour nous montre la vérité de tout ce que vous nous avez dit. Il reste maintenant, après nous avoir si bien exposé les causes du mal, à nous indiquer les remèdes pour en guérir. Car sans aucun doute celui-là doit les connaître, qui pénètre si habilement le principe du mal, de l’aveu même des malades. Aussi, quelles que soient les plaies que votre sagesse nous ait fait découvrir, nous osons en espérer la guérison ; la science que vous nous avez montrée nous la promet. Cependant comme vous nous avez dit que le commencement de la sainteté s’acquérait dans les communautés, et qu’il fallait s’y purifier, avant de pouvoir profiter de la solitude, je vous avoue que nous sommes tentés de découragement. En quittant notre monastère, nous étions si imparfaits que nous craignions de ne jamais acquérir la perfection dans le désert.

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XIIII. Responsio super eorum medicina.

Iohannes: De morborum suorum curatione sollicitis remedium salutare deesse non poterit, et idcirco eodem modo, quo uniuscuiusque uitii deprehenduntur indicia, etiam remedia sunt petenda. nam quemadmodum solitariis humanae conuersationis uitia diximus non deesse, ita uirtutum studia et instrumenta sanitatum omnibus ab humana conuersatione discretis suppetere non negamus. cum se igitur inpatientiae seu irae perturbationibus incursari illis quibus supra ostendimus indiciis unusquisque deprehenderit, contrariis semet ipsum obiectionibus semper exerceat, et propositis sibi multimodis iniuriarum dispendiorumque generibus uelut ab alio sibimet inrogatis adsuefaciat mentem suam omnibus quae inferre inprobitas potest perfecta humilitate subcumbere, atque aspera sibi quaeque et intolerabilia frequenter obponens quanta eis occurrere debeat lenitate omni iugiter cordis contritione meditetur: et ita respiciens ad illas sanctorum omnium siue ipsius domini passiones uniuersa non solum conuiciorum, sed etiam poenarum genera inferiora meritis suis esse pronuntians ad omnem se dolorum tolerantiam praeparabit. cumque aliquando ad coetus fratrum aliqua fuerit inuitatione reuocatus, quod non potest non uel raro etiam districtissimis heremi adcolis prouenire, si mentem suam etiam pro uilibus quibusque rebus deprehenderit tacite fuisse conmotam, ut quidam occultorum motuum seuerissimus censor mox sibi illa durissima iniuriarum genera, quibus ad perfectam tolerantiam semet ipsum cotidianis meditationibus exercebat, exprobret atque ita se obiurgans et increpans adloquatur: tune ille es, bone uir, qui te, dum in illa solitudinis tuae exerceris palaestra, omnia superaturum mala constantissime praesumebas, qui dudum, cum tibi non solum summas conuiciorum acerbitates, uerum etiam intoleranda supplicia ipse proponeres, satis ualidum atque ad omnes procellas inmobilem te credebas? quomodo inuicta illa patientia tua leuissimi uerbi prolusione confusa est? quomodo domum tuam supra illam solidissimam petram tanta ut tibi uidebatur mole constructam leuis aura conmouit? ubi est illud quod inani fiducia bellum in pace desiderans proclamabas: paratus sum, et non sum turbatus, et cum propheta saepe dicebas: proba me domine, et tempta me: ure renes meos et cor meum, et: proba me domine, et scito cor meum: interroga me, et cognosce semitas meas. et uide, si uia iniquitatis in me est? quomodo ingentem certaminis adparatum exigua hostis umbra conterruit? tali ergo semet ipsum conpunctionis animaduersione condemnans inultam suae conmotionis obreptionem esse non sinat, sed artiore carnem suam ieiunii ac uigiliarum correptione castigans ac iugibus continentiae poenis culpam suae mobilitatis excrucians illud, quod ad plenum excoquere in coenobii conuersatione debuerat, in solitudine constitutus hoc exercitationis igne consumat. illud sane ad obtinendam iugem ac stabilem patientiam constanter atque inmobiliter est tenendum, non licere nobis, quibus lege diuina non solum ultio iniuriarum, sed etiam memoria prohibetur, cuiuslibet detrimenti uel inritationis obtentu ad iracundiam conmoueri. quod enim grauius animae potest euenire dispendium, quam ut per conmotionis subitam caecitatem ueri atque aeterni luminis claritate priuata ab illius qui mitis et humilis corde est contemplatione discedat? quid rogo perniciosius quidue deformius, quam ut quis honestatis iudicium et regulam ac disciplinam rectae discretionis amittat et ea sanus ac sobrius perpetret, quae ne temulentus quidem ac sensu indigens ueniabiliter admisisset? haec ergo et cetera his similia detrimenta quisque perpenderit, non solum uniuersa damnorum genera, sed etiam iniuriarum atque poenarum quaecumque possunt a crudelissimis inrogari facili sustentatione despiciet, nihil dispendiosius iracundia nec pretiosius tranquillitate animi ac perpetua cordis sui iudicans puritate, ob quam non solum carnalium, sed etiam illarum quae spiritales uidentur rerum spernenda sunt commoda, si alias adquiri uel perfici nisi cum huius tranquillitatis perturbatione non possunt.

14. L’ABBÉ JEAN. Ceux qui cherchent sincèrement la guérison de leurs défauts, ne peuvent manquer de trouver des remèdes qui leur seront profitables. Il faut prendre pour cela les mêmes moyens qui ont servi à les découvrir. Nous avons dit que les solitaires peuvent avoir tous les vices qu’on a dans le monde ; mais il faut reconnaître qu’ils possèdent aussi tous les moyens de s’en purifier et d’avancer dans la vertu. Ainsi lorsqu’on s’aperçoit, aux signes que nous avons donnés, qu’on est sujet aux mouvements de l’impatience et de la colère, il faut s’exercer sans cesse à la vertu contraire. Il faut penser aux injures, aux violences, aux injustices de toutes sortes qui peuvent nous venir de la part des hommes, et habituer notre esprit à toutes ces épreuves qui réclament une humilité profonde. Il faut s’y préparer par une grande douceur de cœur et par une contrition sincère. En se rappelant tout ce que les saints et Notre-Seigneur ont souffert, en reconnaissant qu’on mérite d’en souffrir bien davantage, on se disposera à supporter tous les maux qui peuvent arriver.

Lorsque celui qui se sera ainsi exercé, devra assister à quelque réunion de frères, comme il arrive quelquefois aux plus grands solitaires, s’il remarque dans le secret de son cœur, quelque trouble pour des choses de peu d’importance, qu’il soit pour lui-même un censeur sévère ; qu’il se rappelle ces graves injures qu’il voulait supporter, et qu’il s’adresse les plus durs reproches. Qu’il se dise : Voilà donc ta vertu ! Lorsque tu t’exerçais dans la solitude, tu t’imaginais pouvoir supporter avec patience tous les maux imaginables. Tu bravais les affronts les plus sanglants et les supplices les plus cruels. Tu croyais être toujours fort et calme dans la tempête. Comment cette invincible patience s’est-elle évanouie au moindre mot ? Il te semblait que tu avais bâti sur un rocher si solide, et il a suffi d’un vent léger pour tout renverser. Que sont devenues ces paroles que tu chantais dans la paix, en attendant la guerre : « Je suis prêt et rien ne peut me troubler » ? (Ps. CXVIII, 60.) Tu disais avec le Prophète : « Éprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi ; brûlez mes reins et mon cœur. » (Ps. XXV, 2.) « Éprouvez-moi, Seigneur, et sondez mon cœur ; interrogez-moi ; examinez mes pas, et voyez si je marche dans l’iniquité. » (Ps. CXXXVIII, 23.) Comment tous ces préparatifs de combat ont-ils été détruits par cette petite ombre de l’ennemi ?

Qu’en se condamnant ainsi lui-même, le solitaire ne laisse pas le trouble de son âme impuni, mais qu’il châtie sa chair par des jeûnes plus sévères et de plus longues veilles ; qu’il expie, par une austérité plus grande, cette susceptibilité coupable, et qu’il déracine dans le désert, ces défauts dont il aurait dû se purifier dans la vie de communauté. Pour acquérir cette patience inaltérable et la préserver de toute atteinte, il faut penser que la loi de Dieu nous ordonne, non-seulement de ne pas nous venger des injures, mais de ne pas même nous en souvenir, afin d’éviter ainsi tout trouble et toute colère. Qu’y a-t-il de plus pernicieux pour l’âme que de se laisser aveugler par l’emportement, que de perdre la clarté de la lumière éternelle, et de ne plus contempler Celui qui est doux et humble de cœur ? Je vous le demande, quoi de plus triste et de plus déplorable que d’oublier toute règle et toute mesure de justice et de prudence, et de voir un être raisonnable et sobre faire des choses qu’on n’excuserait pas dans un homme ivre ou privé de sens ? Quiconque pèsera bien ces tristes conséquences supportera facilement, non-seulement tous les malheurs qui lui arriveront, mais encore toutes les injures et toutes les violences que ses ennemis les plus acharnés pourront lui faire, parce qu’il pensera qu’il n’y a rien de plus nuisible au monde que la colère, et de plus précieux que le calme de l’esprit et la pureté du cœur. Nous devons renoncer, non-seulement aux biens temporels, mais encore aux avantages spirituels qu’on ne peut acquérir et conserver sans perdre la paix de l’âme.

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XV. Interrogatio, an ita castitas sicut et ceterae passiones debeat explorari.

Germanus: Sicut ceterorum uulnerum, id est irae, tristitiae, inpatientiae, per obiectionem contrariarum rerum medella monstrata est, ita etiam contra spiritum fornicationis quod curationis genus nos oporteat adhibere uolumus edoceri, id est utrum concupiscentiae ignis propositis sicut illic maioribus inritationum augmentis possit extingui: quod satis castitati credimus esse contrarium, si non solum exaggerentur in nobis libidinis incentiua, sed uel praetereunte adtingantur mentis intuitu.

15. L’ABBÉ GERMAIN. Vous nous avez proposé, comme remède des plaies que causent la colère, la tristesse et l’impatience, d’aller au-devant des choses qui peuvent les exciter en nous ; devons-nous prendre les mêmes moyens pour combattre l’impureté ? Devons-nous, pour éteindre le feu de la concupiscence, lui donner de nouveaux aliments ; et n’est-il pas contraire à la chasteté, non-seulement de rechercher ce qui peut exciter en nous les mauvais désirs, mais d’y arrêter, même un instant, notre esprit.

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XVI. Responsio, quibus documentis possit agnosci.

Iohannes: Quaestionem, quae etiam tacentibus nobis narrationem nostram fuerat secutura, sagax interrogatio uestra praeuenit, et idcirco efficaciter eam sensibus uestris concipiendam esse non ambigo, quando equidem institutionem nostram acumen uestri praecessit ingenii. sine labore enim cuiuslibet quaestionis dilucidatur obscuritas, cum absolutionem eius anticipans inquisitio quo ducenda est antecedit. itaque remediis quidem illorum quae supra diximus uitiorum non solum nihil officiunt, uerum etiam multum conferunt humana consortia. nam frequentia inpatientiae suae crebrius patefacta quanto magis adsiduum superatis dolorem conpunctionis intulerint, tanto uelociorem laborantibus conferunt sanitatem. ob quod etiam in solitudine consistentes, cum inritationum fomes atque materia ab hominibus non possit exsurgere, tamen earundem incitamenta debemus etiam de industria retractare, ut aduersus ea iugi cogitationum conluctatione pugnantibus nobis medella promptior conferatur. contra spiritum uero fornicationis diuersa ratio et dispar est causa, nam quemadmodum corpori usus libidinis carnisque uicinia, ita etiam menti memoria eius penitus subtrahenda. satis enim perniciosum est adhuc infirmis aegrisque pectoribus uel tenuissimam recordationem huius passionis admittere, ita ut nonnumquam eis etiam sub recordatione sanctarum feminarum uel sub sacrae lectionis historia noxiae titillationis stimulus excitetur. cuius causa seniores nostri huiuscemodi lectiones sub praesentia iuniorum solent consultissime praeterire. sane perfectis et adfectu iam castimoniae consummatis probationes quibus examinare se ualeant deesse non possunt, quibus perfecta eorum cordis integritas incorrupto conscientiae suae iudicio conprobetur. erit ergo consummato dumtaxat uiro similis etiam super hac passione probatio, ut qui se radices morbi huius penitus extirpasse cognouerit explorandae gratia castitatis imaginationem aliquam inlecebrosa mente concipiat. ceterum ab his qui adhuc infirmi sunt hanc examinationem nullatenus conuenit adtemptari (erit enim eis magis perniciosa quam utilis), ut coniunctionem femineam et palpationem quodammodo teneram atque mollissimam corde pertractent. cum ergo perfecta quis uirtute fundatus ad inlecebram blandissimorum tactuum, quos cogitando confinxerit, nullum mentis adsensum, nullam commotionem carnis in se deprehenderit exagitatam, certissima puritatis suae capiet documenta, ita ut ad hanc se firmitatem puritatis exercens castitatis atque incorruptionis bonum non solum mente possideat, sed etiam si corporalem feminae adtactum necessitas ulla detulerit, execretur. Hoc abbas Iohannes, cum horae nonae refectionem inminere sensisset, conlationem fine conclusit.

16. L’ABBÉ JEAN. Votre question si sage a prévenu ce que j’allais vous dire, si vous ne m’aviez pas interrogé. Aussi vous comprendrez parfaitement ce que je vous dirai, puisque vous avez deviné ma réponse. La difficulté est facile à résoudre, lorsqu’on pose si bien le problème. Pour guérir les défauts dont nous avons parlé, les rapports avec nos semblables sont avantageux, au lieu d’être nuisibles ; car plus nous éprouvons des mouvements d’impatience, plus nous avons à nous repentir, et plus nous nous relevons promptement de nos chutes. Aussi, lorsque nous sommes dans la solitude, et que les hommes ne nous donnent pas de sujets de nous impatienter, nous devons nous procurer nous-mêmes les occasions de nous éprouver, afin de nous vaincre dans le combat et de nous mieux corriger. Mais il n’en est pas de même lorsqu’il s’agit de l’impureté. Il faut éloigner de nos sens tout ce qui pourrait les troubler, et bannir de nos âmes toute pensée dangereuse. Un simple souvenir est un danger pour les personnes qui sont encore faibles, et qui éprouvent des tentations en se rappelant quelques saintes femmes ou quelques histoires de la Bible. Aussi nos supérieurs évitent-ils très-sagement ces histoires, dans les lectures qui se font en présence de jeunes religieux.

Pour les parfaits certainement les occasions ne manqueront pas d’éprouver leur vertu, et de voir, dans la sincérité de leur cœur, s’ils possèdent la pureté véritable. Ceux qui sont vraiment chastes pourront s’exercer sur ce point comme sur les autres, et reconnaître s’ils ont arraché jusqu’à la racine du mal, en s’arrêtant quelquefois à des pensées qui pourraient les troubler. Mais je ne conseillerais jamais cette épreuve aux faibles qui ne peuvent songer à une femme sans être émus ; l’épreuve serait plus nuisible que salutaire. Ils trouveraient ce qu’ils fuient, et l’essai qu’ils feraient serait le mal même. Pour celui qui est arrivé à un tel degré de pureté, qu’aucune image, aucune pensée voluptueuse ne peut le tenter et agiter ses sens, il aura la preuve qu’il est parvenu à une vertu parfaite. Il sera chaste, non-seulement dans son âme, mais aussi dans son corps, et s’il est obligé, par hasard, de toucher une femme, il n’en ressentira aucune émotion.

C’est ainsi que s’exprima l’abbé Jean ; il termina la conférence, lorsqu’il vit approcher l’heure de none et du repas des religieux.

Texte latin : Conlationes XXIIII, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 13, Vienne, 1886, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française de Dom Étienne Cartier, bénédictin de Solesmes († 1887), Conférences de Cassien sur la perfection religieuse, Paris, Poussielgue, 1868. Cartier ne traduit pas les chapitres 11 à 21 de la IIIe conférence, 7 à 18 de la XIIIe et 17 à 24 de la XVIIe : ils sont donnés en latin seul et signalés comme omis. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur