Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Institutions cénobitiques

Livre XII. De l’orgueil

Liber duodecimus. De spiritu superbiae.Livre XII. De l’orgueil.

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I. Quod octauum certamen aduersus spiritum superbiae sit, et de natura eius.

Octauum, quod extremum, aduersus spiritum superbiae nobis certamen est. qui morbus licet ultimus sit in conflictu uitiorum atque in ordine ponatur extremus, origine tamen et tempore primus est, saeuissima et superioribus cunctis inmanior bestia, perfectos maxime temptans et propemodum iam positos in consummatione uirtutum morsu diriore depascens.

1. L’orgueil est le plus redoutable de tous les vices.

L’orgueil est le dernier ennemi qui nous reste à combattre ; mais, quoique cette maladie soit mise la dernière parmi celles qui nous tourmentent, elle doit être placée au premier rang par son principe et son importance. C’est un monstre plus cruel que tous les autres ; il s’attaque surtout aux parfaits, et il s’acharne particulièrement contre ceux qui étaient les plus affermis dans la vertu.

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II. Quod superbiae duo sint genera.

Cuius duo sunt genera, unum hoc, quo diximus spiritales summosque pulsari, aliud, quod etiam incipientes carnalesque conplectitur. et licet utrumque superbiae genus tam in deum quam in homines noxia inflet elatio, tamen illud primum specialiter refertur ad deum, secundum ad homines proprie pertinet. cuius originem ac remedia in posterioribus libelli huius donante deo in quantum possumus exsequemur. nunc de illo priore, quo praefati sumus perfectos praecipue temptari, propositum nobis est pauca disserere.

2. Il y a deux sortes d’orgueil.

Il y a deux sortes d’orgueil : l’orgueil qui attaque les personnes avancées dans la vie spirituelle, et l’orgueil qui tourmente les commençants et les sensuels. Dans ces deux orgueils, l’âme s’élève contre Dieu et contre les hommes ; mais le premier offense Dieu plus particulièrement, et le second, les hommes. Nous exposerons, à la fin de ce livre, si Dieu nous en fait la grâce, les causes et les remèdes de ce second orgueil. Nous allons d’abord parler brièvement du premier, qui tente surtout les parfaits.

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III. Quod superbia omnes pariter uirtutes auferat.

Nullum est igitur aliud uitium, quod ita omnes uirtutes exhauriat cunctaque iustitia et sanctitate hominem spoliet ac denudet ut superbiae malum, tamquam generalis quidam ac pestifer morbus non unum membrum partemue eius debilitare contentus, sed solidum corpus letali corrumpit exitio et in uirtutum iam fastigio conlocatos grauissima ruina deicere ac trucidare conatur. omne namque uitium suis est terminis ac fine contentum, et licet contristet alias quoque uirtutes, contra unam tamen principaliter tendit eamque specialiter opprimit et inpugnat. et ut hoc ipsum quod diximus clarius possit intellegi, gastrimargia, id est adpetitus uentris seu concupiscentia gulae temperantiae rigorem corrumpit, castitatem libido contaminat, ira patientiam uastat, ut nonnumquam uni quis deditus uitio aliis uirtutibus non penitus destituatur, sed illa tantum uirtute truncata, quae e diuerso aemulo sibi uitio repugnante subcumbit, reliquas possit uel ex parte retinere. haec uero cum infelicem possederit mentem, ut quidam saeuissimus tyrannus sublimissima capta arce uirtutum uniuersam funditus ciuitatem diruit atque subuertit, excelsa quondam sanctitatis moenia uitiorum solo coaequans atque permiscens nullam deinceps imaginem libertatis animae sibi subditae superesse concedit, quantoque ceperit ditiorem, tanto grauiori seruitutis iugo subditum uniuersis uirtutum facultatibus crudelissima depraedatione nudabit.

3. L’orgueil détruit toutes les vertus.

Il n’y a pas de vices qui puissent, autant que l’orgueil, détruire toutes vertus et dépouiller plus complétement l’homme de justice et de sainteté. C’est une maladie mortelle qui ne se contente pas d’affaiblir un membre, mais qui empoisonne et corrompt tout le corps. Il attaque les personnes les plus parfaites, et les entraîne dans une ruine irréparable. Les autres ont chacun leurs limites et leur but ; ils combattent quelques vertus et s’attaquent principalement à celle qui leur est le plus contraire. La gourmandise, par exemple, cherche à corrompre la tempérance ; la luxure veut souiller la chasteté ; la colère détruit la patience, tellement que l’esclave d’un vice peut bien ; n’être pas dépouillé de toutes les vertus, mais seulement de celle opposée au péché qui le domine. Mais lorsque l’orgueil possède une malheureuse âme, c’est un tyran cruel qui s’est emparé de la citadelle des vertus, et de là foudroie la ville entière et la détruit de fond en comble. Il renverse les murs de la sainteté et les rase au niveau de tous les vices ; et l’âme n’a plus une ombre de liberté ; plus elle était riche, plus elle est avilie et cruellement dépouillée de toutes ses vertus.

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IIII. Quod ob superbiam Lucifer ille de archangelo diabolus factus sit.

Et ut grauissimae tyrannidis eius potentiam cognoscamus, angelum illum, qui pro nimietate splendoris ac decoris sui Lucifer nuncupatus est, nullo alio quam hoc uitio deiectum caelitus inuenimus et ex illa beata sublimique angelorum statione telo superbiae uulneratum ad inferna fuisse conlapsum. si igitur tantam uirtutem, tantae potentiae praerogatiua decoratam una elatio cordis potuit de caelestibus ad terrena deuoluere, qua nos obseruantia carnis fragilitate circumdatos cauere oporteat, ipsius ruinae magnitudo demonstrat. quemadmodum uero huius morbi uirus perniciosissimum deuitemus, instrui poterimus, si ruinae ipsius causas atque originem persequamur. numquam enim curari languores nec remedia poterunt malis ualitudinibus exhiberi, nisi prius inquisitione sagaci origines earum inuestigentur et causae. hic namque indutus diuina claritate et inter ceteras supernas uirtutes conditoris largitate praefulgens splendorem sapientiae et uirtutum pulchritudinem, qua ornabatur gratia creatoris, naturae suae potentia, non munificentiae illius beneficio se credidit obtinere, et ob hoc elatus, tamquam qui ad perseuerantiam puritatis huius diuino non egeret auxilio, deo se similem iudicauit, utpote qui nullius indigeret quemadmodum deus, liberi scilicet arbitrii facultate confisus, per illam credens afluenter sibimet omnia subpeditari, quae ad consummationem uirtutum uel perennitatem summae beatitudinis pertinerent. haec ei sola cogitatio facta prima ruina est, ob quam desertus a deo, quo credidit non egere, instabilis repente ac nutabundus effectus et infirmitatem propriae naturae persensit et beatitudinem, qua dei munere fruebatur, amisit. et quia dilexit uerba praecipitationis, quibus dixerat: in caelum conscendam, et linguam dolosam, qua uel de se dixit: ero similis altissimo, uel de Adam et Eua: eritis sicut dii, propterea deus destruet illum in finem, euellet eum, et emigrabit de tabernaculo: et radicem eius de terra uiuentium. tunc ruinam eius uidentes iusti timebunt, et super eum ridebunt dicentes (quod etiam ad hos, qui se sine protectione auxilioque dei summum bonum perficere posse confidunt, iustissime dirigetur): ecce homo, qui non posuit deum adiutorem suum: sed sperauit in multitudine diuitiarum suarum: et praeualuit in uanitate sua.

4. L’orgueil a fait d’un archange un démon.

Pour mieux comprendre la puissance de cette odieuse tyrannie, voyez cet ange que l’éclat de sa beauté avait fait appeler Lucifer. Un seul mouvement d’orgueil le précipite du haut du ciel. Il était aux premiers rangs des Anges, et sa chute l’entraîne au fond des enfers. Si cette pensée orgueilleuse a pu faire tomber si bas cette nature si noble et si privilégiée, combien ce châtiment doit-il nous faire craindre pour nous-mêmes qui sommes si faibles ! Le moyen d’éviter le venin mortel de ce vice est de bien connaître les causes de cette ruine ; car on ne peut soigner un malade et lui donner les remèdes nécessaires, sans examiner d’abord avec soin l’origine et les développements de sa maladie.

Lucifer avait été revêtu d’une clarté divine, et son Créateur le faisait briller au-dessus de toutes les puissances célestes ; il s’imagina que cette splendeur et cette beauté spirituelles lui venaient de sa propre nature et non pas de la bonté infinie de son Créateur. Il se persuada, dans son orgueil, qu’il n’avait pas besoin du secours divin pour persévérer. Il se crut semblable à Dieu qui vit par lui-même, et voulut s’appuyer sur son libre arbitre pour atteindre la perfection et posséder l’éternelle béatitude. Cette pensée coupable fut sa ruine ; Dieu, dont il croyait pouvoir se passer, l’abandonna. Devenu aussitôt sans force et sans appui, il sentit la faiblesse de sa propre nature et perdit le bonheur dont Dieu l’avait comblé, parce qu’il avait aimé ces paroles de perdition (Ps. LI, 6) : « Je monterai au plus haut du ciel ; » et ce langage trompeur qu’il s’était tenu à lui-même (Is., XIV, 14) : « Je serai semblable au Très-Haut. » Il dit ensuite à Adam et Ève : « Vous serez comme des dieux. » Dieu alors le renversa pour toujours ; il l’arracha et le chassa de sa demeure ; il le déracina de la terre des vivants, afin qu’en voyant sa ruine, les justes soient remplis de crainte, et rient de lui, en disant ces paroles qu’on peut si justement adresser à tous ceux qui croient pouvoir faire le bien sans le secours de Dieu : « Voici l’homme qui n’a pas pris Dieu pour son appui, mais qui a espéré dans la multitude de ses richesses et s’est cru fort dans sa vanité. » (Ps. LI, 7, 8.)

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V. Quod fomites omnium uitiorum de superbia pullularint.

Haec est primae ruinae causa et origo principalis morbi, qui rursum per illum, qui fuerat a se deiectus, in protoplastum serpens infirmitates omnium uitiorum et materias germinauit. dum enim gloriam deitatis arbitrii libertate et industria sua credidit se posse conquirere, etiam illam perdidit, quam adeptus fuerat gratia conditoris.

5. L’orgueil est la source de tous les vices.

Ce fut l’origine de la première ruine et la cause principale de cette maladie. Après s’être perdu lui-même, l’ange, devenu serpent, apporta sur la terre le germe de tous les vices et de tous les maux. Car l’homme, tenté par lui, se persuada qu’il pouvait, par son libre arbitre et son propre mérite, acquérir la gloire de la divinité, et il perdit même la grâce qu’il tenait de la bonté du Créateur.

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VI. Quod superbiae uitium, cum sit in ordine conluctationis extremum, tempore tamen et origine primum sit.

Itaque exemplis ac testimoniis scripturarum manifestissime conprobatur superbiae labem, cum sit posterior in ordine conflictuum, origine tamen anteriorem esse omniumque peccatorum et criminum esse principium, nec sicut cetera uitia solummodo contrariam sibi uirtutem, id est humilitatem tantum extinguere, uerum etiam cunctarum simul interemptricem esse uirtutum, nec mediocres tantum paruosque temptare, sed maxime in fortitudinis culmine consistentes. ita enim de hoc spiritu propheta commemorat: et escae eius electae. ideoque beatus Dauid, licet tanta circumspectione cordis sui custodiret arcana, ut ad eum, quem secreta suae conscientiae non latebant, audenter proclamaret: domine non est exaltatum cor meum: neque elati sunt oculi mei. neque ambulaui in magnis: neque in mirabilibus super me. nisi humiliter sentiebam, et iterum: non habitabit in medio domus meae faciens superbiam, sciens tamen quam sit difficilis etiam perfectis ista custodia, non de sua tantum praesumit industria, sed orans domini inplorat auxilium, ut huius inimici telum possit insauciatus euadere, dicens: non ueniat mihi pes superbiae, pauens ac metuens, ne illud incidat quod dicitur de superbis: deus superbis aduersatur, et iterum: inmundus est apud deum omnis qui exaltat cor suum.

6. Combien l’orgueil est à craindre pour les bienfaits.

Ces exemples et ces témoignages de l’Écriture nous montrent avec évidence que l’orgueil, quoique le dernier vice dans l’ordre du combat, est cependant le premier par son origine et le principe de tous les autres péchés. Il n’attaque pas seulement, comme les autres vices, la vertu qui lui est opposée, c’est-à-dire l’humilité, mais il détruit aussi toutes les autres vertus ; et au lieu de se contenter des petits et des faibles, il tente surtout les forts et les parfaits. C’est de cet esprit que le prophète a pu dire : « Sa nourriture est choisie. » (Hab., I, 16.) Aussi le roi David veillait avec tant de soin sur les pensées les plus secrètes de son cœur, qu’il pouvait dire avec confiance à Celui qui pénètre le fond des consciences : « Seigneur, mon cœur n’a pas été superbe, et mes yeux ne se sont pas élevés. Je n’ai pas ambitionné les choses grandes et éclatantes qui étaient au-dessus de moi, et j’ai eu des sentiments humbles de moi-même. » (Ps. CXXX, 1, 2.) Il dit encore : « Celui qui fait des œuvres d’orgueil, n’habitera pas au sein de ma maison. » (Ps. C, 9.) Mais comme il sait combien il est difficile aux plus parfaits de se défendre de l’orgueil, il ne présume pas de ses forces, et il implore le secours de Dieu pour échapper aux traits de cet ennemi. « Que le pied de l’orgueil, dit-il, ne s’approche pas. » (Ps. XXXV, 12.) Il craint de tomber dans le malheur dont l’Écriture menace les superbes : « Dieu résiste aux superbes. » (S. Jacq., IV, 6.) « Celui qui se glorifie dans son cœur, est abominable devant Dieu. » (Prov., XVI, 5.)

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VII. Quod tantum sit malum superbiae, ut ipsum deum aduersarium habere mereatur.

Quantum est malum superbiae, ut non angelum, non alias uirtutes sibi contrarias, sed ipsum deum aduersarium habere mereatur. notandum siquidem est quod nequaquam dixerit super his qui ceteris sunt uitiis inuoluti, quod habeant sibi dominum resistentem, id est 'dominus gastrimargis, fornicariis, iracundis seu filargyris aduersatur', sed solis superbis. illa namque uitia uel in unumquemque delinquentium tantummodo retorquentur uel in suos participes, id est in alios homines uidentur admitti: haec uero proprie pertingit ad deum et idcirco eum specialiter digna est habere contrarium.

7. L’orgueil s’attaque à Dieu même.

Que l’orgueil est donc un grand mal, puisqu’un ange ou les vertus contraires ne suffisent pas pour le combattre, mais qu’il faut que ce soit Dieu lui-même ! Car l’Écriture ne dit pas que Dieu résiste à ceux qui sont sujets aux autres vices ; il ne combat pas les intempérants, les fornicateurs, les colères, les avares, mais seulement les superbes. Les autres vices nuisent à ceux qui s’y livrent, ou à ceux qui en sont l’objet ; mais l’orgueil s’attaque à Dieu même, et c’est pour cela que Dieu s’élève pour lui résister.

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VIII. Quemadmodum deus superbiam diaboli uirtute humilitatis extinxerit, et diuersa super hoc testimonia.

Ideoque uniuersitatis creator et medicus deus causam principiumque morborum superbiam esse cognoscens contrariis sanare contraria procurauit, ut ea scilicet, quae per superbiam corruerant, per humilitatem resurgerent. ille namque dicit: in caelum conscendam, hic dicit: humiliata est in terra anima mea. ille dicit: ero similis altissimo, hic, cum esset in forma dei, exinaniuit semet ipsum formam serui accipiens, humiliauitque se factus oboediens usque ad mortem. ille dicit: super astra dei exaltabo solium meum, iste dicit: discite a me quia mitis sum et humilis corde. ille dicit: nescio dominum, et Israhel non dimitto, iste dicit: si dixero quia non noui eum, ero similis uobis mendax: sed noui eum et mandata eius seruo. ille dicit: mea sunt flumina et ego feci ea, iste dicit: non possum ego a me ipso facere quicquam, sed pater meus in me manens ipse facit opera. ille dicit: mea sunt omnia regna mundi et gloria eorum, et cui uoluero do ea, iste cum diues esset, pauper effectus est, ut eius inopia nos diuites redderemur. ille dicit: sicut colliguntur oua, quae derelicta sunt, sic uniuersam terram ego congregaui: et non fuit qui moueret pennam, et aperiret os, et ganniret, iste dicit: similis factus sum pellicano solitario: uigilaui, et factus sum sicut passer solitarius in tecto. ille dicit: exsiccaui uestigio pedum meorum omnes riuos aggerum, hic dicit: numquid non possum rogare patrem meum, et exhibebit mihi modo plus quam duodecim milia legiones angelorum? si principalis ruinae causam et salutis nostrae fundamenta perspeximus, a quo et qualiter uel ista iacta sint uel illa emerserit, quemadmodum deuitare tam atrocem mortem superbiae debeamus, uel illius ruina uel huius doceamur exemplo.

8. Comment Notre-Seigneur a vaincu par son humilité l’orgueil du démon.

Dieu, le créateur du monde, en est aussi le sauveur. Il sait que l’orgueil est le principe et la cause de tous les vices ; il a voulu le guérir par son contraire, et tout ce qui était tombé par l’orgueil, a dû se relever par l’humilité.

Le démon avait dit : « Je monterai au plus haut des cieux. » (Isaïe, XIV, 13.)

Jésus-Christ a dit : « Mon âme s’est humiliée dans la poussière. » (Ps. XLIII, 27.)

Le démon : « Je serai semblable au Très-Haut. » Jésus-Christ : « Lorsqu’il avait la forme de Dieu, il s’est anéanti jusqu’à prendre la forme d’un esclave ; il s’est humilié, en se faisant obéissant jusqu’à la mort. » (Philip., II, 6, 7.) Le démon : « J’établirai mon trône au-dessus des astres de Dieu. »

Jésus-Christ : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » (Matth., XI, 29.) Le démon : « Je ne sais qui est le Seigneur, et je ne laisserai pas libre Israël. » (Exod., V, 2.)

Jésus-Christ : « Si je dis que je ne le connais pas, je serai menteur comme vous ; mais je le connais et je garde ses commandements. » (S. Jean, VIII, 40.) Le démon : « Les fleuves sont à moi, et c’est moi qui ai fait les choses. » (Ézéch., XXIX, 9.) Jésus-Christ : « Je ne puis rien faire par moi-même, mais mon Père qui demeure en moi fait toutes choses. » (S. Jean, V, 14.) Le démon : « Tous les royaumes du monde m’appartiennent, et je les donne à qui je veux. (S. Luc, IV, 6.) Jésus-Christ : « Il était riche et il s’est fait pauvre, afin que sa pauvreté nous rendît riches. » (II Cor., VIII, 14.) Le démon : « Comme on ramasse des œufs abandonnés, j’ai réuni tous les peuples de la terre, et personne n’a osé remuer une plume, ouvrir la bouche, et se plaindre. » (Isaïe, X, 14.) Jésus-Christ : « Je suis devenu semblable au pélican dans la solitude ; j’ai veillé et je suis resté comme le passereau solitaire sur un toit. » (Ps. CI, 7.)

Le démon : « J’ai séché, par l’empreinte de mes pas, tous les ruisseaux des champs. » (Isaïe, XXXVII, 25.)

Jésus-Christ : « Ne puis-je pas prier mon Père, et il m’enverra plus de douze légions d’anges ? » (S. Matth., XXVI, 53.)

En connaissant bien ainsi cette grande cause de ruine, et le moyen nécessaire pour nous sauver ; en distinguant d’où vient le mal et d’où vient le bien, nous profiterons de la chute du démon et de l’exemple de Jésus-Christ, et nous éviterons la mort cruelle où nous entraînerait l’orgueil.

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VIIII. Quemadmodum nos quoque superbiam superare possimus.

Itaque hunc nequissimi spiritus laqueum taliter poterimus euadere, si in singulis quibus senserimus nos uirtutibus profecisse illud apostolicum dixerimus: non ego, sed gratia dei mecum, et: gratia dei sum quod sum, et deum esse qui operatur in nobis et uelle et perficere pro bona uoluntate, dicente etiam ipso auctore salutis nostrae: qui manet in me et ego in illo, hic fert fructum multum, quia sine me nihil potestis facere, et: nisi dominus aedificauerit domum, in uanum laborauerunt qui aedificant eam, nisi dominus custodierit ciuitatem, frustra uigilauit qui custodit eam, et: in uanum uobis est ante lucem surgere, quia non est uolentis neque currentis, sed miserentis est dei.

9. Comment nous devons vaincre aussi l’orgueil.

Nous pourrons échapper aux piéges de cet ennemi redoutable, si toutes les fois que nous sentons avoir fait quelque progrès dans la vertu, nous disons avec l’Apôtre : « Ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu qui est avec moi. C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. » (I Cor., XV, 10.) « C’est Dieu qui opère comme il lui plaît, le bien que nous voulons et que nous faisons. » (Philip., II, 13.) Notre-Seigneur dit lui-même qu’il est l’auteur de notre salut : « Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, porte des fruits abondants ; et sans moi, vous ne pouvez rien faire. » (S. Jean, XV, 5.) Il est dit : « Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent. Si le Seigneur ne garde la ville, c’est en vain que veillent ceux qui la gardent. Il est inutile alors de vous lever avant le jour. » (Ps. CXXVI, 1, 2.) « Cela ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. » (Rom., IX, 16.)

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X. Quod nemo possit perfectionem uirtutum uel promissam beatitudinem suis tantum uiribus obtinere.

Nullius namque quamuis feruentis et cupientis tam idonea potest uoluntas esse uel cursus, ut carne spiritui repugnante circumdatus ualeat tantum perfectionis praemium et palmam integritatis ac puritatis adtingere, nisi fuerit diuina miseratione protectus, ut ad illud, quod magnopere uult et ad quod currit, peruenire mereatur. omne enim datum bonum et omne donum perfectum de sursum est descendens a patre luminum. quid enim habes quod non accepisti? quodsi accepisti, quid gloriaris quasi non acceperis?

10. Personne ne peut acquérir par lui-même la perfection et la béatitude.

Celui qui veut et qui court, ne peut avoir assez de volonté et de force, au milieu des combats de la chair contre l’esprit, pour atteindre la perfection et conserver la pureté de son âme, s’il n’est pas protégé par la miséricorde de Dieu, qui seul peut le faire arriver où il veut et où il court : « Car tout bien, tout don parfait, vient d’en haut et descend du Père des lumières. » (S. Jacq., I, 17.) « Aussi qu’avez-vous que vous n’ayez reçu, et si vous l’avez reçu, pourquoi vous glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez pas reçu ? » (I Cor., IV, 7.)

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XI. Exemplum latronis siue Dauid uel uocationis nostrae ad dei gratiam demonstrandam.

Si enim uel illum latronem ob unam confessionem introductum in paradisum recordemur, intellegemus eum non cursus sui merito tantam beatitudinem consecutum, sed dono dei miserentis indeptum. uel si reminiscamur Dauid regis duo tam grauia tamque inmania crimina uno paenitudinis sermone deleta, nec hic uidebimus ad indulgentiam tanti criminis obtinendam laboris aequiperasse merita, sed dei gratiam superabundasse, qui uerae paenitudinis occasione percepta tantam peccatorum materiem sub unius uerbi plena confessione consumpsit. principium quoque discutientes uocationis ac salutis humanae, qua non ex nobis nec ex operibus nostris secundum apostolum, sed dei sumus dono gratiaque saluati, liquido poterimus aduertere, quemadmodum perfectionis summa non uolentis neque currentis, sed miserentis sit dei, qui nequaquam laborum uel cursus nostri merito conpensante uitiorum nos facit esse uictores nec aequiperante nostrae uoluntatis industria tam arduum integritatis culmen subiugata qua utimur carne conscendere. nulla siquidem corporis huius adflictio nullaque cordis contritio ad capessendam ueram illam interioris hominis castitatem possit esse condigna, ut tantam puritatis uirtutem angelis solis ingenitam caelique uernaculam nudo humano labore, id est sine adiutorio dei ualeat obtinere, quia totius boni effectus ab illius profluit gratia, qui tantam perennitatem beatitudinis et inmensitatem gloriae exiguae uoluntati breuique ac paruo cursui nostro multiplicata largitate donauit.

11. Exemples de David et du bon larron.

Quand nous voyons le ciel ouvert au bon larron après une humble confession, nous comprenons bien qu’il n’obtint pas un si grand bonheur, par les mérites de sa vie passée, mais par la bonté de Dieu qui lui fit miséricorde. Si David reçut aussi le pardon de deux grands crimes, après une parole de repentir, nous reconnaissons que cette parole n’était pas suffisante pour mériter une telle indulgence, mais que la grâce de Dieu surabonda, à l’occasion du repentir de ce prince, et qu’elle effaça les crimes dont il s’avouait coupable.

En considérant le principe de notre vocation et du salut des hommes, qui, selon l’Apôtre, ne vient pas de nous et de nos œuvres, mais uniquement du don gratuit et de la grâce de Dieu qui nous a sauvés (Éph., II, 8), nous comprendrons clairement que la perfection ne vient pas de celui qui veut et qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. (Rom., IX, 16.) Ce n’est pas à cause de nos mérites et de nos travaux passés, que Dieu nous fait triompher de nos vices. Ce n’est pas pour satisfaire notre volonté, qu’il nous fait vaincre et parvenir à une grande pureté. Car il n’y a pas d’austérités corporelles et de contrition de cœur qui puissent mériter cette vraie chasteté de l’âme qui devient pure comme les anges et digne du ciel. Nul effort de l’homme ne saurait l’obtenir sans le secours de Dieu. Tout bien découle de sa grâce, et c’est lui dont la bonté sans limites accorde à notre faible volonté et à nos quelques efforts, un éternel bonheur et une gloire infinie.

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XII. Quod nullus sit labor, qui possit repromissae beatitudini conparari.

Omnis enim longaeuitas uitae praesentis, cum ad illam futurae gloriae perennitatem respexeris, euanescit, et dolores cuncti contemplatione illius inmensae beatitudinis effugantur atque ut fumus ad nihil extenuati liquescunt et nusquam ut fauilla conparent.

12. Aucune peine ne peut être comparée à la gloire promise.

La plus longue vie de l’homme n’est rien, si on la compare à la durée de la gloire qui l’attend, et toutes ses douleurs s’effacent en présence de cette félicité parfaite. Elles s’évanouissent comme la fumée, et disparaissent comme l’étincelle.

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XIII. Traditio seniorum de consequenda puritate.

Quapropter iam tempus est ut ipsis quibus tradunt uerbis patrum sententiam proferamus, eorum scilicet qui uiam perfectionis et qualitatem eius non uerborum iactantia depinxerunt, sed potius re et opere ac uirtute spiritus possidentes experimentis eam propriis et exemplis certissimis tradiderunt. aiunt itaque non posse ad purum quempiam carnalibus uitiis emundari, nisi uniuersum laborem suum atque conatum ad tantum perfectionis finem intellexerit non posse sufficere, nec eam nisi dei miseratione et adiutorio conprehendi non tam tradentis institutione quam affectu atque uirtute et experimentis propriis eruditus agnoscat. ad capessenda namque tam magnifica tamque praecelsa puritatis et integritatis praemia quantuslibet ieiuniorum, uigiliarum, lectionis, solitudinis ac remotionis labor fuerit inpensus, condignus esse non poterit qui haec industriae suae merito uel sudoris obtineat. numquam enim diuinum munus labor proprius humanaue conpensabit industria, nisi desideranti diuina fuerit miseratione concessum.

13. Enseignements des anciens Pères sur la vraie pureté de l’âme.

Il est bon d’apporter ici le témoignage des anciens Pères ; car ceux-là ne se sont pas contentés d’enseigner, par de vaines paroles, la voie de la perfection et son excellence, ils ont montré qu’ils la possédaient en esprit et en vérité, et ils nous ont fait profiter de leurs exemples et de leur expérience. Tous ont pensé qu’on ne peut se purifier des vices grossiers de nos sens, si on n’est pas bien convaincu que tous nos efforts pour atteindre la perfection seront inutiles sans la miséricorde et le secours de Dieu. Et il faut en être bien persuadé, non par le témoignage des autres, mais par sa propre expérience. Ce trésor de la perfection et de la pureté ne saurait s’obtenir par des jeûnes, des veilles, des études dans la solitude du cloître, et celui qui croit pouvoir le mériter seul, en est par là même indigne. Tous les efforts de l’homme ne compensent pas la grâce de Dieu que sa bonté infinie veut bien accorder à nos désirs.

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XIIII. Quod adiutorium dei laborantibus tribuatur.

Nec hoc dico ut humanos conatus euacuans ab industria et laboris intentione quemquam reuocare contendam, sed plane constantissime non mea, sed seniorum sententia definio perfectionem quidem sine his omnino capi non posse, his autem solis sine gratia dei posse eam a nemine consummari. ut enim dicimus conatus humanos adprehendere eam per se ipsos non posse sine adiutorio dei, ita pronuntiamus laborantibus tantum ac desudantibus misericordiam dei gratiamque conferri et, ut uerbis apostoli loquar, uolentibus et currentibus inpertiri secundum illud, quod etiam in psalmo octogensimo octauo ex persona dei cantatur: posui adiutorium super potentem: et exaltaui electum de plebe mea. dicimus enim secundum saluatoris sententiam dari quidem petentibus, aperiri pulsantibus et a quaerentibus inueniri, sed petitionem et inquisitionem et pulsationem nostram non esse condignam, nisi misericordia dei id quod petimus dederit uel aperuerit quod pulsamus uel illud quod quaerimus fecerit inueniri. praesto est namque, occasione sibi tantummodo a nobis bonae uoluntatis oblata, ad haec omnia conferenda. amplius enim ille quam nos perfectionem salutemque nostram desiderat et expectat. et in tantum beatus Dauid prouentum sui operis ac laboris propria tantum industria non posse nouerat obtineri, ut a domino promereri directionem suorum operum iterata prece deposceret dicens: et opera manuum nostrarum dirige super nos, et opus manuum nostrarum dirige, et rursum: confirma deus hoc, quod operatus es in nobis.

14. Le secours de Dieu est accordé à nos efforts.

Je ne dis pas cela pour décourager les efforts de l’homme et l’arrêter dans ses généreuses intentions. Je ne fais que répéter ce qu’ont dit tous nos Pères. L’homme ne peut acquérir la perfection sans efforts ; mais sans la grâce de Dieu, ses efforts seraient inutiles. Oui, l’homme ne peut rien, sans le secours de Dieu, mais sa miséricorde et sa grâce ne s’accordent qu’à ceux qui travaillent avec ardeur ; et comme le dit l’Apôtre, à ceux qui veulent et qui courent. David parle de la même manière, lorsqu’il fait dire à Dieu : « J’ai donné mon secours au puissant, et j’ai élevé celui que j’ai choisi du milieu de mon peuple. » (Ps. LXXXVIII, 20.) Notre-Seigneur a dit lui-même qu’il était donné à ceux qui demandaient, qu’il était ouvert à ceux qui frappaient, et que ceux qui cherchaient, trouveraient. Mais cette demande, cette recherche, ces instances, seraient insuffisantes, si la miséricorde de Dieu ne donnait pas ce que nous demandons, n’ouvrait pas quand nous frappons, et ne nous faisait pas trouver ce que nous cherchons. Dieu est prêt à tout nous accorder, dès qu’il voit le concours de notre bonne volonté ; car il désire notre salut et notre perfection plus que nous-même. David reconnaît si bien qu’il ne peut rien par ses propres efforts, qu’il conjure Dieu d’en prendre la direction : « Dirigez en nous l’œuvre de nos mains. Oui, dirigez l’œuvre de nos mains. » (Ps. LXXXIX, 17.) Et ailleurs : « Affermissez, Seigneur, ce que vous avez fait en nous. » (Ps. LXVII, 27.)

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XV. A quibus perfectionis uiam discere debeamus.

Ideoque si ad ueram consummationem uirtutum uolumus effectu et opere peruenire, illis debemus adquiescere magistris ac ducibus, qui hanc non uaniloqua disputatione somniantes, sed re atque experimentis adprehendentes nos quoque docere atque ad eam dirigere similiter possunt et uiam, quemadmodum perueniamus ad eam, certissimo tramite demonstrare, quique ad hanc fide se potius peruenisse quam laborum merito testabantur. quibus etiam hoc praecipuum sui cordis adquisita puritas conferebat, ut magis magisque se deprimi peccatis agnoscerent (tanta namque in eis delictorum conpunctio per dies singulos augebatur, quanta puritas animi profecisset) traherentque iugiter intimo corde suspiria, eo quod semet ipsos sentirent nequaquam posse delictorum naeuos ac maculas deuitare, quae eis per multiplices cogitationum minutias inurebantur. et idcirco futurae uitae stipendia non operum sperare se merito, sed misericordia domini proclamabant, nihil sibi de tanta circumspectione cordis aliorum conparatione donantes, quippe qui hanc ipsam non suae industriae, sed diuinae gratiae adscribebant: nec blandientes sibi de inferiorum ac tepidorum neglegentia, sed contemplatione potius illorum, quos uere peccato carere atque in regno caelorum aeterna iam beatitudine perfrui nouerant, humilitatem perpetuam conquirebant. atque ita consideratione hac et elationis ruinam pariter declinabant et quo contenderent uel quod dolerent semper inueniebant, intellegentes semet ipsos ad illam puritatem cordis quam cupiunt obsistente carnis sarcina peruenire non posse.

15. Quels doivent être nos maîtres dans la voie parfaite.

Si nous voulons sérieusement et efficacement parvenir à la véritable perfection, nous devons suivre ces grands maîtres qui ne s’endorment pas en de vains discours, mais qui ont acquis la grande science de l’expérience, et peuvent par conséquent nous bien montrer la voie la plus sûre pour l’atteindre. Tous nous assurent que c’est plutôt par la foi que par leurs efforts, qu’ils ont pu réussir. La pureté de cœur qu’ils avaient acquise, ne leur faisait que mieux connaître le fardeau de leurs fautes, et la douleur qu’ils ressentaient de leurs imperfections, augmentait de jour en jour, à mesure qu’ils avançaient dans cette pureté. Ils gémissaient sans cesse intérieurement de ne pouvoir éviter ces taches que leur causait la multitude de leurs pensées. Aussi proclamaient-ils hautement que ce n’était pas à cause de leur mérite qu’ils espéraient le bonheur du ciel, mais qu’ils l’attendaient uniquement de la miséricorde divine. Ils n’attribuaient pas cette délicatesse de conscience qui les élevait au-dessus des autres, à leur propre mérite, mais seulement à la grâce. Ils ne s’enorgueillissaient pas de la négligence et de la tiédeur de leurs frères ; mais ils contemplaient les saints qui étaient purs de tout péché et qui jouissaient déjà du bonheur céleste, s’affermissant ainsi toujours dans une humilité profonde. Cette vue les préservait de la ruine de l’orgueil, et leur faisait toujours trouver de nouveaux motifs d’avancer et de gémir. Ils comprenaient très-bien que tant qu’ils seraient chargés du fardeau de la chair, ils ne pourraient jamais par eux-mêmes acquérir cette pureté de cœur, l’unique objet de leurs désirs.

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XVI. Non posse nos sine misericordia et inspiratione dei ad ipsum laborem obtinendae perfectionis accedere.

Igitur secundum traditiones et institutiones eorum sic ad eam festinare debemus ieiuniis, uigiliis, orationibus, contritioni cordis et corporis operam dantes, ne haec omnia morbo hoc inflante uacuemus. non solum namque ipsam perfectionem oportet credere industria nos uel labore nostro possidere non posse, sed ne haec ipsa quidem, quae illius exercemus obtentu, id est labores conatusque nostros ac studia sine diuinae protectionis auxilio inspirationisque eius et castigationis atque exhortationis gratia posse perficere, quam scilicet cordibus nostris uel per alium solet uel per semet ipsum, nos uisitans, clementer infundere.

16. Nous ne pouvons rien sans la miséricorde et la grâce de Dieu.

Nous devons suivre leurs traditions et leurs enseignements ; nous devons faire en sorte que nos jeûnes, nos veilles, nos prières, nos mortifications du cœur et du corps, ne deviennent pas stériles par la maladie de l’orgueil. Non-seulement il ne faut pas croire que nous puissions atteindre la perfection par nos seuls efforts, mais il faut être persuadé que nous ne pouvons pas même faire ces efforts sans le secours d’en haut. C’est Dieu qui nous les inspire, qui nous encourage et nous soutient, en répandant sa grâce dans nos cœurs, et en nous visitant par lui-même ou par les autres.

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XVII. Testimouia diuersa, quibus euidenter ostenditur nihil posse nos quod ad salutem nostram pertinet sine adiutorio dei perficere.

Postremo instruat auctor salutis nostrae, quid nos oporteat in singulis quibusque quae gerimus non modo sentire. sed etiam confiteri. non possum ego, inquit, a me ipso facere quicquam. pater autem in me manens ipse facit opera. ille ex persona hominis adsumpti dicit nihil a semet ipso posse se facere, et nos cinis ac terra in his, quae ad nostram salutem pertinent, arbitramur nos adiutorio domini non egere? discamus itaque et nos, per singula nostram simul infirmitatem et illius adiutoria sentientes, cotidie proclamare cum sanctis: inpulsus uersatus sum ut caderem: et dominus suscepit me. fortitudo mea, et laudatio mea dominus: et factus est mihi in salutem, et: nisi quia dominus adiuuit me: paulo minus habitauerat in inferno anima mea. si dicebam: motus est pes meus: misericordia tua domine adiuuabat me. secundum multitudinem dolorum meorum in corde meo: consolationes tuae laetificauerunt animam meam. uidentes etiam cor nostrum in timore domini et patientia roborari dicamus: et factus est dominus firmamentum meum. et eduxit me in latitudine. scientiam quoque profectu operum intellegentes nobis augeri dicamus: quoniam tu inluminas lucernam meam domine: deus meus inlumina tenebras meas. quoniam in te eripiar a temptatione, et in deo meo transgrediar murum. deinde sentientes nosmet ipsos fortitudinem tolerantiae conquisisse et in semita uirtutum facilius ac sine labore dirigere adiciamus: deus qui praecinxit me uirtute: et posuit inmaculatam uiam meam. qui perfecit pedes meos tamquam cerui, et super excelsa statuit me, qui docet manus meas ad proelium. consecuti etiam discretionem, qua roborati possimus aduersarios nostros elidere, proclamemus ad deum: disciplina tua erexit me in finem: et disciplina tua ipsa me docebit. dilatasti gressus meos subtus me: et non sunt infirmata uestigia mea. et quia taliter sum roboratus scientia tua atque uirtute, inferam confidenter ea quae sequuntur et dicam: persequar inimicos meos, et conprehendam illos: et non conuertar donec deficiant. conteram illos, nec poterunt stare: cadent sub pedes meos. rursus infirmitatis nostrae memores nec posse nos tam acerbos uitiorum hostes fragili carne circumdatos sine illius adiutorio superare dicamus: in te inimicos nostros uentilabimus, et in nomine tuo spernemus insurgentes in nos. non enim in arcu meo sperabo: et gladius meus non saluabit me. tu enim saluasti nos de adfligentibus nos: et odientes nos confudisti. sed etiam praecinxisti me uirtute ad bellum: subplantasti omnes insurgentes in me subtus me. et inimicos meos dedisti mihi dorsum, et odientes nos confudisti. sed nec armis nostris posse nos uincere cogitantes dicamus: adprehende arma et scutum: et exsurge in adiutorium mihi. effunde frameam, et conclude aduersus eos, qui persequuntur me: dic animae meae: salus tua ego sum. et posuisti arcum aereum brachia mea. et dedisti mihi protectionem salutis meae: quia nec patres nostri in gladio suo possederunt terram, et brachium eorum non saluauit eos: sed dextera tua, et brachium tuum, et inluminatio uultus tui: quoniam conplacuit tibi in eis. postremo uniuersa beneficia eius cum gratiarum actione mente sollicita perlustrantes super his omnibus, quod uel pugnauimus uel inluminationem scientiae uel disciplinam discretionis ab eo consecuti sumus, uel quod suis nos armis instruxit et uirtutis cingulo conmuniuit, uel quod inimicorum nostrorum nobis praebuit dorsum et tribuit uirtutem comminuendi eos ut puluerem ante faciem uenti, intimo cordis affectu clamemus ad eum: diligam te domine uirtus mea: dominus firmamentum meum, et refugium meum, et liberator meus. deus meus adiutor meus, et sperabo in eum. protector meus, et cornu salutis meae, et susceptor meus. laudans inuocabo dominum: et ab inimicis meis saluus ero.

17. Preuves évidentes de la nécessité du secours de Dieu pour faire notre salut.

Enfin Jésus-Christ, l’auteur de notre salut, nous apprend quel sentiment nous devons avoir et confesser dans toutes nos actions. « Je ne puis rien faire de moi-même, dit-il ; mais mon Père qui est en moi, fait lui-même toutes choses. » (S. Jean, XIV, 10.) Notre-Seigneur dit que, selon l’humanité dont il est revêtu, il ne peut rien faire de lui-même ; et nous, qui ne sommes que cendre et poussière, nous croirions que nous pouvons nous passer du secours de Dieu, dans tout ce qui regarde notre salut. Comprenons notre faiblesse, et, en sentant le besoin que nous avons de l’assistance divine, apprenons à dire tous les jours avec les saints : « J’ai été poussé et ébranlé de manière à être renversé, mais le Seigneur m’a soutenu. Le Seigneur est ma force et ma gloire ; il est devenu mon salut. » (Ps. CXVII, 13.) « Si le Seigneur ne m’eût secouru, mon âme était en danger de tomber en enfer. Dès que je disais : Mon pied chancelle, votre miséricorde, mon Dieu, venait à mon secours. Vos consolations ont ranimé mon âme, à mesure que les douleurs envahissaient mon cœur. » (Ps. XCIII, 18, 19.)

Lorsque nous verrons notre cœur se fortifier dans la crainte de Dieu et dans la patience, disons : « Le Seigneur est devenu ma force ; il m’a sauvé et mis au large. » (Ps. XVII, 19, 20.) Si nous sentons la science augmenter par notre travail, disons : « Seigneur, c’est vous qui éclairez ma lampe ; mon Dieu, illuminez mes ténèbres, parce que c’est en vous que je serai délivré de la tentation ; c’est grâce à mon Dieu que je franchirai le rempart. » (Ibid., 30.) Si nous remarquons en nous plus de force et de courage, plus de facilité à suivre le chemin de la vertu, disons : « Mon Dieu, vous me revêtez de force et de courage, vous me faites une voie pure et sans tache. Vous rendez mes pieds comme ceux du cerf, et vous m’élevez à de grandes choses, en formant mes mains aux combats. » (Ibid., 33, 34.)

Quand nous aurons la discrétion qui nous rendra capables de terrasser nos ennemis, nous crierons vers Dieu : « Votre loi m’a corrigé pour jamais ; votre loi m’enseignera toujours. Vous avez agrandi la voie sous mes pas, et mes pieds ne se sont pas affaiblis. » (Ibid., 36, 37.) Et, parce que je suis ainsi fortifié par votre science et votre appui, je pourrai continuer avec confiance et dire : « Je poursuivrai mes ennemis et je les saisirai ; et je ne m’arrêterai que lorsqu’ils seront défaits. Je les briserai, et ils ne pourront résister ; je les foulerai à mes pieds. » (Ibid., 38, 39.) Nous pourrons nous rappeler encore notre faiblesse et l’impossibilité de vaincre des ennemis si redoutables, sans le secours de Dieu, tant que nous sommes dans une chair si fragile ; nous dirons alors : « Ce sera par vous que nous aurons la force de dissiper nos ennemis, et ce sera en votre nom que nous mépriserons tous ceux qui s’élèveront contre vous. Car je ne mettrai pas mon espérance dans mon arc, et mon salut dans mon épée. C’est vous qui nous avez sauvés de nos persécuteurs, et qui avez confondu ceux qui nous haïssaient. » (Ps. XLIII, 6, 7, 8.) « Vous m’avez revêtu de force pour la guerre, et vous avez mis à mes pieds ceux qui s’élevaient contre moi. Vous avez fait tourner le dos à mes ennemis, et vous avez dispersé ceux qui me haïssaient. » (Ps. XVII, 40, 41.)

Nous savons bien que nous ne pouvons vaincre avec nos seules armes, et nous dirons : « Prenez les armes, Seigneur, prenez le bouclier et levez-vous pour me secourir ; tirez l’épée et arrêtez ceux qui me persécutent. Dites à mon âme : Je suis ton salut. » (Ps. XXXIV, 2, 3.) « Vous avez placé mon bras comme un arc d’airain ; vous m’avez protégé pour me sauver, et votre droite a pris ma défense. » (Ps. XVII, 35.) « Ce n’est pas par leurs armes que nos pères possèdent cette terre, et leurs bras ne les ont pas sauvés ; c’est votre main, votre bras, la lumière de votre visage, parce que vous avez bien voulu les aimer. » (Ps. XLIII, 4.)

Enfin, lorsque nous repasserons avec attention dans notre esprit toutes les grâces dont nous devons remercier Dieu, toutes les tentations que nous avons combattues, toutes les lumières que nous avons reçues, le discernement que Dieu nous a donné, la force dont il nous a armés, les ennemis qu’il a mis en fuite, et la puissance qu’il nous a accordée pour les dissiper, comme le vent dissipe la poussière, nous crierons vers lui de tout notre cœur : « Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma force ; oui, le Seigneur est mon soutien, mon refuge, mon libérateur. Mon Dieu est mon aide, et j’espérerai en lui. Il est notre protecteur et mon salut. Il m’a pris sous sa défense ; je louerai, j’invoquerai le Seigneur, et je serai délivré de mes ennemis. » (Ps. XVII, 1, 4.)

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XVIII. Quod non solum in naturali condicione, sed etiam in cotidiana dispensatione dei gratia muniamur.

Non solum pro his ei gratias referentes, quod uel rationabiles nos condidit uel liberi arbitrii potestate donauit uel baptismi largitus est gratiam uel scientiam legis adiutoriumque concessit, sed etiam pro his, quae erga nos cotidiana eius prouidentia conferuntur, quod scilicet aduersariorum nos insidiis liberat, quod cooperatur in nobis, ut carnis uitia superare possimus, quod a periculis nos etiam ignorantes protegit, quod a lapsu peccati communit, quod adiuuat nos et inluminat, ut ipsum adiutorium nostrum, quod non aliud quidam interpretari uolunt quam legem, intellegere et agnoscere ualeamus, quod pro neglegentiis delictisque nostris eius inspiratione latenter conpungimur, quod dignatione eius uisitati saluberrime castigamur, quod ab eo nonnumquam etiam inuiti trahimur ad salutem, postremo quia ipsum liberum arbitrium nostrum, quod procliuius fertur ad uitia, ad meliorem dirigit frugem et ad uirtutum uiam instigationis suae uisitatione contorquet.

18. L’assistance divine nous est accordée à tous les instants.

Nous devons non-seulement remercier Dieu de nous avoir donné la raison, la puissance du libre arbitre, de nous avoir accordé la grâce du baptême, et la connaissance de sa loi ; mais nous devons aussi le remercier de tous les bienfaits dont sa providence nous comble chaque jour. Car il nous délivre sans cesse des embûches de nos ennemis ; il nous aide à surmonter les vices de la chair ; il nous protége contre les dangers inconnus ; il nous empêche de tomber dans le péché ; il nous éclaire pour que nous puissions bien comprendre qu’il est notre force et notre secours. Il nous inspire intérieurement le regret de nos fautes et de nos négligences ; il nous fait comprendre que c’est pour notre bien qu’il nous châtie, et qu’il nous force quelquefois à nous sauver. Car il retient notre libre arbitre, dont la pente entraîne au mal. Il le dirige vers le bien, et le fait entrer par l’impulsion de sa grâce dans le chemin de la vertu.

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XVIIII. Quod haec fides ab antiquis patribus tradita sit de gratia dei.

Haec est proprie humilitas erga deum, haec est antiquissimorum patrum sincera fides, quae penes successores ipsorum mera nunc usque perdurat. cui fidei uirtutes apostolicae, quae saepenumero per eos manifestatae sunt, non solum apud nos, sed etiam apud infideles et incredulos indubitatum testimonium reddunt. qui simplicem piscatorum fidem corde simplici retinentes non eam syllogismis dialecticis et Tulliana facundia spiritu concepere mundano, sed experimento uitae sinceris actuque purissimo, correctione quoque uitiorum, et ut uerius dixerim in ipsa perfectionis inesse naturam oculatis indiciis deprehenderunt, sine qua nec pietas in deum nec uitiorum purgatio nec emendatio morum nec uirtutum consummatio poterit adprehendi.

19. De la foi et de l’humilité des anciens Pères.

Tels sont les humbles sentiments que nous devons avoir envers Dieu, et ces pensées, qu’une foi sincère donnait à nos anciens Pères, se sont perpétuées jusqu’à nos jours dans leurs successeurs. Dieu les récompense par des merveilles dignes du temps des Apôtres, qui éclatent non-seulement parmi nous, mais encore parmi les incrédules et les infidèles. Ces vrais chrétiens conservent dans la simplicité de leur cœur la foi des Pêcheurs de Galilée ; ils ne l’ont pas conçue humainement, au moyen des syllogismes de la dialectique et de l’éloquence cicéronienne ; mais une expérience consciencieuse, la pureté de leur vie et la victoire sur les vices leur ont fait comprendre avec évidence que cette foi même était l’essence de la perfection, et que sans elle il ne pouvait y avoir de piété envers Dieu, de victoire sur ses passions, de mœurs pures et de vertus parfaites.

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XX. De eo, qui propter blasphemiam traditus est inmundissimo spiritui.

Noui quendam de fratrum numero (quem utinam minime scissem, siquidem post haec ordinis mei gradu se passus est praegrauari), qui probatissimo cuidam senum uitio carnis semet ipsum grauissimo confessus est inpugnari: nam contra usum naturae desiderio patiendi magis quam inferendi ignominiam intolerabili aestu libidinis urebatur. tum illum ut spiritalem uerumque medicum interiorem causam morbi huius et originem protinus peruidisse: qui grauiter suspirans, nequaquam, ait, tam nequam spiritui tradi te dominus permisisset, nisi aliquid blasphemasses in eum. quo ille conperto confestim procidit ad pedes eius in terram, summaque admiratione perculsus tamquam deo cernens arcana sui pectoris patefacta confessus est in dei se filium cogitatione impia blasphemasse. unde perspicuum est eum, qui superbiae spiritu possidetur uel qui in deum blasphemus exsistit, tamquam qui inroget illi iniuriam, a quo puritatis speranda sunt dona, perfectionis integritate priuari et sanctificationem castimoniae non mereri.

20. Comment un solitaire fut puni d’un blasphème.

Un solitaire confessa un jour à un saint vieillard qu’il était tourmenté d’une grande tentation d’impureté qu’il lui fit connaître. Le sage médecin des âmes découvrit aussitôt la cause de cette maladie, et lui dit en soupirant : « Jamais Dieu ne vous aurait livré à une telle honte, si vous n’aviez proféré quelque blasphème contre lui. » Le solitaire, à cette parole, se prosterna aux pieds du vieillard, et, tout étonné de ce que Dieu lui avait révélé le fond de son âme, il lui avoua qu’il avait blasphémé intérieurement contre le Fils de Dieu. Ceci prouve que celui qui se laisse aller à l’orgueil, ou qui blasphème contre Dieu, offense celui-là même de qui nous devons espérer le trésor de la pureté, et se rend par conséquent indigne d’acquérir la véritable perfection et la vertu de chasteté.

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XXI. Exemplum Ioas regis Iudae, quo ostenditur quid propter superbiam meruerit.

Legimus tale aliquid in Paralipomenon libro. Ioas enim rex Iuda septem annorum ab loiade pontifice adscitus in regnum atque in omnibus, quoad uixit memoratus pontifex, testimonio scripturae laudatus est. de quo post obitum loiade audi quid scriptura commemoret et quemadmodum elatus superbia ignominiosae fuerit traditus passioni: postquam autem obiit loiade, ingressi sunt principes Iuda, et adorauerunt regem, qui delenitus obsequiis eorum adquieuit. et dereliquerunt templum domini dei patrum suorum, seruieruntque lucis et sculptilibus, et facta est ira contra Iudam et Hierusalem propter hoc peccatum. et post pauca: cumque euolutus esset annus, ascendit contra eum exercitus Syriae: uenitque in Iudam et Hierusalem, et interfecit cunctos principes populi, atque uniuersam praedam miserunt regi Damascum. et certe cum permodicus uenisset numerus Syrorum, tradidit dominus in manus eorum infinitam multitudinem, eo quod reliquissent dominum deum patrum suorum: in Ioas quoque ignominiosa exercuere iudicia. et abeuntes dimiserunt cum in languoribus magnis. uides quam flagitiosis ac sordidis passionibus tradi mereatur superbia. qui enim elatus adrogantia ut deum se passus est adorari, traditur secundum apostolum in passiones ignominiae et in reprobum sensum, ut patiatur ea quae non conuenit. et quia dicente scriptura inmundus est ante deum omnis qui exaltat cor suum, iste, qui tumida elatione cordis inflatus est, turpissimae confusioni traditur deludendus, ut humiliatus taliter sentiret semet ipsum esse uel inmunditia carnis et conscientia inpurae passionis inmundum, quod animi sui noluerat elatione sentire, et ut carnis ignominiosa contagio patefaceret inmunditiam cordis eius occultam, quam superbiae malo contraxerat, ac manifesta pollutione corporis sui probaretur inpurus, qui per elationem spiritus factum se non sentiebat inmundum.

21. Exemple de Joas. Châtiment de son orgueil.

Nous lisons dans les Paralipomènes (liv. II, chap. XXIV, 17) un exemple à l’appui de ce que nous venons de dire. Joas, roi de Juda, à l’âge de sept ans avait été placé sur le trône par le grand prêtre Joïada. Tant que vécut ce pontife, il se conduisit bien en toute chose, et fut digne de louanges, au témoignage de l’Écriture. Mais, après la mort de Joïada, voici ce que l’Écriture raconte de son orgueil et de sa chute honteuse : Lorsque Joïada fut mort, les princes de Juda vinrent et rendirent hommage au roi. Il fut flatté de leurs démarches, et il les accueillit avec faveur. Ils abandonnèrent alors le temple du Seigneur, du Dieu de leurs pères, et s’attachèrent au culte des idoles et des bois sacrés. Ce péché attira la colère divine sur Juda et Jérusalem, et, un an après, l’armée de Syrie se leva contre Joas, et vint dans Juda et Jérusalem. Elle tua tous les princes du peuple et envoya tout le butin au roi de Damas. Il est évident que les Syriens vinrent en petit nombre, et que cependant Dieu livra en leurs mains une multitude infinie de peuples, parce qu’ils avaient abandonné le Seigneur, le Dieu de leurs pères. Ils firent subir à Joas les plus odieux traitements, et lorsqu’ils s’en allèrent, ils le laissèrent dans de grandes douleurs. Vous voyez quelles ignominies et quels malheurs attire l’orgueil. Celui qui s’élève et qui souffre qu’on lui rende hommage comme à Dieu, est livré, dit l’Apôtre, « aux passions les plus honteuses et à la dépravation des sens, pour qu’il subisse toutes les indignités (Rom., I, 26, 28), et parce que celui qui s’élève est impur devant Dieu. » (Prov., XVI, 7.) Joas, qui s’était laissé aller à l’orgueil, fut livré à la plus grande confusion, afin que cette humiliation qu’il éprouvait dans sa chair lui fît comprendre les souillures que l’orgueil avait causées dans son âme, et qu’il ne voulait pas reconnaître. La maladie de son corps manifestait celle de son cœur, et cette honte extérieure prouvait l’impureté de l’orgueil dont il devait rougir intérieurement.

22

XXII. Omnem animam superbam subdi spiritalibus nequitiis inludendam.

Quibus manifeste probatur omnem animam, quae superbiae fuerit tumore possessa, intellectualibus Syris, id est nequitiis spiritalibus tradi eamque passionibus carnis inuolui, ut saltim uitiis humiliata terrenis inmundam se carnaliter polluta cognoscat, quae tepore mentis erecta inmundam se in conspectu dei per elationem cordis effectam intellegere ante non potuit, quo uel sic humiliatus quis a pristino tepore discedat et ignominia carnalium passionum deiectus atque confusus ad spiritalem feruorem deinceps semet ipsum ardentius conferre festinet.

22. L’âme orgueilleuse est livrée à toutes sortes de souillures.

Cet exemple montre avec évidence que l’âme qui se laisse posséder par l’orgueil, se livre aux esprits impurs, figurés par les Syriens, et qu’elle est entraînée dans les passions de la chair, afin que cette humiliation et ces souillures corporelles lui fassent connaître l’impureté qu’elle avait contractée devant Dieu, et que l’aveuglement de l’orgueil l’empêchait de comprendre. Et lorsqu’elle a été ainsi humiliée, abaissée dans les hontes de la chair, elle peut sortir enfin de son assoupissement et revenir avec plus d’ardeur à sa ferveur première.

23

XXIII. Quod perfectio adtingi nisi humilitatis uirtute non possit.

Euidenter itaque demonstratur non posse quemquam perfectionis finem ac puritatis adtingere nisi per humilitatem ueram, quam primitus fratribus reddens deo quoque in penetralibus cordis exhibeat, credens sine protectione eius atque auxilio per singula sibi momenta delato perfectionem, quam cupit et ad quam magnopere currit, se penitus obtinere non posse.

23. On ne peut acquérir la perfection sans l’humilité.

Ainsi, il est évident qu’on ne peut acquérir la perfection et la pureté sans une humilité sincère, qu’on témoigne avant tout à ses frères et qu’on montre aussi à Dieu au fond de son cœur, bien persuadé que, sans sa protection et son secours de tous les instants, nous ne pourrions obtenir cette perfection que nous désirons et que nous poursuivons avec tant d’efforts.

24

XXIIII. Quos spiritalis superbia pulset quosque carnalis.

Huc usque de spiritali superbia, qua diximus perfectos quosque pulsari, quantum tenuitas ingenii nostri praeualuit, donante deo dixisse sufficiet. quod superbiae genus non multis cognitum nec expertum est, quia nec plures student perfectam cordis adprehendere puritatem, ut ad hos proeliorum gradus ualeant peruenire, nec praecedentium uitiorum, quorum in singulis libellis naturam pariter remediaque praemisimus, procuratur ulla purgatio: sed illos solummodo pulsare solet, qui deuictis superioribus uitiis iam propemodum sunt in uirtutum culmine conlocati. quos quia lapsu carnali subtilissimus hostis superare non quiuit, spiritali ruina deicere ac subplantare conatur, per hanc illos uniuersis ueterum stipendiorum meritis multo labore quaesitis spoliare contendens. ceterum nos, qui adhuc terrenis sumus passionibus inuoluti, nequaquam hoc modo temptare dignatur, sed crassiore et ut ita dixerim carnali elatione subplantat. et idcirco de hac quoque, qua maxime nos seu nostrae mensurae homines ac praecipue iuniorum uel incipientium mentes periclitari solent, necessarium reor secundum promissionem nostram pauca depromere.

24. De l’orgueil spirituel et de l’orgueil charnel.

Nous avons assez parlé de cet orgueil spirituel qui s’attache aux parfaits ; nous l’avons fait autant que notre faiblesse et la grâce de Dieu nous l’ont permis. Cet orgueil n’est pas connu et ressenti par un grand nombre de personnes ; car bien peu s’appliquent à acquérir la pureté parfaite du cœur, et ont à soutenir ces sortes de combats ; bien peu se purifient de ces vices dont nous avons expliqué la nature et les remèdes dans des livres séparés. Ce vice de l’orgueil ne s’attaque qu’à ceux qui ont déjà vaincu les autres vices, et qui déjà sont presque arrivés au sommet de la perfection. L’ennemi, malgré toutes ses ruses, n’a pu les faire tomber dans le vice de la chair, et il s’efforce de les entraîner dans une ruine spirituelle, qui leur ferait perdre tous leurs mérites acquis avec tant de peine. Pour nous, qui luttons contre les vices de la terre, il ne daigne pas nous tenter de la sorte ; mais il cherche à nous faire tomber dans un orgueil plus grossier. C’est de cet orgueil auquel sont exposés les hommes faibles comme nous, et surtout les jeunes et les commençants, qu’il nous semble nécessaire de parler en quelques mots, comme nous l’avons promis.

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XXV. Descriptio carnalis superbiae, uel quae mala in monachi mente parturiat.

Haec igitur quam diximus carnalis superbia cum tepido ac male adrepto renuntiationis principio in monachi resederit mente, de pristino ac saeculari eum tumore ad ueram Christi humilitatem descendere non permittens primum inoboedientem eum reddit et asperum, deinde mitem atque adfabilem esse non patitur, aequalem quoque fratribus fieri communemque non sinit nec secundum dei ac saluatoris nostri mandatum spoliari terrenis opibus nudarique concedit, et cum renuntiatio nihil aliud sit nisi mortificationis et crucis indicium nec ualeat aliis inchoari uel consurgere fundamentis, quam ut se non solum actibus huius mundi spiritaliter nouerit interemptum, uerum etiam corporaliter cotidie credat esse moriturum, e contrario facit eum uitam sperare longaeuam, infirmitates proponit ei prolixas et multas, confusionem quoque incutit ac pudorem, si nudus effectus alienis et non propriis facultatibus coeperit sustentari, persuadet etiam multo esse melius uictum indumentumque sibi sua potius quam aliena substantia ministrari, secundum illud scilicet, quod quemadmodum dictum sit tali hebitudine ac tepore cordis obtunsi ne intellegere quidem aliquando poterunt: beatius est magis dare quam accipere.

25. En quoi consiste l’orgueil charnel.

Lorsque cet orgueil, que nous appellerons charnel, s’est glissé dans l’âme du religieux par la tiédeur et l’imperfection de son renoncement, il ne lui permet plus de descendre, des sentiments vaniteux qu’il avait dans le monde, à la véritable humilité du Christ. L’orgueil d’abord le rend désobéissant et dur. Il l’empêche d’être doux et affable ; il s’oppose à ce qu’il se considère comme l’égal de ses frères. Il ne peut écouter le précepte du Dieu sauveur, et se dépouiller entièrement des richesses de la terre. Quoique la profession religieuse soit un engagement public à la mortification et à la Croix, et qu’elle ne puisse avoir d’autre fondement que de mourir intérieurement au monde et de renoncer, tous les jours, à la vie du corps, il se promet, au contraire, une longue vie ; il redoute les infirmités de l’âge, et la honte qu’il aurait de se trouver dans le besoin, et d’être obligé de recevoir le secours des autres. Il se persuade qu’il vaut bien mieux pourvoir lui-même à sa nourriture et à son vêtement, que de recourir à la charité du prochain. Et il s’appuie sur cette parole que l’aveuglement et la lâcheté de son cœur l’empêchent de comprendre : « On est plus heureux de donner que de recevoir. » (Act., XX, 35.)

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XXVI. Quod male fundatus quis ad deteriorem statum cotidie prolabatur.

Tali igitur diffidentia mentis obsessi et a scintilla fidei, qua uisi fuerant in primordiis suae conuersionis accensi, diabolica infidelitate reuocati incipiunt pecunias, quas ante dispergere coeperant, diligentius custodire et eas, uelut qui semel profligatas ulterius reparare non possint, auaritia uehementiore conseruant, seu, quod est deterius, ea quae prius abiecerant resumentes uel certe, quod est tertium ac deterrimum nequitiae genus, quae ne ante quidem possederant congregantes nihil amplius egressi de saeculo quam nomen adquisisse tantummodo ac uocabulum monachi conprobantur. super haec igitur initia male uitioseque fundata necesse est ut uniuersa deinceps uitiosius structura consurgat nec quicquam superponi pessimis ualeat fundamentis, nisi quod miserabilem animam ruina lugubriore prosternat.

26. Ceux qui manquent de foi et d’humilité se perdront tous les jours davantage.

Ceux qui se laissent aller à cette défiance coupable et qui sont infidèles à cette lumière de la foi qui les avait éclairés dans les premiers temps de leur conversion, commencent à garder avec plus de soin les biens dont ils avaient été d’abord prodigues ; ils pensent que s’ils les distribuent, ils ne pourront plus les remplacer, et ils les conservent avec avarice. D’autres même reprennent ce qu’ils avaient donné, ou, ce qui est pire encore, amassent des richesses qu’ils n’avaient pas auparavant, de telle sorte qu’ils ont quitté le monde pour prendre le nom de religieux sans en prendre les vertus. Sur de si tristes fondements il ne peut s’élever qu’un édifice composé de tous les vices, qui manquera par la base et entraînera l’âme dans une ruine déplorable et complète.

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XXVII. Expositio uitiorum quae per morbum superbiae generantur.

Talibus siquidem mens passionibus obdurata atque a detestabili tepore incipiens necesse est ut in deterius cotidie proficiat et reliquam quoque uitam suam deformiore fine concludat, dumque cupiditatibus pristinis oblectatur ac secundum apostolum sacrilega filargyria uincitur (ita eodem pronuntiante de illa: et filargyria, quae est simulacrorum siue idolorum seruitus, et iterum: radix, inquit, omnium malorum est filargyria), numquam possit in corde suo humilitatem Christi simplicem ueramque suscipere, cum sibi uel de nobilitate natalium gloriatur uel inflatur de saeculi, quam corpore, non mente deseruit, dignitate uel pecuniis, quas ad ruinam suam retentat, extollitur. per quae iam non monasterii iugum sustinere contentus est, non senioris ullius institui disciplina, et non solum nullam subiectionis aut oboedientiae regulam custodire dignatur, uerum ne ipsam quidem auribus suis doctrinam perfectionis admittit. tantumque concrescit in corde eius spiritalis uerbi fastidium, ut, cum forte talis fuerit oborta conlatio, uno in loco stare nesciat eius obtutus, sed huc illucque stupidus circumferatur intuitus, aliorsum et in obliquum quam moris est oculi defigantur. pro suspiriis enim salutaribus sputa de sicco gutture contrahuntur, excreationes etiam sine ulla interpellatione flegmatis prouocantur, digiti ludunt et in modum quiddam scribentis uolitant atque depingunt, et ita huc atque illuc uniuersa membra corporis commouentur, ut, dum spiritalis agitatur conlatio, totum se uel scatentibus uermibus uel acutissimis sudibus credat insidere, et quidquid simplex conlatio ad aedificationem protulerit audientium, ob suam suggillationem aestimet esse prolatum. totoque tempore, quo uitae spiritalis examinatio uentilatur, suis suspicionibus occupatus non quid exinde ad profectum suum capere debeat aucupatur, sed causas, cur unumquodque sit dictum, sollicita mente perquirit, uel quid eis possit obicere tacita intra se cordis uolutatione coniectat, ut nihil ex his, quae saluberrime sunt digesta, penitus adprehendere aut in aliquo ualeat emendari. et ita fit ut non solum in nullo ei proficiat conlatio spiritalis, uerum etiam damnosa magis exsistat efficiaturque ei causa maioris peccati. dum enim pro conscientia sua totum contra se suspicatur esse prolatum, uehementiore cordis obstinatione duratur iraeque stimulis acrius instigatur: deinde post haec excelsa uox, sermo rigidus, amara turbulentaque responsio, incessus erectus ac mobilis, lingua facilis, procax loquella nec umquam taciturnitatis amica, nisi cum contra fratrem rancorem quendam in suo corde conceperit: fitque silentium eius non conpunctionis nec humilitatis ullius, sed superbiae et indignationis indicium, ita ut quid in eo detestabilius sit haud facile discernatur, utrum diffusa illa petulansque laetitia an dira haec uirulentaque serietas. in illa namque sermo non oportunus, risus leuis ac fatuus, effrenata atque indisciplinata cordis elatio: in ista uero ira plenum uirulentumque silentium et quod ob hoc tantum concipitur, ut aduersus fratrem rancor taciturnitate seruatus protelari diutius possit, non ut ex eo uirtus humilitatis ac patientiae praebeatur. et cum ipse tumore possessus facile cunctis tristitias inferat atque ad satisfactionem laesi fratris semet ipsum submittere dedignetur, etiam ab illo sibimet oblatam respuit atque contemnit et non solum nulla fratris satisfactione conpungitur neque mollitur, uerum etiam cur ab eo sit in humilitate praeuentus grauius indignatur, fitque ei salutaris humilitas ac satisfactio, quae finem diabolicis intentionibus solet inferre, causa uehementioris incendii.

27. Des vices que fait naître l’orgueil.

Celui qui s’endurcit dans ces dispositions et se laisse aller à ce relâchement, doit nécessairement se corrompre davantage tous les jours, et terminer enfin sa vie par une mort honteuse. Il se complaît dans ses anciens désirs et devient l’esclave d’une avarice sacrilége que l’Apôtre appelle la servitude des idoles et la racine de tous les maux. (Éph., V, 5; Col., III, 5.) Son cœur devient pour toujours incapable d’acquérir, dans la simplicité et la vérité, l’humilité du Christ, puisqu’il se glorifie de la noblesse de sa famille, de la position qu’il avait dans le monde et qu’il n’a quittée que de corps ; il s’enorgueillit de cet argent qu’il retient pour sa ruine, et qui l’empêche de se soumettre à la règle de la maison et à la direction de ses supérieurs. Celui dont l’esprit est corrompu par la maladie de l’orgueil, non-seulement ne veut plus se soumettre à l’obéissance, mais ne peut pas même entendre parler de perfection. Le dégoût des entretiens spirituels grandit tellement dans son âme, que, s’il assiste par hasard à quelque conférence, il ne sait plus rester en place, et ses yeux hébétés s’égarent de tous les côtés, et se fixent sur quelque objet, d’une manière extraordinaire. Au lieu des pieux soupirs qu’il pourrait faire entendre, il tire de son gosier sec quelques crachats qu’il rejette sans nécessité. Il joue avec ses doigts, et les remue comme quelqu’un qui écrit ou qui peint. Tous les membres de son corps s’agitent dans tous les sens, tant que dure la conférence, et il semble qu’il est dévoré par les vers ou qu’il est assis sur des pointes aiguës. Il s’imagine que ce qu’on dit pour l’édification de tous est uniquement dirigé contre lui. Il est si préoccupé de cette pensée, que pendant tous ces entretiens sur la vie spirituelle, bien loin d’en tirer quelque profit, il cherche en lui-même pourquoi on dit ces choses, et comment il pourrait se justifier de ses défauts, au lieu de penser à s’en corriger.

Aussi, non-seulement ces conférences ne lui servent en rien, mais elles lui nuisent au contraire, en le rendant plus coupable. Car, lorsqu’il est intérieurement convaincu qu’on parle de lui, il s’obstine davantage ; son cœur s’endurcit et se remplit de colère. Sa voix s’élève, ses paroles deviennent dures, et ses réponses aigres et menaçantes. Sa démarche est orgueilleuse et turbulente ; sa langue légère et active ne sait pas se taire, à moins que ce ne soit comme preuve de la haine qu’il nourrit dans son cœur contre son frère ; et alors son silence ne vient pas de sa componction et de son humilité, mais bien de son orgueil et de sa colère, de telle sorte qu’il est difficile de dire s’il faut plus lui reprocher sa dissipation bruyante ou sa loquacité que sa taciturnité haineuse et sombre. Ses paroles inconséquentes et ses éclats de rire frivoles, indiquent une enflure de cœur sans motifs et sans retenue, tandis que son silence montre une colère sourde et violente. Il le garde non pour montrer sa patience et son humilité, mais pour persévérer plus longtemps dans sa rancune contre le prochain. Quoique entraîné par son orgueil, il contriste souvent les autres ; il ne daigne pas faire des excuses à ceux qu’il offense, et quand on lui en fait à lui-même, il les repousse et les méprise. L’abaissement d’un frère, au lieu de le toucher et de l’adoucir, l’irrite au contraire davantage, parce qu’il se sent surpassé par son humilité. Et aussi cette humilité, cette soumission qui triomphe ordinairement des tentations du démon, le jette dans une plus grande colère.

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XXVIII. De fratris cuiusdam superbia.

Audiui in hac dumtaxat regione, quod horret pudetque reuoluere, quendam iuniorum, cum a suo increparetur abbate, cur humilitatem, quam renuntians permodico tempore retentarat, coepisset excedere ac diabolica inflari superbia, summa contumacia respondisse: numquid ob hoc memet ipsum humiliaui pro tempore, ut semper subditus sim? ad quod eius tam effrenatum scelestumque responsum ita est senior obstupefactus omnisque eius interceptus est sermo, uelut qui ab illo ipso antiquo Lucifero uerba haec prolata, non ab homine percepisset, ut nullam uocem aduersus tantam proteruiam de ore suo prorsus emittere nisi gemitus de corde tantummodo ac suspiria potuerit, illud solum tacitus intra semet ipsum uoluens, quod de domino nostro dicitur saluatore: qui cum in forma dei esset, humiliauit se factus oboediens, non ut ille ait diabolico spiritu ac tumore possessus 'pro tempore', sed usque ad mortem.

28. Orgueilleuse réponse d’un solitaire.

J’ai entendu, dans ces contrées, une chose que j’ai honte et horreur de redire. Un jeune religieux était repris par son abbé, qui lui demandait comment, après si peu de temps, il oubliait l’humilité qu’il avait embrassée, et se laissait ainsi entraîner dans l’orgueil par le démon. Le religieux répondit avec insolence : « Croyez-vous que si je me suis humilié pendant quelque temps, c’était pour vous être toujours soumis. » Le supérieur, épouvanté d’une si odieuse réponse, ne savait que dire. Il lui semblait que c’était Satan lui-même, et non pas un homme, qui avait proféré de telles paroles. Il ne put que gémir, dans le fond de son cœur, et méditer en lui-même ce qui est dit du Sauveur : « Celui qui avait la nature divine s’est humilié jusqu’à se faire obéissant, non pas pour un temps, comme ce religieux que le démon de l’orgueil possède, mais jusqu’à la mort. » (Ph., II, 6.)

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XXVIIII. Indicia quibus superbia carnalis animae inesse cognoscitur.

Et ut breuius ea quae dicta sunt de hoc superbiae genere praestringamus, quaedam signa eius in quantum possumus colligentes, ut his, qui de perfectione sitiunt erudiri, quodammodo characteres eius de exterioris hominis motibus exprimamus, necessarium puto paucis eadem replicari, ut conpendiosius agnoscamus quibus eam discernere ac deprehendere ualeamus indiciis, quo nudatae atque in superficiem productae passionis huius radices et oculatim deprehensae atque perspectae uel conuelli facilius ualeant uel uitari. tunc enim poterit pestifer morbus ad integrum declinari, cum contra ipsius perniciosos aestus et inpetus noxios non sera obseruatio, cum iam dominantur, adsumitur, sed cum praecedentes eius ut ita dixerim lineas agnoscentes prouida eum sagacique discretione praecurrimus. de exterioris namque sicut praediximus hominis motu status interioris agnoscitur. his igitur indiciis carnalis ista quam praefati sumus superbia declaratur. inest primitus in loquella eius clamor, in taciturnitate amaritudo, excelsus et effusus in laetitia risus, inrationabilis in serietate tristitia, in responsione rancor, facilitas in sermone, uerba passim sine ulla cordis grauitate erumpentia. expers patientiae est, caritatis aliena, audax ad contumelias inrogandas, ad tolerandas pusillanimis, ad oboediendum difficilis, nisi in quo eam desiderium suum uoluntasque praeuenerit, ad recipiendam exhortationem inplacabilis, ad resecandas uoluntates suas infirma, ad succumbendum alienis durissima, semperque suas definitiones statuere contendens, ipsa uero nequaquam cedere alterius adquiescens: et ita fit ut etiam incapax consilii salutaris effecta in omnibus suo potius credat quam seniorum iudicio.

29. Des marques extérieures de l’orgueil dans l’âme.

Pour résumer ce que nous avons dit de cette sorte d’orgueil, nous réunirons autant que nous le pourrons ses symptômes, afin de faire connaître à ceux qui ont soif de la perfection les signes extérieurs qui le caractérisent dans l’homme. Il est nécessaire de redire en quelques mots ce que nous avons déjà expliqué, pour mieux saisir et mettre à nu les racines de cette passion, et les expliquer avec plus de facilité. Nous pourrons éviter les atteintes de cette maladie mortelle, si nous n’attendons pas que ses attaques soient déjà trop nuisibles et trop puissantes, mais si nous les prévoyons et les combattons avec une sage prudence. Voici donc les signes extérieurs de ce qui se passe dans l’âme de l’orgueilleux. Il y a d’abord dans sa voix un son criard. Son silence est sombre et pénible, sa joie ridicule et bruyante, sa tristesse déraisonnable ; ses réponses sont haineuses, ses paroles sont abondantes, et ses expressions sans mesure et sans gravité. La patience lui fait défaut, et la charité lui est étrangère. Il est audacieux à outrager les autres, et très-sensible à leurs offenses. Il obéit difficilement, à moins que ce ne soit ce qu’il désirait et voulait d’avance. Il a horreur des avis qu’on lui donne, et il est incapable de résister à sa volonté. Il y soumet durement les autres, et soutient toujours avec opiniâtreté son sentiment, sans céder jamais à celui de son prochain. Il devient ainsi incapable de recevoir un avis salutaire, et il croit, en toutes choses, plus à son propre jugement qu’à celui de ses supérieurs.

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XXX. Quod tepefactus quis per superbiam aliis quoque praeesse desideret.

Quibus decessuum gradibus is quem semel possidet deuolutus iam ipsam disciplinam coenobii perhorrescit, ac ueluti qui fratrum consortio de perfectione retrahatur ac de bono patientiae atque humilitatis aliorum uitio et inpedimento reuocetur, habitationem solitariae cellae desiderat, seu certe uelut plures alios lucraturus construere monasterium et quos docere atque instruere debeat congregare festinat, ex discipulo nequam detestabilior magister effectus. nam cum huiusmodi elatione cordis in perniciosissimum teporem noxiumque conruerit et nec uerus monachus nec saecularis effectus sit, quod est deterius, etiam perfectionem sibi ex hoc ipso miserabili statu et conuersatione promittit.

30. L’orgueil fait désirer aux plus relâchés de diriger les autres.

De chute en chute, l’orgueilleux arrive à avoir en horreur la règle du monastère ; il lui semble que la société de ses frères est un obstacle à sa perfection, et que les défauts des autres l’empêchent d’acquérir la patience et l’humilité. Il désire habiter une cellule dans la solitude, ou même bâtir un monastère pour y attirer des religieux qu’il instruirait et dirigerait, devenant ainsi, de mauvais disciple, un plus mauvais maître encore. L’orgueil l’a jeté dans une tiédeur déplorable ; il n’est réellement ni religieux ni séculier, et ce qui est pire, il se promet de trouver la perfection dans un état si funeste.

31

XXXI. Quomodo superbiam uincere uel ad perfectionem peruenire possimus.

Quamobrem si aedificii nostri fastigia perfecta uolumus ac placentia deo consurgere, fundamenta eius non secundum nostrae libidinis uoluntatem, sed secundum districtionis euangelicae disciplinam iacere festinemus. quae alia esse non possunt quam timor dei atque humilitas, quae de mansuetudine et cordis simplicitate descendit. humilitas uero nullatenus poterit absque nuditate conquiri. qua peregrinante nec oboedientiae bonum nec patientiae robur nec mansuetudinis tranquillitas nec consummatio caritatis poterit adprehendi, sine quibus cor nostrum habitaculum spiritus sancti penitus esse non poterit, ita pronuntiante domino per prophetam: super quem requiescet spiritus meus nisi super quietum et humilem et trementem uerba mea? siue secundum exemplaria quae Hebraicam exprimunt ueritatem: ad quem autem respiciam, nisi ad pauperculum, et contritum spiritu, et trementem uerba mea?

31. Comment nous pouvons vaincre l’orgueil et parvenir à la perfection.

Si nous voulons élever notre édifice spirituel d’une manière parfaite et agréable à Dieu, hâtons-nous de lui donner pour fondements, non pas les caprices de notre volonté, mais les préceptes inébranlables de l’Évangile ; ce sont la crainte de Dieu et l’humilité qui vient de la douceur et de la simplicité du cœur. On ne peut acquérir cette humilité sans un entier détachement, et si elle manque, il est impossible d’avoir le trésor de l’obéissance, la force de la patience, la paix de la douceur, et la perfection de la charité. Sans ces vertus, notre cœur ne sera jamais la demeure du Saint-Esprit, puisque le Seigneur a dit par son Prophète : « Sur qui reposera mon esprit, sinon sur l’humble, sur l’homme paisible qui tremble à ma parole ? » ou, selon le texte hébreu : « Qui regarderai-je, sinon le pauvre qui a le cœur contrit et qui tremble à ma parole. » (Isa., LXVI, 2.)

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XXXII. Quomodo depopulatrix omnium uirtutum superbia per ueram humilitatem possit extingui.

Quapropter athleta Christi, qui spiritalem agonem legitime certans a domino desiderat coronari, hanc quoque ferocissimam bestiam ut deuoratricem cunctarum uirtutum omnimodis festinet extinguere, certus quod hac in suo pectore commorante non solum omnigenis uitiis carere non possit, uerum etiam, si quid uirtutis habere uideatur, huius ueneno depereat. nullo enim modo poterit in anima nostra uirtutum structura consurgere, nisi prius iacta fuerint uerae humilitatis in nostro corde fundamina, quae firmissime conlocata perfectionis et caritatis culmen ualeant sustinere, ita scilicet, ut quemadmodum diximus primum fratribus nostris humilitatem ueram intimo cordis exhibeamus affectu, in nullo scilicet adquiescentes eos contristare uel laedere. quod nullatenus poterimus implere, nisi abrenuntiatio uera, quae in expoliatione omnium facultatum ac nuditate consistit, in nobis fuerit Christi amore fundata, deinde oboedientiae iugum et subiectio simplici corde ac sine ulla fuerit simulatione suscepta, ita ut praeter abbatis mandatum nulla penitus uoluntas uiuat 'in nobis. quod non aliter poterit obseruari, nisi quis non solum se mortuum huic mundo, uerum etiam insipientem iudicarit ac stultum, uniuersa, quae sibi fuerint a senioribus imperata, sine ulla discussione perficiens, sacrosancta ea credens ac diuinitus promulgata.

32. L’orgueil, qui détruit toutes les vertus, peut être vaincu par une humilité véritable.

Ainsi donc que l’athlète du Christ qui combat généreusement et désire recevoir la couronne, se hâte par tous les moyens de détruire cette bête féroce qui dévore toutes les vertus. Qu’il soit persuadé que tant qu’elle sera en lui, non-seulement il ne pourra se défendre d’aucun vice, mais encore, s’il a quelque vertu, elle périra empoisonnée. Nous ne pourrons élever aucun édifice spirituel dans nos âmes, si nous ne lui donnons les fondements d’une humilité sincère, qui seuls servent de base solide à la perfection et à la charité. Alors, comme nous l’avons dit, nous témoignerons du fond de notre cœur une humilité véritable à nos frères ; nous ne chercherons jamais à les contrister et à les offenser ; mais nous ne pourrons jamais y parvenir sans un renoncement sincère, par lequel nous nous dépouillerons complétement de tous nos biens. Ce renoncement doit être fondé sur l’amour du Christ. Nous recevrons ensuite le joug de l’obéissance, et nous nous soumettrons à tout sans réserve et dans la simplicité de notre cœur, de telle sorte qu’il ne reste en nous d’autre volonté que celle de notre supérieur. Et cela ne peut se faire autrement qu’en se regardant non-seulement comme mort au monde, mais encore comme un fou, un insensé, qui doit exécuter sans raisonnement tout ce que lui commandent ses supérieurs, en croyant que leurs ordres sont ceux de Dieu même.

33

XXXIII. Remedia aduersus morbum superbiae.

In qua consistentibus qualitate procul dubio status ille humilitatis uere tranquillus atque inmobilis subsequetur, ut nosmet ipsos inferiores omnibus iudicantes uniuersa, quae nobis fuerint inrogata, tametsi iniuriosa sint uel tristia uel damnosa, tamquam a superioribus nostris inlata patientissime toleremus. quae quidem a nobis non solum facillime tolerabuntur, uerum etiam parua iudicabuntur ac nulla, si menta iugiter recolamus uel domini nostri uel sanctorum omnium passiones, considerantes tanto leuioribus nos iniuriis adtemptari, quanto longius a meritis eorum et conuersatione distamus, pariter etiam cogitantes in breui nos de hoc saeculo migraturos eorumque nos celeri uitae huius fine mox futuros esse consortes. peremptoria namque est haec contemplatio non solum superbiae, uerum etiam generaliter omnium uitiorum. deinde post haec hanc eandem humilitatem erga deum firmissime retentemus. quod a nobis ita conplebitur, ut nihil nosmet ipsos absque illius opitulatione uel gratia, quod ad uirtutum consummationem pertinet, posse perficere cognoscamus, sed et hoc ipsum, quod intellegere meruimus, eius esse muneris in ueritate credamus.

33. Remèdes contre la maladie de l’orgueil.

Quand nous serons affermis dans ces pensées, nous serons assurés d’être dans la paix et le calme de l’humilité. Nous nous jugerons au-dessous des autres, et nous supporterons avec patience tout ce qui nous sera fait, tout ce qui pourrait nous offenser, nous attrister et nous nuire ; nous le recevrons comme venant de nos maîtres. Et non-seulement nous souffrirons ces épreuves avec patience, mais elles nous paraîtront peu de chose, en méditant sans cesse les souffrances de Notre-Seigneur et celles de tous les saints, et en pensant que ces injures sont bien légères, puisque nous sommes si loin d’avoir leur mérite. Nous considérerons aussi que bientôt nous quitterons ce monde, et que nous irons, après cette courte existence, partager leur bonheur. Cette pensée triomphera non-seulement de l’orgueil, mais encore de tous les autres vices. Il faut nous entretenir fidèlement dans l’humilité à l’égard de Dieu, et nous y parviendrons si nous reconnaissons que, sans le secours de sa grâce, nous ne pouvons faire aucun bien, et si nous croyons que le comprendre même est un don de la bonté divine.

Texte latin : De institutis coenobiorum, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 17, Vienne, 1888, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française d’E. Cartier († 1887), Institutions de Cassien, Paris, Poussielgue, 1872. Cartier abrège par endroits et ne traduit pas les chapitres X et XI du livre I. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur