Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Institutions cénobitiques

Livre XI. De la vaine gloire

Liber undecimus. De spiritu cenodoxiae.Livre XI. De la vaine gloire.

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I. Quod septimum certamen aduersus cenodoxiam sit, et de natura eius.

Septimum nobis certamen est contra spiritum κενοδοξίας, quam nos uanam siue inanem gloriam possumus appellare, multiformem, uarium atque subtilem, ita ut quibuslibet perspicacissimis oculis non dicam caueri sed peruideri deprehendiue uix possit.

1. Combien la vaine gloire est difficile à découvrir.

Le septième ennemi que nous avons à combattre est la vaine gloire ; ses attaques sont si habiles, si variées, si nombreuses, que les yeux les plus exercés peuvent à peine non-seulement les déjouer, mais même les découvrir et les apercevoir.

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II. Quod cenodoxia non solum in parte carnali, sed etiam in spiritali monachum pulset.

Non solum enim ut cetera uitia in parte carnali, sed etiam in spiritali monachum pulsat, subtiliore se nequitia ingerens menti, ita ut, qui non potuerunt carnalibus uitiis decipi, spiritalibus successibus acrius saucientur, tantoque est perniciosior ad conflictum quanto obscurior ad cauendum. omnium namque uitiorum manifestior apertiorque congressus est et in unoquoque eorum contradictione rigida confutatus incentor inualidior factus abscedet uictoremque suum deiectus aduersarius deinceps infirmior adtemptabit. hic uero cum pro elatione carnali pulsauerit mentem et fuerit responsionis scuto repulsus, rursus ut quaedam multiformis nequitia priore habitu personaque mutata sub uirtutum specie uictorem confodere et iugulare pertemptat.

2. Comment la vaine gloire s’attaque à l’âme.

Cet ennemi, en effet, n’attaque pas seulement le religieux, comme les autres vices, dans la région inférieure de son être, mais dans la partie spirituelle ; il s’insinue dans l’âme avec la ruse la plus perfide, tellement que ceux qu’il n’a pu tromper par les tentations de la chair sont profondément blessés dans leurs vertus mêmes, et ces combats sont d’autant plus à craindre qu’ils sont plus difficiles à reconnaître et à éviter. Les autres vices nous font une guerre ouverte et déclarée, et lorsque nous leur résistons avec énergie, l’ennemi s’affaiblit et attaque ensuite, avec moins de force, son vainqueur. Mais lorsque la vaine gloire a tenté l’âme par quelque côté grossier et qu’elle a été repoussée, elle invente de nouvelles ruses, elle change de moyens, et elle prend des apparences de vertu pour perdre ceux qui lui ont résisté.

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III. Quod cenodoxia multiplex sit ac multiformis.

Etenim cetera uitia seu perturbationes uniformes ac simplices esse noscuntur, haec uero multiplex et multiformis ac uaria, undique bellatori et ex omni parte uictori occurrens. nam et in habitu et in forma, in incessu, in uoce, in opere, in uigiliis, in ieiuniis, in oratione, in remotione, in lectione, in scientia, in taciturnitate, in oboedientia, in humilitate, in longanimitate militem Christi uulnerare conatur, et uelut quidam perniciosissimus scopulus tumentibus undis obtectus inprouisum ac miserabile naufragium secundo nauigantibus uento, dum non cauetur nec praeuidetur, inportat.

3. Des différentes formes de la vaine gloire.

Les autres vices n’ont, pour ainsi dire, qu’une forme dans leurs tentations ; mais celui-ci sait les varier et les multiplier : il attaque de tous les côtés celui qui l’a déjà vaincu ; il cherche à blesser le soldat du Christ, en louant sa conduite, sa tenue, sa manière de marcher, sa voix, ses actions, ses veilles, ses jeûnes, ses prières, son recueillement, ses études, sa science, son silence, son obéissance, son humilité, sa persévérance. La vaine gloire est un écueil caché sous le mouvement des flots, qui menace d’un naufrage subit et déplorable ceux qui ont un vent favorable et qui s’y attendent le moins.

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IIII. Quomodo cenodoxia monachum a dextris et a sinistris inpugnet.

Itaque uia regia uolentem incedere per arma iustitiae quae a dextris sunt et a sinistris oportet apostolica disciplina transire per gloriam et ignobilitatem, per infamiam et bonam famam, et tanta cautione inter tumentes temptationum fluctus gubernante discretione et flante nobis spiritu domini iter dirigere uirtutis, ut dextra laeuaque si paululum deflectamus sciamus nos perniciosis mox cautibus inlidendos. ideoque per sapientissimum Salomonem monemur: ne deuerteris ad dextram neque ad sinistram, id est ne tibi de uirtutibus blandiaris et dextris successibus ac spiritalibus extollaris nec deflectens ad sinistrum tramitem uitiorum secundum apostolum gloriam tibi ex eis in tua confusione conquiras. nam cui sub specie succinctae uestis ac nitidae κενοδοξίαν non potuit generare, pro squalida et inculta ac uiliore conatur inserere: quem non potuit per honorem deicere, humilitate subplantat: quem scientiae et elocutionis ornatu nequiuit extollere, grauitate taciturnitatis elidit. si ieiunet palam, gloria uanitatis pulsatur: si illud contemnendae gloriae causa contexerit, eodem uitio elationis obtunditur. ne uanae gloriae contagio maculetur, orationes prolixius sub fratrum uitat celebrare conspectu: et quod eas latenter exerceat nullumque habeat conscium facti, non effugit aculeos uanitatis.

4. Il faut combattre la vaine gloire à droite et à gauche.

Celui qui veut suivre la voie royale et combattre « avec les armes de la justice, à droite et à gauche », doit passer, selon la doctrine de l’Apôtre, par la gloire et l’ignominie, par la mauvaise et la bonne réputation. (II Cor., VI, 7, 8.) Nous devons gouverner avec tant de prudence au milieu des flots tumultueux des tentations, et suivre le chemin de la vertu avec tant de soin, au souffle de l’Esprit-Saint, que nous ne nous écartions ni à droite ni à gauche, bien persuadés que nous nous briserions bientôt contre de dangereux écueils. Le Sage nous le recommande : « Ne vous détournez ni à droite ni à gauche » (Prov., IV, 27), c’est-à-dire ne vous flattez pas de vos vertus ; ne vous réjouissez pas des progrès spirituels que vous faites à droite, et ne vous détournez pas à votre gauche dans les sentiers du vice, en vous glorifiant ainsi, comme le dit l’Apôtre, de votre propre confusion.

La vanité que le démon n’a pu donner avec un vêtement neuf et bien fait, il cherche à l’inspirer avec un vêtement pauvre et grossier. Celui que n’a pas troublé les honneurs, se complaît quelquefois dans son humilité ; celui qui ne s’est pas enorgueilli de sa science et de son éloquence, devient fier de son silence prolongé. Un jeûne public peut donner de la vanité, et l’on en ressent aussi d’un jeûne qu’on cache pour n’être pas loué. Le religieux, qui évite de prier longtemps devant ses frères, pour n’être pas remarqué, s’admire ensuite intérieurement de s’être ainsi caché.

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V. Qua conparatione monstretur natura cenodoxiae.

Pulchre seniores naturam morbi huius in modum caepae bolborumque describunt, quae uno decoriata tegmine alio rursum inueniuntur induta totiensque repperiuntur obtecta, quotiens fuerint spoliata.

5. Comparaison de la vaine gloire à l’oignon.

Nos Pères ont très-bien comparé ce vice à la bulbe d’un oignon ; dès qu’on retire une pelure, on en trouve une autre, et on a beau continuer, on en trouve toujours.

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VI. Quod cenodoxia nec beneficio solitudinis extinguatur.

In solitudine quoque cunctorum mortalium consortia gloriae causa fugientem persequi non desistit, quantoque amplius uniuersum quis uitauerit mundum, tanto eum acrius insectatur. alium quod patientissimus sit operum ac laboris, alium quod ad oboediendum promptissimus, alium quod humilitate ceteros praeponderet, conatur extollere: alius scientiae, alius lectionis, alius uigiliarum prolixitate temptatur. nec alias quemquam hic morbus nisi suis nititur uirtutibus sauciare, in his offendicula tendens interitus, in quibus uitae stipendia conquiruntur. uolentibus quippe iter pietatis ac perfectionis incedere non alibi inimici insidiantes nisi in uia qua ambulant laqueos deceptionis abscondunt, secundum illam beati Dauid sententiam: in uia hac, qua ambulabam, absconderunt laqueum mihi, ut in hac ipsa scilicet uirtutum uia, qua gradimur tendentes ad brabium supernae uocationis, nostris elati successibus corruamus obligatisque pedibus animae nostrae concidamus cenodoxiae laqueis conpediti. et ita fit, ut qui aduersarii conflictu non potuimus superari, nostri triumphi sublimitate uincamur, seu certe, quod est etiam aliud deceptionis genus, ut excedentes continentiae uel nostrae possibilitatis modum perseuerantiam nostri cursus infirmitate corporis intercedente perdamus.

6. La solitude ne préserve pas de la vaine gloire.

Ceux qui se retirent dans la solitude, pour éviter la vaine gloire, ne sont pas à l’abri de ses poursuites, et souvent même, plus on fuit le monde, plus on est exposé à ses attaques. L’ennemi tente celui-ci parce qu’il est persévérant dans le travail, celui-là parce qu’il est prompt à obéir, cet autre parce qu’il est plus humble que ses frères ; les uns à cause de leur science, les autres à cause de leurs études, d’autres à cause de leurs longues veilles. Il cherche à blesser les âmes par leurs vertus et à leur faire trouver la mort dans les éléments mêmes de leur vie.

Ceux qui veulent marcher dans la voie de la piété et de la perfection, rencontrent dans cette voie les piéges destinés à les tromper, selon cette parole de David : « Dans la voie même où je marchais, ils m’ont tendu des piéges secrets. » (Ps. CXLI, 4.) Oui, dans ce chemin des vertus, où nous marchons pour atteindre les célestes récompenses, ils nous excitent à avancer, afin que nos pieds s’embarrassent dans les filets de la vaine gloire et nous fassent tomber. Nos adversaires n’avaient pu nous terrasser dans le combat, et nous allons être vaincus par notre propre triomphe. Ils nous trompent encore d’une autre manière, en nous excitant à la pénitence au delà de nos forces, pour que la faiblesse de notre corps soit un obstacle à notre persévérance.

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VII. Quod cenodoxia, cum deiecta fuerit, acrius resurgat ad luctam.

Omnia uitia superata marcescunt et deuicta per singulos dies infirmiora redduntur et uel loco uel tempore minuuntur atque deferuent, seu certe a contrariis uirtutibus dissidentia uel cauentur facilius uel uitantur: hoc uero deiectum acrius resurgit ad luctam et, cum putatur extinctum, sua morte uiuacius conualescit. cetera genera uitiorum eos tantum inpugnare solent quos in certamine superarint: hoc uero suos uictores acrius insectatur, quantoque fuerit ualidius elisum, tanto uehementius uictoriae ipsius elatione congreditur. et haec est subtilis inimici uersutia, ut militem Christi propriis faciat telis obcumbere, quem hostilibus armis superare non potuit.

7. La vaine gloire vaincue nous attaque avec plus de fureur.

Les autres vices disparaissent quand on les surmonte. Leurs défaites les affaiblissent de jour en jour ; les lieux et les circonstances leur font perdre de leur violence, et la pratique des vertus qui leur sont contraires rendent de plus en plus facile la victoire. Mais la vaine gloire se relève avec plus de force, lorsqu’elle est terrassée ; et lorsqu’on la croit morte, elle renaît plus vivante que jamais. Les autres vices n’attaquent guère que ceux qu’ils ont déjà vaincus ; mais celui-là redouble de violence contre ses vainqueurs, et plus il a été abattu, plus il poursuit avec ardeur la victoire ; et la grande ruse de l’ennemi est de vaincre, avec ses propres armes, le soldat du Christ dont il n’a pu triompher avec des armes étrangères.

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VIII. Quod cenodoxia nec heremo nec aetate deferueat.

Alia interdum uitia, sicut diximus, etiam locorum beneficio conquiescunt et materie peccati uel oportunitate eius et occasione subtracta lentescere solent et minui: hoc uero cum fugiente deserta penetrat nec loco nouit excludi nec extrinsecus materie subtracta marcescere. non enim aliunde quam uirtutum eius quem inpetit successibus animatur. quaedam etiam processu temporis, ut praefati sumus, interdum molliuntur atque uanescunt: huic longaeuitas, nisi fuerit industria sollerti ac prudenti discretione fundata, non solum non officit, uerum etiam maiora nouit fomenta congerere uanitatis.

8. Ni le désert ni l’âge n’apaisent la vaine gloire.

Les autres vices, comme nous l’avons dit, s’apaisent, selon les lieux, et s’affaiblissent ordinairement lorsque la matière du péché, les moyens et l’occasion viennent à manquer ; mais la vaine gloire vous poursuit dans les profondeurs du désert. La distance ne saurait l’arrêter, ni l’occasion lui manquer ; car elle trouve un moyen dans les vertus et les progrès de ceux qu’elle attaque. Le temps affaiblit et dissipe à la longue les autres vices ; mais pour celui-ci, la vieillesse même, si elle n’est pas affermie par une sage et prudente discrétion, non-seulement ne détruit pas la vaine gloire, mais elle en favorise les développements.

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VIIII. Quod cenodoxia periculosior sit uirtutibus mixta.

Postremo ceterae perturbationes a contrariis sibi uirtutibus dissidentes et ex aperto tamquam die claro bellantes et superantur facilius et cauentur: haec autem inserta uirtutibus et acie permixta uelut in nocte caeca dimicans atrocius inopinatos decipit et incautos.

9. La vaine gloire est plus à craindre lorsqu’elle se cache sous des vertus.

Les autres passions combattent les vertus qui leur sont contraires, et parce qu’elles les attaquent au grand jour, il est plus facile de les vaincre ; mais la vaine gloire se glisse parmi les vertus pour les détruire, comme dans les ombres de la nuit, et elle triomphe plus cruellement des imprudents qui ne sont pas sur leurs gardes.

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X. Exemplum regis Ezechiae, quemadmodum telo cenodoxiae deiectus fuerit.

Ita namque Ezechiam regem Iudae, uirum in omnibus consummatae iustitiae et sanctarum scripturarum testimonio conprobatum, post innumera uirtutum praeconia uno elationis telo legimus fuisse deiectum, et qui internicionem centum octoginta quinque milium de exercitu Assyriorum, angelo sub nocte uastante, una prece ualuit inpetrare, uanitatis gloriatione superatur : cuius ut praeteream uirtutum tam prolixum catalogum, quem replicare perlongum est, hoc unum dicam, qui post indictum terminum uitae mortisque diem domini sententia praefinitum quindecim annis uitae metas excedere una oratione promeruit, sole per decem gradus, quos ad occasum tendens iam inlustrauerat, reuertente, qui lineas, quas abscessu eius umbra subsequens occuparat, suo rursum reditu fugans duplicatum diem uniuerso orbi contra fixas naturae leges inaudito miraculo praebuit. post tanta tamque incredibilia signa, post tam inmania documenta uirtutum qualiter fuerit successibus suis elisus, audi scripturam narrantem: in diebus, inquit, illis aegrotauit Ezechias usque ad mortem, et orauit dominum: et exaudiuit eum, et dedit ei signum, illud scilicet quod legimus de solis datum esse reditu per Esaiam prophetam in quarto Kegnorum libro. sed non, inquit, secundum beneficia, quae acceperat, retribuit ei, quia eleuatum est cor eius: et facta est contra eum ira, et contra Iudam et Hierusalem: humiliatusque est postea eo quod exaltatum esset cor eius, tam ipse, quam habitatores Hierusalem: et idcirco non uenit super eos ira domini in diebus Ezechiae. quam perniciosus, quam grauis elationis est morbus. tantae iustitiae, tantae uirtutes, tanta fides atque deuotio, quae naturam ipsam ac totius mundi leges inmutare meruerunt, una elatione depereunt, ita ut uniuersis uirtutibus suis, ac si nec fuissent, obliuioni traditis iram confestim domini suscepisset, nisi eam resumpta humilitate placasset, ut, qui de tam excelso meritorum fastigio elatione inpellente deciderat, non nisi per eosdem rursum humilitatis gradus ad amissum culmen ascenderet. uis aliud quoque exemplum similis ruinae percipere?

10. Exemple d’Ézéchias.

L’Écriture sainte loue la justice consommée du roi de Juda, Ézéchias, et, après nous avoir fait connaître toutes ses vertus, elle nous apprend sa chute causée par un seul trait de vanité. Lui, qui avait obtenu par sa prière qu’un ange tuât, en une nuit, cent quatre-vingt-cinq mille hommes de l’armée des Assyriens (IV Reg., XIX, 35), fut vaincu par la vaine gloire.

Il serait trop long d’énumérer toutes ses vertus ; qu’il nous suffise de rappeler que le terme de sa vie était fixé, et qu’à sa prière, Dieu révoqua sa sentence de mort et lui accorda quinze ans de vie. Le soleil rétrograda de dix degrés, et l’ombre indiqua de nouveau les heures qu’elle avait déjà marquées, de sorte que, par un miracle inouï, le jour fut doublé dans tout l’univers contre toutes les lois de la nature.

Après avoir admiré de si grands miracles et de si rares vertus, écoutez l’Écriture nous racontant comment Ézéchias se perdit à l’occasion même des grâces qu’il avait reçues. En ces jours, est-il dit, Ézéchias fut atteint d’une maladie mortelle ; il pria le Seigneur, qui l’exauça et lui en donna pour preuve, par Isaïe, ce signe du soleil rapporté au quatrième livre des Rois. « Mais, dit l’Écriture, ce prince ne rendit pas à Dieu les actions de grâces que méritaient tous les bienfaits qu’il en avait reçus ; et parce que son cœur s’enorgueillit, la colère de Dieu s’éleva contre lui, contre Juda et Jérusalem, et il fut humilié autant qu’il s’était élevé, lui et les habitants de Jérusalem. Et cependant la colère du Seigneur ne descendit pas sur eux aux jours d’Ézéchias. » (IV Reg., XX.)

Que la vaine gloire est une grave et dangereuse maladie ! Tant de justice, tant de vertus, une foi et une piété si grandes, qu’elles obtiennent de changer les lois de la nature et du monde entier ; tout disparaît par un acte de vanité. Dieu semble avoir oublié tous ses mérites, comme s’ils n’avaient jamais existé, et sa colère eut éclaté sur-le-champ, si elle n’eût été apaisée par un acte d’humilité. Celui qui était tombé de si haut par la vaine gloire, ne put se relever que par son abaissement et son repentir. Voulez-vous voir un autre exemple d’une chute semblable ?

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XI. Exemplum regis Oziae eiusdem morbi labe superati.

Ozias, huius quem commemorauimus regis atauus, in omnibus ipse quoque scripturae testimonio conlaudatus, post ingentia uirtutum suarum praeconia, post innumeros triumphos, quos deuotionis ac fidei suae merito perpetrauit, disce qualiter sit uanae gloriae elatione deiectus: et egressum est, inquit, nomen Oziae, propter quod auxiliaretur ei dominus, et conroborasset illum. et cum conroboratum esset, eleuatum est cor eius in interitum suum, et neglexit dominum deum suum. cernis aliud exemplum ruinae grauissimae et conspicis duos uiros tam iustos tamque perfectos triumphis suis atque uictoriis fuisse confectos. unde uidetis quam perniciosi rerum secundarum soleant esse successus, ita ut, qui non potuerunt aduersis frangi, prosperis, si incauti fuerint, acrius elidantur, et qui in conflictu atque acie mortis euasere discrimina, tropaeis propriis triumphisque subcumbant.

11. Chute du roi Ozias.

Ozias, un des aïeux du roi dont nous venons de parler, était un prince dont l’Écriture sainte fait l’éloge en toute chose. Malgré ses admirables vertus, malgré les nombreuses victoires que lui firent obtenir sa foi et sa piété, il se laissa vaincre par un mouvement de vaine gloire. « Le nom d’Osias, est-il dit, se répandit au loin, parce que le Seigneur était son secours et sa force ; mais lorsqu’il fut devenu puissant, son cœur s’éleva pour sa perte, et il négligea le Seigneur, son Dieu. » (II Paralip., XXVI, 15.) Comment voir sans frayeur ces chutes terribles, ces deux hommes si justes et si parfaits trouver leur ruine dans leur perfection et leurs triomphes ! Ces exemples doivent nous montrer que les progrès dans le bien même sont à craindre, puisque souvent ceux que les plus grands maux n’ont pas vaincus, sont renversés par des choses heureuses, s’ils ne sont pas sur leurs gardes. Celui qui a évité la mort au milieu du combat, la trouve quelquefois dans son propre triomphe.

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XII. Diuersa testimonia contra cenodoxiam.

Ideo apostolus monet: nolite fieri inanis gloriae cupidi, et dominus Pharisaeos castigans quomodo, inquit, uos potestis credere, qui gloriam 'ab inuicem accipitis, et gloriam quae a solo est deo non quaeritis? de his et beatus Dauid cum interminatione dicit: quoniam deus dissipauit ossa eorum qui hominibus placent.

12. Enseignements de la sainte Écriture contre la vaine gloire.

C’est pourquoi l’Apôtre nous donne cet avertissement : « Ne cherchons pas la vaine gloire. » (Gal., V, 26.) Notre-Seigneur fait ce reproche aux Pharisiens : « Comment pouvez-vous croire, vous qui cherchez la gloire entre vous et qui ne désirez pas celle qui vient de Dieu seul ? » (S. Jean, V, 44.) Ce sont ceux-là que David menace, lorsqu’il dit : « Dieu disperse les os de ceux qui veulent plaire aux hommes. » (Ps. LII, 7.)

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XIII. Quibus modis cenodoxia monachum pulset.

Solet etiam incipientium mentes et eorum, qui minus adhuc uel uirtute animi uel scientia profecerunt, aut propter sonum uocis extollere, quod scilicet modulatius psallant, aut quod sint uel exesis carnibus uel corpore lautiores, aut quod parentes diuites ac nobiles habeant, uel quod militiam honoresque contempserint. interdum etiam dignitates et opes, quae forte ne adprehendi quidem aliquando potuissent, persuadet quempiam perfacile fuisse adepturum, si perseuerasset in saeculo, uana spe etiam de incertis inflans eum et de his, quae numquam possedit, uelut qui ea contempserit, gloria uanitatis extollens.

13. Comment la vaine gloire attaque le religieux.

Ceux qui commencent et qui sont encore peu avancés dans la science et dans la vertu, sont tentés de vanité pour de bien petites choses. Ils se prennent à aimer le son de leur voix, la perfection de leur psalmodie, leur extérieur austère, la vigueur de leur santé, la fortune et la noblesse de leurs parents, leur renoncement à la carrière militaire ou aux honneurs. Ils s’imaginent, bien à tort souvent, que s’ils étaient restés dans le monde, ils auraient acquis facilement de grandes richesses et des dignités importantes, s’abusant ainsi dans leurs rêves chimériques, et se glorifiant d’avoir méprisé des choses qu’ils n’auraient jamais possédées.

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XIIII. Quemadmodum cenodoxia clericatus gradum suggerat ambiendum.

Nonnumquam uero clericatus gradum et desiderium presbyterii uel diaconatus inmittit. quem si uel inuitus fuisset indeptus, tanta expleturum sanctitate ac rigore depingit, ut ceteris quoque sacerdotibus praebere potuerit sanctitatis exempla, deinde multos non solum conuersationis forma, uerum etiam doctrina sua sermoneque lucraturum. facit etiam in solitudine uel in cella commorantem diuersorum domos ac monasteria mente atque animo circumire et plurimorum conuersiones sub incitamento imaginariae exhortationis adquirere.

14. Du désir d’entrer dans les ordres sacrés.

Quelquefois la vaine gloire met dans l’esprit du solitaire le désir de la cléricature et l’ambition d’être élevé au diaconat et à la prêtrise. Il pense que si on l’y forçait, il en remplirait les fonctions avec tant de zèle et de sainteté, qu’il pourrait servir de modèle aux autres prêtres, et qu’il convertirait bien du monde, non-seulement par ses exemples, mais encore par sa doctrine et ses discours. Souvent du fond de sa solitude, et sans sortir de sa cellule, il visite en esprit les monastères et les maisons de ceux qu’il connaît, et il se persuade qu’il y ferait le plus grand bien par ses exhortations.

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XV. Quomodo cenodoxia mentem inebriet.

Agitur itaque infelix anima tali uanitate uelut profundissimo sopore delusa, ut plerumque huiusmodi cogitationum inlecta dulcedine et his oppleta simulacris ne praesentes quidem actus uel fratres ualeat contemplari, dum his, quae cogitationum peruagatione uigilans somniauit, delectatur inhaerere quasi ueris.

Cette pauvre âme est tellement abusée par ces projets de vaine gloire, tellement enivrée du charme de ces rêves, qu’elle ne s’aperçoit plus de la présence et des actes de ses frères. Ce sont des songes qui l’occupent tout éveillée, et elle en jouit comme s’ils étaient des réalités.

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XVI. De eo, quem senex superueniens repperit in cella cenodoxiae uanitate deludi.

Memini cuiusdam senis, cum in heremo Sciti commorarer. qui cum ad cellam cuiusdam fratris gratia uisitationis adueniens ostio proximasset audissetque eum quiddam obmurmurantem intrinsecus, paululum substitit, cognoscere uolens quidnam de scripturis legeret uel, sicut est moris, operans memoriter recenseret. cumque piissimus explorator aure diligenter adplicita curiosius auscultaret, ita eum repperit huius spiritus inpugnatione pellectum, ut in ecclesia facere se crederet exhortatorium plebi sermonem. cumque subsistens senex audisset eum inisse tractatum et mutato rursus officio celebrare uelut diaconum catechumenis missam, tum demum pulsauit ostium. qui egressus occurrensque seni ueneratione solita introducensque eum, quam olim uenerit, cogitationum suarum conscientia remordente perquirit, ne scilicet diutius ad ostium stans iniuriam pertulisset. ioculariter senex grateque respondit: modo, inquiens, ueni, quando tu missam catechumenis celebrabas.

15. La vaine gloire enivre l’esprit.

Je me souviens de l’histoire d’un vieillard que je connus, lorsque j’habitais le désert de Scethé. Il allait un jour rendre visite à un frère, et, en approchant de la porte de sa cellule, il l’entendit parler à l’intérieur. Il s’arrêta un instant pour écouter quel passage de l’Écriture sainte il lisait ou récitait selon l’usage des solitaires. Il fut bien surpris, dans sa pieuse curiosité, de reconnaître que l’esprit de vaine gloire égarait ce pauvre religieux qui se croyait dans une église, et faisait un sermon. Le bon vieillard voulut en attendre la fin ; mais il reconnut alors que le solitaire changeait de ministère et faisait les fonctions de diacre à la messe des catéchumènes. Il frappa enfin. Le religieux sortit et salua son visiteur avec tout le respect qu’il avait l’habitude de lui témoigner ; mais comme sa conscience était troublée de ce qu’il venait de faire, il lui demanda s’il avait eu le malheur de le faire attendre trop longtemps à la porte. Le vieillard lui répondit en souriant : « J’arrivais lorsque vous chantiez la messe des catéchumènes. »

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XVII. Quod aliter uitia curari non possint, nisi eorum radices et causae fuerint publicatae.

Haec idcirco inserere huic opusculo necessarium duxi, ut de inpugnationum ui atque ordine uitiorum, quibus miserabilis anima laceratur, non solum ratione, sed etiam exemplis instructi ad deuitandos laqueos et multiplices decipulas inimici cautiores esse possimus. ita namque indifferenter haec ab Aegyptiis patribus proferuntur in medium, ut omnium uitiorum certamina, uel illa quae patiuntur uel quae passuri sunt iuniores, relatione sua, tamquam qui adhuc ea sustineant, apud eos detegant atque denudent, quo exponentibus eis inlusiones omnium passionum, quaecumque incipientium sunt ac feruentium spiritu, conluctationum suarum arcana cognoscant et ea tamquam in speculo contemplantes et causas uitiorum quibus pulsantur et remedia doceantur, futurorum quoque certaminum congressibus antequam superueniant eruditi, qualiter praecauere et occurrere eis uel confligere debeant, instruantur. ut solent peritissimi medicorum non solum mederi praesentibus morbis, uerum etiam futuris peritia sagaci occurrere eosque praeceptis uel poculis salutaribus praeuenire, ita hi quoque uerissimi animarum medici, emersuras ualitudines cordium spiritali conlatione uelut quodam caelesti antidoto praenecantes, in iuniorum mentibus non patiuntur adulescere, aperientes eis et causas inminentium passionum et remedia sanitatum.

16. Avec quel soin il faut connaître les causes des vices pour en triompher.

J’ai cru qu’il était nécessaire de dire ici toutes ces choses, afin qu’en voyant la force des tentations et la tactique de ces passions qui tourmentent nos âmes, nous puissions, grâce à ces enseignements et à ces exemples, être plus sur nos gardes et éviter les piéges que l’ennemi multiplie sous nos pas. Les Pères de l’Égypte exposent ainsi toutes les tentations des vices qu’ils ont souffertes ou que peuvent souffrir les plus jeunes religieux, comme s’ils les souffraient encore, afin de mieux dévoiler les illusions des passions et de faire connaître aux commençants qui sont pleins d’ardeur, tous les secrets de leurs luttes, de telle sorte qu’ils puissent considérer comme dans un miroir la cause des vices qui les attaquent et les remèdes pour y résister. Formés ainsi à l’avance à leurs futurs combats, ils sauront prévoir, lutter et vaincre. Les plus habiles médecins ne se contentent pas de soigner les maladies déclarées, ils vont au-devant de celles qui menacent, et savent les prévenir par leurs conseils et leurs remèdes ; de même les vrais médecins des âmes combattent par leurs avis spirituels les maladies qui peuvent corrompre les cœurs. Ils les arrêtent par des antidotes célestes dans les jeunes religieux, en leur découvrant les causes des passions qui les menacent et les moyens de les guérir.

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XVIII. Quod monachus uitare debeat mulieres et episcopos.

Quapropter haec est antiquitus patrum permanens nunc usque sententia, quam proferre sine mea confusione non potero, qui nec germanam uitare nec episcopi euadere manus potui, omnimodis monachum fugere debere mulieres et episcopos. neuter enim sinit eum, quem semel suae familiaritati deuinxerit, uel quieti cellae ulterius operam dare uel diuinae theoriae per sanctarum rerum intuitum purissimis oculis inhaerere.

17. Pour combattre la vaine gloire il faut éviter les femmes et les évêques.

Parmi les maximes des anciens Pères, il en est une que je ne saurais rapporter sans confusion, car je n’ai pu éviter des rapports avec ma sœur et avec un évêque : tous recommandent aux religieux de fuir les femmes et les évêques. Une fois qu’on se laisse aller à leur familiarité, on perd bientôt le repos de sa cellule, et il est bien difficile de contempler d’un œil pur les choses divines.

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XVIIII. Remedia quibus cenodoxiam superare possimus.

Ideoque athleta Christi, qui uerum ac spiritalem agonem legitime certare desiderat, hanc multiformem uariamque bestiam omnimodis superare festinet. quam nobis ex omni parte uelut multiplicem nequitiam occurrentem tali remedio poterimus euadere, ut cogitantes illud Dauiticum eloquium: dominus dissipauit ossa eorum qui hominibus placent, primitus nihil proposito uanitatis et inanis gloriae capiendae gratia nosmet ipsos facere permittamus: deinde ea, quae bono initio fecerimus, obseruatione simili custodire nitamur, ne omnes laborum nostrorum fructus post inrepens cenodoxiae morbus euacuet: quidquid etiam in conuersatione fratrum minime communis usus recipit uel exercet, omni studio ut iactantiae deditum declinemus, et ea, quae nos possunt inter ceteros notabiles reddere, ac ueluti solis facientibus laus apud homines sit conquirenda, uitemus. his enim uel maxime indiciis cenodoxiae letale contagium nobis inhaerere monstrabitur. quod facillime poterimus effugere, si consideremus non solum fructus laborum nostrorum nos penitus amissuros, quoscumque cenodoxiae proposito fecerimus, sed etiam reos magni criminis factos aeterna supplicia ueluti sacrilegos soluturos, utpote qui ad iniuriam dei opus, quod eius obtentu nos oportuit agere, hominum gratia maluimus exercere, ab eo, qui occultorum est conscius, homines deo et gloriam mundi gloriae domini praetulisse conuicti.

18. Remèdes contre la vaine gloire.

L’athlète du Christ qui veut lutter vaillamment dans les combats spirituels, doit se hâter de vaincre la vaine gloire, cette bête cruelle qui prend des formes si différentes. Le moyen de résister à ses attaques si nombreuses, c’est de se rappeler cette parole de David : « Le Seigneur disperse les os de ceux qui cherchent à plaire aux hommes. » (Ps. LII, 7.) Ne nous permettons jamais d’abord de faire quelque chose par un motif de vaine gloire et pour mériter des louanges ; puis, lorsque nous avons commencé quelque bonne action, efforçons-nous de conserver la pureté de notre intention, de peur que la vanité ne vienne gâter le fruit de nos travaux. Nous devons éviter aussi, dans nos rapports avec nos frères, tout ce qui sortirait des règles ordinaires, tout ce qui pourrait nous faire remarquer et nous attirer l’estime particulière des hommes. Ce serait la preuve la plus certaine que nous sommes atteints de cette maladie mortelle de la vaine gloire. Nous pourrons facilement y échapper, si nous considérons que non-seulement nous perdrons le fruit de tout ce que nous aurons entrepris par un motif de vanité, mais encore que nous nous rendrons coupables d’un crime qui méritera des supplices éternels, comme les sacriléges, puisque nous aurons outragé Dieu, en faisant, pour plaire aux hommes, ce que nous devions faire pour lui seul, et Celui qui voit le secret des cœurs nous convaincra d’avoir préféré les hommes à Dieu, et la gloire du monde à celle qu’il nous prépare.

Texte latin : De institutis coenobiorum, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 17, Vienne, 1888, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française d’E. Cartier († 1887), Institutions de Cassien, Paris, Poussielgue, 1872. Cartier abrège par endroits et ne traduit pas les chapitres X et XI du livre I. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur