Abbatia
Sancti Petri
de Curte

Jean Cassien, Institutions cénobitiques

Livre VII. De l’avarice

Liber septimus. De spiritu filargyriae.Livre VII. De l’avarice.

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I. Quod peregrinum sit bellum filargyriae et eadem non sit in homine naturalis ut cetera uitia.

Tertius nobis conflictus est aduersus filargyriam, quam nos amorem pecuniarum possumus appellare, peregrinum bellum et extra naturam nec aliunde in monacho sumens principium quam de corruptae ac torpidae mentis ignauia, et plerumque initio abrenuntiationis male arrepto et erga deum tepido amore fundato. cetera namque uitiorum incitamenta humanae inserta naturae uelut ingenita uidentur in nobis habere principia, et quodammodo inuiscerata carni ipsique propemodum coaeua natiuitati discretionem boni malique praeueniunt, et licet prima arripiant hominem, longo tamen labore uincuntur.

1. Causes de l’avarice.

Notre troisième ennemi est l’avarice ou l’amour de l’argent. Cette guerre est extérieure et ne vient pas de notre nature. Son principe véritable, dans un religieux, est la lâcheté ou la corruption de l’esprit, l’imperfection du premier renoncement et la tiédeur de l’amour envers Dieu. Les tentations des autres vices sont comme inhérentes à la nature humaine ; elles semblent naître avec nous, se développer avec notre corps, et devancer en nous le discernement du bien et du mal ; mais, quoiqu’elles s’attaquent à l’homme dès son enfance, il peut en triompher cependant par de longs efforts.

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II. Quain perniciosus sit morbus filargyriae.

Hic uero morbus posterius superueniens et extrinsecus accedens animae quanto facilius caueri potest ac respui, tanto neglectus et intromissus semel cordi fit perniciosior cunctis difficiliusque propellitur. malorum namque omnium efficitur radix, multiplices fruticans fomites uitiorum.

2. Combien l’avarice est une maladie dangereuse.

La maladie de l’avarice, au contraire, se développe plus tard ; elle est comme étrangère à l’âme, qui pourrait d’abord s’en défendre facilement et la mépriser, mais si on la néglige, si on la laisse pénétrer une fois dans le cœur, elle devient plus dangereuse que les autres et plus difficile à guérir ; elle devient une racine de tous les maux qui porte bientôt les fruits de tous les vices.

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III. Quae nobis in uitiis naturalibus sit utilitas.

Ut puta carnis simplices motus nonne uidemus non solum in pueris, in quibus adhuc innocentia boni malique praeuenit discretionem, uerum in paruulis atque lactantibus? qui cum ne initium quidem ullius libidinis in semet ipsis habeant, motus carnis naturali incitamento sibi inesse designant. irae quoque aculeos truces nonne similiter in paruulis iam uigere conspicimus, et antequam patientiae uirtutem agnoscant, iniuriis eos cernimus commoueri et uerborum sentire etiam per iocum contumelias inrogatas? ac nonnumquam, cum desint uires, uoluntas tamen ultionis ira instigante non deest. nec hoc dico quo uocem naturam conditionis in culpam, sed quo adseram motus hos, qui procedunt ex nobis, quosdam quidem utilitatis causa nobis insertos, quosdam uero neglegentiae uitio ac malae uoluntatis arbitrio extrinsecus introduci. namque hi quos supra diximus motus carnales ob reparationem subolis et posteritatis propaginem suscitandam utiliter sunt corpori nostro prouidentia creatoris inserti, non ad perpetranda flagitia stuprorum et adulteria, quae legis etiam auctoritate damnantur. irae etiam aculeos nonne saluberrime nobis intellegimus adtributos, ut nostris uitiis et erroribus indignantes uirtutibus potius ac spiritalibus studiis occupemur, omnem caritatem deo et patientiam nostris fratribus exhibentes? tristitiae quoque utilitas quanta sit nouimus, quae inter cetera uitia, cum in contrarium affectum est mutata, numeratur. est enim et secundum dei timorem pernecessaria et secundum saeculum admodum perniciosa, ut docet apostolus dicens: quae enim secundum deum est tristitia, paenitentiam ad salutem stabilem operatur: saeculi autem tristitia mortem operatur.

3. Utilité des penchants naturels.

Ne voyons-nous pas les premiers mouvements de la chair se manifester dans les enfants qui, non-seulement ne connaissent pas encore le bien et le mal, mais qui sont même à la mamelle ? Ces innocents éprouvent déjà les prémices de la concupiscence, et montrent que ces excitations sont inhérentes à leur nature. Ne voyons-nous pas aussi la colère agiter les petits enfants avant qu’ils puissent savoir ce que c’est que la patience ? ne sont-ils pas troublés par les injures, et trop sensibles aux paroles qu’on leur dit en riant et aux reproches qu’on leur adresse ? Souvent même, quoique les forces leur manquent, ne veulent-ils pas se venger et satisfaire leur colère ?

Je ne dis pas cela pour accuser la nature ; mais je ferai remarquer seulement que parmi les mouvements qui sont en nous, les uns peuvent y être mis pour notre bien, les autres peuvent nous venir du dehors par la faute de notre négligence ou de notre volonté coupable. Car les mouvements de la chair, dont j’ai parlé, ont été mis en nous par la providence du Créateur pour servir à la propagation du genre humain, mais non pas pour commettre les crimes et les adultères, que la loi de Dieu condamne. Les mouvements de la colère peuvent aussi nous être utiles, si nous les tournons contre nos vices et nos erreurs, pour mieux nous appliquer ensuite à la pratique des vertus et aux exercices spirituels, en témoignant plus d’amour pour Dieu et de patience pour nos frères. La tristesse a aussi son utilité, quoiqu’elle soit comptée parmi les vices, quand elle s’égare dans son objet. La tristesse qui vient de la crainte de Dieu est aussi nécessaire que celle qui vient du monde est nuisible. L’Apôtre nous l’apprend : « La tristesse qui est selon Dieu, dit-il, fait faire pénitence et assure le salut ; mais la tristesse du monde cause la mort. » (II. Cor., VII, 10.)

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IIII. Quod inesse nobis quaedam naturalia uitia siue creatoris dicamus iniuria.

Non ergo, si dixerimus hos motus a creatore nobis insertos, ex eo culpabilis ille uidebitur, si nequiter his abusi maluerimus eos ad noxia potius ministeria detorquere, et uelimus pro infructuosis ac saecularibus lucris, non pro salutari paenitentia et uitiorum correctione tristari, uel certe si non nobismet ipsis utiliter, sed contra interdictum domini nostris fratribus irascamur. et si ferrum quis ad necessarium et utile ministerium contributum ad necem uoluerit insontium detorquere, non ex hoc infamabit materiae conditorem, si, quod ille ad usum bene uiuendi aptum ac necessarium praestitit, iste hoc usus est ad nocendum.

4. Il ne faut pas accuser Dieu des vices qui sont en nous.

Pouvons-nous reprocher au Créateur d’avoir mis en nous ces mouvements, si nous en abusons en nous en servant pour le mal ; si nous voulons nous attrister pour des choses inutiles et passagères, au lieu de le faire par pénitence et pour corriger nos vices ; si, malgré la défense de Dieu, nous sommes irrités contre nos frères, au lieu de l’être utilement contre nous-même ? Le fer qui a été préparé pour un bon usage peut servir à commettre un crime. Accuserons-nous celui qui l’a forgé, si quelqu’un emploie au meurtre l’instrument qui était destiné aux usages et aux nécessités de la vie ?

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V. De uitiis quae extra naturalem motum nostro uitio contrahuntur.

Dicimus tamen quaedam uitia sine ulla praecedente naturali occasione concrescere, sed solius corruptae ac malae uoluntatis arbitrio, ut est inuidiae ipsiusque etiam filargyriae: quae cum nulla habeant in nobis de naturali instinctu principia, extrinsecus contrahuntur. quae tamen quantum facilia sunt ad cauendum et oportuna ad declinandum, tantum occupatam mentem atque possessam miseram faciunt uixque ad sanitatis concedunt remedia peruenire, siue quod non merentur curari celeri medicina qui ab his sauciati sunt, quos uel ignorare uel uitare uel facillime uincere potuerunt, uel certe quod male fundati uirtutum structuram et perfectionis suscipere culmen indigni sunt.

5. Il y a des vices qui sont étrangers à notre nature.

Nous disons cependant qu’il y a des vices qui n’ont pas en nous des principes naturels, mais qui viennent seulement d’une volonté mauvaise et corrompue : l’envie, par exemple, et l’avarice, qui ne trouvent aucun germe dans notre nature, mais qui nous viennent d’une cause extérieure. Autant ces vices sont faciles à éviter et à détruire dès l’origine, autant l’âme a de peine à s’en délivrer lorsqu’elle en est possédée, et il est presque impossible de trouver des remèdes pour en guérir. Et n’est-ce pas justice pour ceux qui se sont laissé blesser par des ennemis qu’ils auraient pu si facilement éviter ou vaincre. Quand on néglige ainsi les fondements, on est indigne d’élever l’édifice des vertus et d’arriver au sommet de la perfection.

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VI. Receptus semel filargyriae morbus quam difficile pellatur.

Quamobrem nulli uilis despectusque uideatur hic morbus, qui sicut potest perfacile declinari, ita si quemquam possederit, ad sanitatis remedia uix peruenire concedit. receptaculum namque est uitiorum malorumque omnium radix, et inextricabilis nequitiae fomes efficitur dicente apostolo: radix omnium malorum est filargyria, id est amor pecuniae.

6. Qu’il est difficile de chasser l’avarice une fois qu’on s’en laisse posséder.

Que personne ne méprise cette maladie de l’avarice. S’il est facile de s’en préserver d’abord, une fois qu’on en est atteint, il est bien difficile d’en guérir ; elle devient le foyer de tous les vices, la racine de tous les maux, le levain d’une incroyable malice. L’Apôtre le dit : « La racine de tous les maux est la cupidité, c’est-à-dire l’amour de l’argent. » (I. Tim., VI, 10.)

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VII. Quibus initiis filargyria generetur uel quantorum malorum sit eadem procreatrix.

Haec igitur cum remissam tepidamque monachi possederit mentem, primitus eum in exigua summa sollicitans iustos quosdam et uelut rationabiles ei colores, ob quos uel reseruare sibi aliquid pecuniae debeat uel parare, describit. nam et ea quae praebentur in monasterio queritur non esse sufficientia et sano robustoque corpore uix posse tolerari. quid faciendum si ualitudo mala carnis emerserit et reconditum non fuerit aliquid peculiare, quo sustentetur infirmitas? praestationem monasterii esse pertenuem et neglegentiam erga aegrotantes maximam. si proprium aliquid non fuerit quo cura corporis ualeat adhiberi, misere esse moriendum. ipsum etiam uestimentum non sufficere quod praebetur, nisi procurauerit unde sibi aliud ualeat exhibere. postremo nec diu posse in eodem loco uel monasterio commorari, et nisi parauerit sibi uiatici sumptus euectionisque transmarinae mercedem, non posse cum uoluerit transmigrare, et necessitate inopiae coartatum laboriosam ac miserabilem absque ullo profectu uitam iugiter toleraturum, inopem quoque se semper ac nudum non sine inproperio aliena substantia sustinendum. itaque cum huiuscemodi cogitationibus laqueauerit mentem, qualiter unum saltim denarium adquirere possit excogitat. tum peculiare opus, quod exerceat abbate nescio, sollicita mente perquirit. quod uendens clam et optato tandem potitus nummo, qualiter eum duplicet, acrius uehementiusque torquetur, ubi reponat cuiue eum credat ambiguus. deinde quid ex eo coemere qualique illum commercio ualeat duplicare, cura grauiore distenditur. cumque illi et hoc ex uoto cesserit, auidior fames adcrescit auri tantoque uehementior suscitatur, quanto etiam summa lucri maior adponitur. cum pecuniae etenim incremento rabies cupiditatis augetur. tum deinde uita longaeua promittitur, senectus incurua, infirmitates diuersae atque prolixae, quae, nisi maior summa in iuuentute fuerit praeparata, tolerari in senecta non possint. agitur itaque infelix anima serpentinis nexibus obligata, dum materiam male concretam nequiore cura concupiscit augere, pestem sibi qua dirius inflammetur ipsa parturiens, totaque lucri cogitatione possessa nihil aliud respicit cordis intuitu quam unde pecuniam parare ualeat, per quam possit de monasterii disciplina quantocius euolare, nullam exhibens fidem, ubi potuerit nummi spes aliqua refulgere. pro hac non mendacii, non periurii, non furti facinus admittere perhorrescit, non fidem frangere, non iracundiae noxio furore suppleri, si quoquam a spe quaestus deciderit, non honestatis, non humilitatis modum transcendere pertimescit, fitque ei per omnia, ut aliis uenter, ita huic aurum et spes lucri pro deo. unde beatus apostolus huius morbi noxia uenena prospiciens non solum eam radicem esse omnium malorum, uerum etiam idolorum seruitutem pronuntiauit dicens: et auaritia (quod in Graeco dicitur φιλαργυρία), quae est simulacrorum seruitus. cernis igitur ad quantam labem rabies haec per gradus singulos crescat, ut etiam idolorum uel simulacrorum seruitus apostoli uoce pronuntietur, eo quod figura dei et imagine praetermissa, quam deuote seruiens deo inmaculatam in semet ipso debuit custodire, hominum figuras inpressas auro diligere pro deo maluit et tueri.

7. Comment s’engendre l’avarice, et quels maux elle produit.

Quand cette passion s’empare d’un religieux qui est tiède et relâché, elle le tente d’abord en de petites choses ; elle lui présente les motifs, justes et raisonnables en apparence, qu’il a pour conserver ou gagner un peu d’argent. Ce qu’on lui donne au monastère n’est pas suffisant, et la santé la plus robuste aurait peine à s’en contenter. Que ferait-il, s’il devenait malade et s’il ne s’était pas réservé quelque moyen de se soutenir ? Le secours qu’on donne est bien peu de chose, et on néglige toujours beaucoup les malades. Si on ne peut rien alors pour sa santé, il faudra donc mourir de misère. Et le vêtement aussi est-il suffisant, quand il est impossible d’y rien ajouter ?

Pourra-t-il enfin toujours demeurer dans le même lieu et le même monastère ? Et s’il ne se procure pas les frais du voyage et de quoi payer sa place sur un vaisseau, il ne pourra s’en aller quand il le voudra. Il sera forcé, par le manque d’argent, de mener une vie laborieuse et misérable, sans faire aucun progrès dans la vertu ; il sera toujours pauvre, manquant de tout et recevant les reproches de ceux qui le soutiendront.

Quand l’avarice lui a soufflé ces pensées, il cherche comment il pourra gagner seulement quelques deniers. Il s’applique alors, à l’insu de l’abbé, à quelque ouvrage lucratif ; il le vend secrètement, et l’argent qu’il a reçu l’excite à en gagner davantage. Il s’inquiète du lieu où il le cachera, de la personne à laquelle il le confiera ; puis il se tourmente l’esprit pour savoir ce qu’il achètera, et comment il le doublera en le faisant rapporter. S’il a le malheur de réussir, la soif de l’or augmentera toujours ; plus il gagnera, plus il voudra gagner. L’argent nourrira son avarice, sa rage d’avoir.

Il se promet alors une longue vie ; il se voit courbé par la vieillesse et tourmenté par toutes sortes d’infirmités, et il se dit qu’il ne pourra jamais les supporter s’il n’amasse pas beaucoup pendant sa jeunesse. Cette âme infortunée est enlacée par l’avarice comme par un serpent ; et pendant qu’elle s’agite pour augmenter ce trésor si mal acquis, par des moyens plus coupables encore, sa passion s’enflamme toujours davantage. L’avare ne songe plus en lui-même qu’à gagner de l’argent pour échapper plus promptement à la règle du monastère, et rien ne l’arrête dès qu’il peut espérer quelque profit. Pour cela, le mensonge, le parjure et le vol ne lui font point horreur ; il ne craindra pas de manquer à sa parole ou de se mettre en fureur, s’il est trompé par quelqu’un. Comment l’honnêteté, l’humilité pourraient-elles le retenir ; puisque l’espoir du gain est tout pour lui ? L’or est son Dieu, comme le ventre est celui des autres. Aussi l’Apôtre, en voyant les effets pernicieux de cette passion, ne déclare pas seulement qu’elle est la racine de tous les maux, mais qu’elle est une véritable idolâtrie : « Faites mourir l’avarice, qui est un culte des idoles. » (Col., III, 5.)

Vous voyez à quels maux conduit, par degrés, cette rage de posséder, puisque l’Apôtre l’appelle une idolâtrie. A cette image de Dieu qu’il devait conserver sans tache dans son cœur, en le servant avec amour, l’avare préfère les figures que les hommes font avec de l’or ; il les aime plus que Dieu même.

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VIII. Quod filargyria omnes uirtutes inpediat.

Talibus igitur decessionum profectibus in deterius crescens nullam deinceps humilitatis, nullam caritatis, nullam oboedientiae non dicam uirtutem, sed ne umbram quidem retinere contentus indignatur ad omnia et ad singula opera murmurat atque suspirat, nullaque iam reuerentia reseruata uelut equus durissimus ad praecipitium fertur infrenis: nec uictu cotidiano nec solito indumento contentus non se diutius haec toleraturum esse testatur deumque non ibi solummodo esse proclamat nec salutem suam in illo tantum loco esse conclusam, unde si quoquam se non celerius asportarit, periturum protinus grauiter ingemescit.

8. A quelles vertus s’oppose l’avarice.

Après de tels progrès dans le mal, le religieux abandonne l’humilité, la charité, l’obéissance. Il ne songe plus à la vertu et ne cherche pas même à en conserver l’apparence. Il s’indigne de tout ; il se plaint et murmure de tout ce qu’on lui fait faire ; il n’a de respect pour personne, et ressemble au cheval indompté qu’on ne peut arrêter sur le bord de l’abîme. La nourriture et le vêtement ordinaire ne sauraient lui suffire, et il déclare qu’il ne supportera pas plus longtemps de pareilles choses ; que Dieu n’est pas seulement dans le monastère, et qu’il peut bien faire son salut ailleurs ; il prétend même que, s’il ne s’en va promptement, sa perte est assurée.

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VIIII. Quod monachus habens pecunias in coenobio permanere non possit.

Itaque instabilitatis suae uiaticum habens nummos, in quorum praesidio alarum sibi instar aptauit, iamque ad transmigrandum paratus insolenter ad omnia praecepta respondet, et tamquam peregrinum extraneumque se gerens, quaecumque indigentia correctione perspexerit, neglegit atque contemnit. cumque furtim possideat reconditam pecuniam, ne calciamenta quidem ac uestimenta se habere conqueritur darique sibi tardius indignatur. ac si forte dispensatione senioris ei prius, qui nihil penitus habere cognoscitur, aliquid horum fuerit inpertitum, maioribus irae stimulis inardescit seque despici ueluti extraneum putat, nec ad ullum opus manus suas adcommodare contentus reprehendit omnia quae necessario fieri monasterii conpellit utilitas. deinde occasiones quibus offendi uel irasci debeat studiose perquirit, ne leuiter motus de coenobii disciplina uideatur exire. nec solus tamen transmigrare contentus, ne tamquam suo uitio deseruisse credatur, quantos potuerit susurrationibus clandestinis deprauare non desinit. quodsi etiam temporis asperitas itineris seu nauigationis eius intercluserit commeatum, per omne illud tempus suspenso anxioque residens corde tristitias serere uel excitare non cessat, discessus solacium et excusationem leuitatis non se aliter credens quam nota uel macula monasterii reperturum.

9. Le religieux qui possède de l’argent ne peut rester dans un monastère.

Dès que ce religieux a l’argent nécessaire pour son voyage, il lui semble qu’il a des ailes pour voler, et il est toujours prêt à partir. Il répond avec insolence à tout ce qu’on lui commande ; il se regarde comme un étranger, un voyageur, et il néglige et méprise tout ce qui pourrait servir à le corriger. Quoiqu’il ait de l’argent caché, il se plaint de n’avoir pas de chaussures et de vêtement, et il s’indigne de ce qu’on tarde à lui en donner. S’il s’aperçoit que le supérieur en fait donner, avant lui, à quelque frère qui en a le plus grand besoin, il entre dans une violente colère, et s’imagine qu’on le traite comme un étranger. Il ne se contente pas de ne se prêter à aucun ouvrage, mais il critique tout ce qui se fait dans le monastère, même les choses les plus utiles et les plus nécessaires ; il recherche avec soin toutes les occasions de se plaindre et de se mettre en colère, afin de ne pas paraître quitter sans motif la communauté. Mais comme il craint, s’il part seul, qu’on ne pense qu’il y ait de sa faute, il tâche d’en entraîner d’autres par ses cabales secrètes et ses murmures. Si la rigueur du temps, les difficultés de la route ou de la navigation le retiennent prisonnier, ses retards le contrarient, mais il ne cesse d’intriguer et d’exciter les mécontentements. C’est en accusant et en déshonorant son monastère qu’il veut excuser son départ et son inconstance.

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X. Quem filargyriae laborem subeat desertor monasterii, qui ante pro leuissimis operibus murmurabat.

Agitur itaque facibus pecuniarum suarum magis ac magis accensus, quae possessae numquam monachum uel in monasterio residere uel uiuere sub regulae institutione permittunt. cumque exinde eum uelut feralis quaedam bestia de coetu gregis separans pecus oportunum praedae destitutione sodalium fecerit et deuorationi facilem contubernii priuatione reddiderit, eum, qui prius opera monasterii leuia exercere despexerat, die ac nocte spe quaestus infatigabiliter laborare conpellit: non orationum sollemnia, non ieiuniorum modum, non uigiliarum regulam custodire permittit, non honestarum intercessionum explere officia sinit, dummodo uel auaritiae rabiem satiare uel cotidianis usibus possit occurrere, cupiditatis ignem, dum adquirendo extinguendum credit, accendens.

10. Comment l’avare devient l’esclave du travail.

Son argent l’agite et le brûle de plus en plus ; car un religieux qui en possède ainsi, ne peut rester dans un monastère ou vivre soumis à sa règle. Sa passion, comme une bête féroce, le sépare du troupeau, et, quand il est isolé de ses frères, il lui est facile d’en faire sa proie. Lui qui refusait de faire les ouvrages les moins pénibles, l’avarice le force maintenant de travailler, nuit et jour, dans l’espoir de gagner quelque chose. Elle ne lui permet plus de prier avec les autres, de jeûner, de veiller régulièrement, et elle lui interdit les occupations honnêtes qui pourraient lui être utiles ; il faut satisfaire sa rage de posséder, et pourvoir à tous ses désirs. Il active le feu de son avarice, qu’il croit éteindre en acquérant davantage.

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XI. Quod occasione custodiendae pecuniae feminarum contubernia requirantur.

Hinc iam nonnulli per abruptum praecipitium lapsi inreuocabili ruina feruntur ad mortem, et non contenti soli possidere quas uel numquam habuerant uel initio malo reser-uarant pecunias inquirunt contubernia feminarum, quae debeant ea quae male congesta uel retenta sunt custodire. tantisque se occupationibus noxiis ac perniciosis inuoluunt, ut usque ad profundum inferi deuoluti, dum adquiescere illi apostolicae sententiae rennuunt, ut habentes uictum et uestimentum his sint contenti quae monasterii frugalitas exhibeat, sed uolentes diuites fieri incidant in temptationem et laqueum diaboli et desideria multa et inutilia et noxia, quae mergunt homines in interitum et perditionem. radix enim omnium malorum est cupiditas, id est filargyria, quam quidam adpetentes errauerunt a fide et inseruerunt se doloribus multis.

11. L’avarice fait rechercher la société des femmes.

Bien des religieux se sont perdus pour toujours dans cet affreux abîme. Non contents de posséder ce qu’ils n’avaient jamais eu dans le monde, ou ce qu’ils s’étaient réservé par un acte coupable, ils cherchent à se lier avec des femmes qui pourront leur garder cet argent, qui ne devrait pas être en leur possession. Ils s’embarrassent dans des affaires si pénibles et si fâcheuses, qu’ils semblent déjà tombés en enfer. Au lieu de suivre les conseils de l’Apôtre, en se contentant de la nourriture et du vêtement que leur fournit le monastère, ils ont voulu devenir riches, et ils tombent dans la tentation, dans les piéges du démon, dans ces désirs nombreux, inutiles et nuisibles, qui conduisent les hommes à la mort et à la perdition ; car l’amour de l’argent est la racine de tous les maux, et ceux qui l’ont s’égarent dans la foi et se livrent à des douleurs sans nombre. (I. Tim., VI, 9, 10.)

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XII. Exemplum cuiusdam tepidi monachi filargyriae laqueis obligati.

Non ignoro quendam, qui semet ipsum autumat monachum sibique (quod est deterius) de perfectione blanditur. qui receptus in coenobio cum a suo moneretur abbate, ne reuolueretur ad illa quae renuntians abdicarat, seseque de radice omnium malorum filargyria terrenisque laqueis expediret, ac, si mallet pristinis passionibus emundari, quibus eum grauissime singulis momentis uidebat urgueri, cessaret adfectare ea quae ne antea quidem possederat, quorum nexibus conpeditus ad purgationem uitiorum suorum sine dubio peruenire non posset, truculento uultu eidem respondere non haesitauit: si tu habes plurimos unde sustentes, me similiter habere cur prohibes?

12. Réponse insolente d’un religieux avare.

Je connais quelqu’un qui se croit religieux, et qui, ce qui est plus triste encore, se flatte d’être parfait. Il a été reçu dans un monastère, et son supérieur l’avertissait de ne plus penser aux choses qu’il avait abandonnées, et de fuir les embarras du monde et l’avarice, qui est la racine de tous les maux. Il lui disait que, s’il voulait se purifier de ses anciennes passions, qui paraissaient le tourmenter encore cruellement et continuellement, il fallait cesser d’aimer ce qu’il ne possédait pas même autrefois, parce que ses désirs l’empêcheraient certainement de se corriger de ses défauts. Cet homme le regarda avec insolence, et ne craignit pas de lui répondre : « Puisque vous avez de quoi nourrir tant de monde, comment me défendez-vous d’avoir aussi quelque chose ? »

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XIII. Quid conferant seniores iunioribus in denudatione uitiorum.

Haec autem nemini uideantur uel superflua uel molesta. nisi enim prius exposita fuerint genera uulnerum et origines causaeque morborum fuerint indagatae, nec infirmis poterit adhiberi congrua medicinae curatio nec ualidis conferri perfectae custodia sanitatis. nam et haec et multo his plura ad instructionem iuniorum solent a senioribus, qui innumeros diuersorum casus ac ruinas experti sunt, in conlatione proferri. quorum multa saepenumero cognoscentes in nobis, ita senioribus exponentibus ac reuelantibus, uelut qui isdem ipsi quoque passionibus pulsarentur, absque confusionis nostrae uerecundia curabamur, cum et remedia pariter et causas infestantium nos uitiorum taciti disceremus. quae nos non fraternitatis ueriti corpus uel obteximus uel praeteriuimus, sed ne forte delapsus liber in manus eorum, qui in hoc proposito minus instituti uidentur, patefaciat inexpertis, quae desudantibus solis ac festinantibus culmen perfectionis adtingere debent esse conperta.

13. Les anciens doivent faire connaître aux jeunes religieux le danger des vices.

Que personne ne trouve ce que je dis mauvais ou superflu. Si on n’expose pas d’abord les différentes sortes de maladies, si on n’explique pas leur origine et leurs causes, il sera impossible de donner les bons remèdes aux malades et de conserver la santé de ceux qui se portent bien. Les supérieurs parlent ainsi et en disent bien davantage pour instruire les novices dans leurs conférences, parce qu’ils savent par expérience dans combien de fautes tombent les religieux. Leurs explications et leurs avertissements nous font souvent reconnaître en nous les mêmes passions qui nous tourmentent, et nous nous en guérissons sans en recevoir de honte, parce que nous apprenons en même temps les causes et les remèdes de nos défauts secrets, dont nous n’aurions pas osé parler par crainte de nos frères. Mais il faut se borner, de peur que si ce livre tombait entre les mains de personnes peu avancées, elles n’y trouvent des choses qui ne conviennent qu’à ceux qui s’efforcent et se hâtent d’atteindre la perfection.

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XIIII. Quibus exemplis morbus filargyriae triplex esse doceatur.

Triplex itaque est huius ualitudinis morbus, qui ab uniuersis patribus aequali detestatione damnatur: unus hic, cuius superius descripsimus labem, qui decipiens miserabiles quosque ea, quae ne ante quidem cum in saeculo degerent possidebant, congerere persuadet: alius qui haec, quae in primordiis suae renuntiationis abiecerant, post haec resumere ac rursum desiderare conpellit: tertius qui initio malo uitiosoque contractus et ab inperfectione incipiens eos, quos semel hoc tepore mentis infecerit, paupertatis ac diffidentiae timore perterritos spoliare se cunctis mundi facultatibus non sinit, eosque pecunias uel substantias, quas utique renuntiantes abicere debuerant, reseruantes ad euangelicam perfectionem numquam peruenire concedit. quarum trium ruinarum exempla etiam in scripturis sanctis inuenimus non leui poena fuisse damnata. nam Giezi ea quae ne ante quidem possederat uolens adquirere non modo gratiam prophetiae possidere non meruit, quam per successionem uelut hereditariam a suo habuit magistro suscipere, uerum etiam e contrario aeterna lepra sancti Helisaei maledictione perfunditur, Iudas autem uolens resumere pecunias, quas antea Christum secutus abiecerat, non solum ad proditionem domini lapsus apostolatus gradum perdidit, sed etiam uitam ipsam communi exitu finire non meruit eamque biothanati morte conclusit, Annanias et Sapphira reseruantes partem quandam ex his quae possederant apostolico ore morte multantur.

14. Il y a trois sortes d’avarice.

Il y a trois sortes d’avarice, pour lesquelles nos Pères ont une égale horreur. La première, dont nous avons déjà parlé, est celle qui égare les malheureux religieux, en leur persuadant d’amasser des biens qu’ils ne possédaient pas même dans le monde. La seconde est celle qui les pousse à reprendre les biens auxquels ils avaient renoncé d’abord. La troisième est celle qui ne leur permet pas de se dépouiller entièrement de leur fortune, parce que leur détachement des choses de ce monde n’est pas parfait, dès le principe, et qu’ils redoutent, pour l’avenir, les privations de la pauvreté. Cet argent ou les choses qu’ils se réservent et qu’ils devraient abandonner, les empêcheront toujours d’atteindre la perfection évangélique.

Nous trouvons, dans les saintes Écritures, des exemples des ces trois chutes qui ont été rigoureusement punies. Giezi voulut acquérir des biens qu’il ne possédait pas auparavant, et non-seulement il ne mérita pas d’obtenir le don de prophétie qu’il pouvait espérer, comme un héritage de son maître, mais, au contraire, il fut condamné par la malédiction d’Élisée à une lèpre incurable. (IV Reg., V, 23.) Judas voulut reprendre l’argent qu’il avait méprisé en suivant le Christ, et non-seulement il perdit, par sa trahison, la dignité d’apôtre, mais il ne mérita pas même une mort naturelle, et termina sa vie par un suicide. Enfin Ananie et Saphire, pour avoir gardé une partie des biens qu’ils possédaient, furent punis de mort par l’organe de Pierre.

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XV. Male renuntians a non renuntiante quo differat.

De his igitur, qui dicentes renuntiasse se huic mundo rursus incredulitate fracti nudari terrenis opibus timent, in Deuteronomio mystice praecipitur: si quis est homo formidolosus, et corde pauido, non egrediatur ad bellum: uadat, et reuertatur in domum suam, ne pauere faciat corda fratrum suorum, sicut et ipse timore perterritus est. hoc testimonio quid euidentius quaeso? nonne manifeste mauult eos scriptura professionis huius nec initium sibimet usurpare nec nomen, quam exhortatione exemploque corrupto etiam alios ab euangelica perfectione reuocare et infideli infirmare terrore? iubetur itaque eis ut discedentes e pugna reuertantur in domum suam, quia non potest quisquam duplici corde bella domini proeliari (uir enim duplex animo inconstans in omnibus uiis suis), et cogitantes secundum illam euangelii parabolam eum, qui cum decem milibus progreditur, contra regem cum uiginti milibus uenientem non posse confligere, adhuc eo longe posito postulent pacem, id est ut ne initium quidem renuntiationis arripiant potius quam tepide eam post exsequentes maiori discrimine semet inuoluant. melius est enim non uouere, quam uouere et non reddere. pulchre autem hic cum decem milibus et ille cum uiginti uenire describitur. amplior enim inpugnantium nos uitiorum numerus est quam uirtutum pro nobis dimicantium. nemo autem potest deo seruire et mamonae, nec ponens quisquam manum suam super aratrum et respiciens retro aptus est regno dei.

15. Le renoncement imparfait est un renoncement inutile.

Pour ceux qui disent avoir renoncé au monde et qui se défient ensuite de la Providence, et craignent de se dépouiller des richesses de la terre, voici ce que recommande le Deutéronome : « Si quelqu’un tremble et a le cœur timide, qu’il ne parte pas pour la guerre, mais qu’il s’en aille et retourne à la maison, de peur qu’il ne communique aux cœurs de ses frères la crainte qu’il éprouve lui-même. » (Deut., XX, 8.) Quoi de plus clair que ce passage ? N’est-il pas évident qu’il vaut mieux ne pas embrasser une profession et usurper un nom, pour éloigner ensuite les autres de la perfection évangélique, par ses paroles et ses mauvais exemples, en affaiblissant leur courage ? Il est commandé à ces lâches de s’éloigner du combat, de retourner à leur maison, parce que celui qui a le cœur timide est impropre aux combats du Seigneur : « L’homme qui a l’esprit partagé est inconstant dans ses voies. » (S. Jacq., I, 8.) Qu’il fasse comme ce roi de l’Évangile qui s’avance avec dix mille hommes, contre un autre qui en a vingt mille. (S. Luc, XIV, 31.) Qu’il comprenne qu’il ne peut résister à l’ennemi et qu’il demande la paix, lorsqu’il est encore loin, c’est-à-dire qu’il ne s’engage pas dans la voie du renoncement, pour la suivre ensuite avec tiédeur et s’y perdre malheureusement. « Il vaut mieux ne rien promettre, que promettre et ne pas tenir. » (Ecclés., V, 4.) Il est bien dit que l’un vient avec dix mille hommes, et l’autre avec vingt mille, car le nombre des vices qui nous combattent est plus grand que celui des vertus qui nous défendent. « Personne ne peut servir à la fois Dieu et les richesses. » (S. Matth., VI, 24.) « Et celui qui met la main à la charrue, et qui regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu. » (S. Luc, IX, 62.)

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XVI. Cuius testimonii se colore tueantur, qui exui facultatibus suis nolunt.

Hi ergo occasionem auaritiae pristinae sibimet intromittere quadam scripturae sanctae auctoritate conantur, quam uitiosiore intellectu interpretantes apostoli, immo domini sententiam corrumpere atque ad suum desiderium gestiunt deprauare. non suam uitam uel intellectum scripturarum sensui coaptantes, sed uim scripturis pro desiderio suae libidinis inferentes consentire eas suis opinionibus uolunt aiuntque scriptum esse: beatius est magis dare quam accipere. cuius interpretatione prauissima eneruatam domini putant illam esse sententiam qua dicitur: si uis perfectus esse, uade uende omnia quae habes et da pauperibus, et habebis thesaurum in caelo, et ueni sequere me, et hoc arbitrantur colore diuitias suas se abicere non debere, beatiores scilicet semet ipsos pronuntiantes, si pristinis suffulti substantiis aliis quoque de earum superabundantia largiantur, dum erubescunt pro Christo gloriosam cum apostolo suscipere nuditatem nec opere manuum nec monasterii parsimonia uolunt esse contenti. quibus superest ut se aut circumuenire nouerint semet ipsos et nequaquam renuntiasse huic mundo diuitiis pristinis incubantes, aut si professionem monachi re atque opere cupiunt experiri, dispersis abiectisque omnibus nihilque ex eis quae renuntiauerant reseruantes cum apostolo glorientur in fame et siti, in frigore et nuditate.

16. Comment ceux qui ne veulent pas se dépouiller de leurs biens colorent leur avarice.

Il y en a qui cherchent à justifier leur retour à l’avarice par l’autorité de la sainte Écriture ; ils interprètent mal les paroles de l’Apôtre ou plutôt de Notre-Seigneur ; ils les altèrent et les plient à leurs désirs, parce que ce n’est pas leur vie et leur esprit qu’ils veulent soumettre aux sens de l’Écriture, c’est la vérité qu’ils voudraient violenter pour servir leur passion et prouver leurs erreurs. Ils disent qu’il est écrit : « Il est plus heureux de donner que de recevoir. » (Act., XX, 35.) Et ils s’imaginent, par une interprétation coupable, affaiblir cette parole du Christ : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel : venez ensuite et suivez-moi. » (S. Matth., XIX, 21.) Ils prétendent, sous ce prétexte, qu’ils ne doivent pas abandonner leurs richesses, puisqu’ils seront plus heureux de se servir de leurs biens pour soulager les autres de leur superflu. Ils rougissent d’embrasser avec l’Apôtre une pauvreté glorieuse pour l’amour du Christ, et ils ne veulent pas se contenter du travail de leurs mains et de la vie simple du monastère. Leur seule chance de salut est de reconnaître qu’ils se trompent eux-mêmes et qu’ils ne renoncent pas au monde, tant qu’ils restent attachés à leurs biens. S’ils désirent réellement et sincèrement pratiquer la vie religieuse, ils doivent tout rejeter et mépriser sans rien réserver de ce qu’ils ont abandonné, pour pouvoir se glorifier, comme l’Apôtre, dans la faim et la soif, dans le froid et la nudité. (II Cor., XI, 27.)

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XVII. De renuntiatione apostolorum et ecclesiae primitiuae.

Quasi uero et ille similiter non potuerit facultatibus pristinis sustentari, qui se non ignobilem etiam in huius mundi ordine fuisse testatur, cum se adserit a natiuitate ciuis Eomani dignitate praelatum, si hoc esse ad perfectionem commodius iudicauisset, et illi qui Hierosolymis, cum essent possessores agrorum aut domorum, uendentes omnia nihilque sibi ex his penitus reseruantes adferebant pretia eorum et ponebant ante pedes apostolorum, non potuerint necessitatem corporis sui facultatibus propriis sustinere, si hoc perfectius fuisset ab apostolis iudicatum uel ipsi esse utilius probauissent : sed uniuersas simul abicientes substantias maluerunt labore proprio uel conlatione gentium sustentari. de quorum sumptu sanctus apostolus ad Bomanos scribens suumque eis in hoc ministerium praedicans ac subtiliter eos ad hanc conlationem prouocans ait: nunc uero proficiscar Hierusalem ministrare sanctis. conplacuit enim Macedoniae et Achaiae conlationem aliquam facere in pauperes sanctorum qui sunt Hierusalem. conplacuit enim, et debitores sunt eorum: quoniam si spiritalium eorum participes factae sunt gentes, debent et in carnalibus ministrare eis. ad Corinthios quoque horum sollicitudinem similiter gerens monet eos, ut ante aduentum suum conlationem, quam ad usus eorum mittere disponebant, sollicitius praepararent: de collectis autem quae fiunt in sanctis, sicut ordinaui ecclesiis Galatiae, ita et uos facite. unusquisque uestrum per unam sabbati thesaurizet apud semet ipsum recondens quod ei bene placuerit, ut non cum uenero tunc collectae fiant. cum autem uenero, quoscumque probaueritis per epistulas, hos transmittam perferre gratiam uestram in Hierusalem. et ut eos ad largiorem prouocaret conlationem, infert: quodsi dignum fuerit ut et ego eam, mecum ibunt, id est si talis fuerit oblatio uestra, quae mea quoque mereatur prosecutione deferri. ad Galatas quoque, cum praedicationis ministerium cum apostolis partiretur, hoc idem se depectum cum Iacobo, Petro et Iohanne testatur, ut licet praedicationem susciperet gentium, pauperum tamen qui erant Hierosolymis nequaquam sollicitudinem curamque respueret, qui propter Christum uniuersis rebus suis renuntiantes spontaneam subierant egestatem: et cum uidissent, inquit, gratiam dei quae data est mihi Iacobus et Cephas et Iohannes, qui uidebantur columnae esse, dextras dederunt mihi et Barnabae societatis, ut nos inter gentes praedicaremus, ipsi autem in circumcisionem: tantum ut pauperum memores essemus. quam rem omni sollicitudine se testatur inplesse dicens: quod etiam sollicitus fui hoc ipsum facere. qui igitur sunt beatiores? utrumnam hi qui nuper de numero gentium congregati nec praeualentes euangelicam perfectionem conscendere adhuc suis substantiis inhaerebant, in quibus magnus fructus apostolo ducebatur, si saltim ab idolorum cultu et fornicatione et suffocatis et sanguine reuocati fidem Christi cum suis facultatibus suscepissent, an illi qui euangelicae satisfacientes sententiae crucem domini cotidie portantes nihil sibi de propriis facultatibus superesse uoluerunt? cumque ipse beatus apostolus uinculis et carceribus obligatus seu uexatione itineris inpeditus et ob haec consuetam uictus substantiam parare, ut erat solitus, suis manibus non occurrens a fratribus se, qui de Macedonia uenerant, supplementum suae necessitatis adserit accepisse (nam quod mihi, inquiens, deerat subpleuerunt fratres qui uenerunt a Macedonia, et ad Philippenses ipse referens: scitis enim et uos, Philippenses, quia in principio euangelii, quando profectus sum a Macedonia, nulla mihi ecclesia communicauit in ratione dati et accepti nisi uos soli, quia et Thessalonicam et semel et bis in usum mihi misistis), erunt secundum istorum sententiam, quam mente tepida conceperunt, et isti beatiores apostolo, quia de suis inueniuntur ei substantiis inpertisse? quod amens quilibet dicere non audebit.

17. Du renoncement des Apôtres et des premiers chrétiens.

Saint Paul ne pouvait-il pas vivre de ses anciens biens, puisqu’il prouve qu’il n’avait pas une position obscure dans le monde, en déclarant que, par sa naissance, il avait l’honneur d’être citoyen romain (Act., XXII, 27) ? et il l’eût fait s’il l’eut jugé plus facile pour arriver à la perfection.

Ceux qui, à Jérusalem, possédaient des champs, des maisons, les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des disciples, sans rien se réserver (Act., IV, 34) ; ne pouvaient-ils pas subvenir eux-mêmes à leurs besoins, s’ils n’avaient jugé plus parfait le contraire, et s’ils ne l’avaient trouvé plus utile par leur propre expérience. Ils préféraient renoncer à tout et ne plus vivre que de leur travail et des aumônes étrangères. Saint Paul, en écrivant aux Romains, leur parle de ces aumônes qu’il est chargé de recueillir, et il provoque adroitement leur générosité, en disant : « Je vais maintenant à Jérusalem pour assister les saints ; car ceux de Macédoine et d’Achaïe ont bien voulu faire une quête pour les saints de Jérusalem qui sont pauvres. Ils l’ont fait avec empressement, et c’était justice. Les nations qui ont eu part à leurs richesses spirituelles, ne doivent-elles pas les secourir dans leurs besoins temporels ? » (Rom., XV, 26.)

Et lorsqu’il écrit aux Corinthiens il leur témoigne la même sollicitude pour les pauvres, et il les avertit de préparer, avant son arrivée, les aumônes qu’il désire leur envoyer : « Quant aux aumônes qu’on recueille pour les saints, faites ce que j’ai ordonné aux églises de Galatie. Que chacun de vous mette à part, le premier jour de la semaine, ce qu’il voudra bien donner, afin qu’on n’attende pas mon arrivée pour faire la quête. Et, lorsque je serai venu, j’enverrai, avec des lettres de recommandation, ceux que vous aurez choisis porter vos charités à Jérusalem. » (I Cor., XVI, 1.) Et, pour que la quête soit plus abondante, il ajoute : « Si la chose mérite que j’y aille moi-même, ils viendront avec moi. » C’est-à-dire si vos offrandes sont assez considérables pour que je doive les accompagner. Dans son Épître aux Galates, lorsqu’il partageait avec les Apôtres le ministère de la prédication, il déclare qu’il a promis à Jacques, à Pierre et à Jean, de ne jamais, tout en prêchant les gentils, abandonner le soin des pauvres qui étaient à Jérusalem et qui avaient renoncé à tous leurs biens, à cause du Christ, pour embrasser la pauvreté volontaire. « Et comme ils voyaient, dit-il, la grâce de Dieu qui m’était accordée, Jacques, Pierre et Jean, qui semblaient les colonnes de l’Église, nous donnèrent la main à Barnabé et à moi en signe d’union, et il fut convenu que nous prêcherions les gentils et qu’ils prêcheraient les circoncis. Ils nous recommandèrent seulement de ne pas oublier les pauvres, ce que j’ai eu grand soin de faire. » (Gal., II, 9.)

Quels étaient les plus heureux ceux qui, parmi les gentils, ne pouvaient atteindre la perfection, qui restaient attachés à leurs biens, et sur lesquels l’Apôtre croyait avoir beaucoup gagné, s’ils s’éloignaient du culte des idoles, de la fornication, du sang et de la chair étouffée, et s’ils croyaient au Christ, en gardant leurs richesses, ou bien ceux qui, pour obéir à l’Évangile, portaient chaque jour la croix du Maître, et ne voulaient rien garder de ce qu’ils possédaient ?

Le bienheureux Apôtre lui-même, souvent empêché par les chaînes, la prison et les voyages de pourvoir à ses besoins, comme il en avait l’habitude, par le travail de ses mains, déclare qu’il a reçu des frères de Macédoine ce qui lui était nécessaire : « Les frères qui sont venus de Macédoine, ont pourvu à ce qui me manquait. » (II Cor., XI, 9.) Il écrit aussi aux Philippiens : « Vous savez, mes frères, qu’au commencement de ma prédication, lorsque je suis parti de Macédoine, nulle autre église ne m’a fait part de ses biens, et c’est vous seuls qui m’avez envoyé deux fois, à Thessalonique, ce dont j’avais besoin. » (Philip., IV, 15.) Les cœurs lâches qui interprètent si mal l’Écriture, croiront-ils que ces peuples étaient plus heureux que saint Paul, parce qu’ils l’assistaient de leurs biens ? Quelqu’un serait-il assez déraisonnable pour oser le dire ?

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XVIII. Quod, si apostolos imitari uelimus, non debeamus nostris definitionibus uiuere, sed illorum exempla sectari.

Quamobrem si euangelico praecepto uolumus oboedire et apostoli ac totius ecclesiae illius primitiuae seu patrum, qui uirtutibus ac perfectioni eorum nostris temporibus successerunt, imitatores exsistere, non nostris definitionibus adquiescamus, de hoc tepido ac miserabili statu perfectionem nobis euangelicam pollicentes, sed illorum sectantes uestigia circumuenire nosmet ipsos minime studeamus et ita monasterii disciplinam institutionemque pariter expetamus, ut in ueritate renuntiemus huic mundo, nihil ex his quae contempsimus infidelitate nos retrahente seruantes, cotidianum uictum non recondita pecunia, sed opere proprio conquiramus.

18. Nous ne devons pas suivre le relâchement de notre époque, mais les exemples des Apôtres.

Si nous voulons obéir au précepte de l’Évangile et devenir les imitateurs de l’Apôtre, des chrétiens de la primitive Église, et des Pères qui ont donné, jusqu’à nos jours, l’exemple de toutes les vertus, ne nous arrêtons pas à ces interprétations qui nous promettent la perfection de l’Évangile dans un état de tiédeur et de relâchement, mais suivons les traces des vrais modèles. Veillons beaucoup sur nous-mêmes et embrassons la règle et l’esprit du monastère, en renonçant sincèrement au monde. Ne soyons pas infidèles et ne gardons rien de ce que nous avons méprisé. Ne comptons pas pour notre pain de chaque jour sur de l’argent conservé, mais gagnons-le par notre travail.

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XVIIII. Sententia sancti episcopi Basili aduersus Syncletium prolata.

Fertur sententia sancti Basili Caesariensis episcopi ad quendam prolata Syncletium tali quo diximus tepore torpentem. qui cum se renuntiasse diceret huic mundo, quaedam de propriis facultatibus sibimet reseruauit, nolens exercitio suarum manuum sustentari et humilitatem ueram nuditate et operis contritione monasteriique subiectione conquirere. et senatorem, inquit, Syncletium perdidisti et monachum non fecisti.

19. Belle sentence de saint Basile.

On rapporte un mot de saint Basile, évêque de Césarée, à un ancien sénateur qui avait la maladie dont nous parlons. Il se vantait d’avoir renoncé au monde ; mais il avait gardé quelque chose de ses biens, parce qu’il ne voulait pas gagner sa vie en travaillant et acquérir l’humilité véritable par la pauvreté, la fatigue et la soumission à ses supérieurs. « Vous avez cessé d’être sénateur, lui dit saint Basile, mais vous n’êtes pas devenu moine. »

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XX. Quam ignominiosum sit a filargyria superari.

Itaque si agonem spiritalem certare legitime cupimus, hunc quoque perniciosum hostem a nostris cordibus extrudamus: quem quantum superare non magnae uirtutis est, tantum ab eodem uinci ignominiosum plenumque dedecoris. a potente enim elidi, licet sit in deiectione dolor et gemitus in amissione uictoriae, tamen quodammodo de aduersarii robore uictis nascitur consolatio: sin uero et inimicus exilis et genus conluctationis infirmum, ultra deiectionis dolorem confusio turpior et ignominia detrimento grauior infertur.

20. Combien il est honteux de se laisser vaincre par l’avarice.

Si nous voulons triompher dans nos combats spirituels, il faut chasser cet ennemi dangereux de nos cœurs. S’il n’y a pas une grande gloire à le surmonter, il y a une grande honte à s’en laisser vaincre. Lorsque nous sommes terrassés par un ennemi puissant, nous souffrons de notre défaite et nous gémissons d’avoir perdu la victoire. Nous trouvons cependant une sorte de consolation, en pensant à la force de notre adversaire. Mais si l’ennemi est faible et le combat peu dangereux, la honte vient s’ajouter à la douleur de la défaite, et notre déshonneur est plus grand que notre perte.

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XXI. Quemadmodum superanda sit filargyria.

De quo haec erit summa uictoria triumphusque perpetuus, ut, quemadmodum dicitur, ne minuto quidem nummo conscientia monachi polluatur. inpossibile namque est eum, qui uictus in exigua stipe concupiscentiae semel in corde suo radicem susceperit, non maioris desiderii protinus incendio conflagrari. tamdiu namque miles Christi uictor ac securus cunctaque cupiditatis inpugnatione erit externus, donec initia concupiscentiae huius hic nequissimus spiritus in eius corde non seuerit. quapropter cum in cunctis generibus uit-iorum generaliter serpentis caput oporteat obseruari, in hoc praecipue diligentius conuenit praecaueri. quod si fuerit intromissum, sua materie conualescens ipsum sibimet uehementiora suscitabit incendia. ideoque non solum pecuniarum cauenda possessio, uerum etiam uoluntas ipsa de animo penitus extrudenda. non enim tam effectus filargyriae uitandus est quam affectus ipsius radicitus amputandus: nihil enim proderit pecunias non haberi, si uoluntas in nobis fuerit possidendi.

21. Comment il faut résister à l’avarice.

Le moyen de remporter toujours la victoire est de ne jamais souiller sa conscience avec le moindre argent. Il est impossible que celui qui se laisse vaincre une seule fois par le plus petit désir en ce genre, et qui donne ainsi entrée à l’avarice dans son cœur, n’en ressente bientôt les plus violentes tempêtes. Le soldat de Jésus-Christ sera victorieux et tranquille, tant que l’ennemi perfide n’aura pas jeté en lui les germes de cette passion. Si, dans les autres vices, il faut prendre garde à la tête du serpent, c’est surtout pour celui-là qu’il faut redoubler d’attention. Car, dès qu’il sera introduit, il grandira de lui-même, et tout deviendra matière au plus terrible incendie. Il faut non-seulement ne pas posséder de l’argent, mais encore en bannir le désir et la pensée ; ce ne sont pas tant les effets de l’avarice qu’il faut éviter, que les convoitises qu’il faut déraciner. A quoi nous servirait de ne pas avoir de richesses, si nous avions le désir d’en posséder ?

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XXII. Quod possit quis etiam non habens pecunias filargyrus iudicari.

Possibile namque est etiam non habentem eas nequaquam filargyriae morbo carere nihilque ei prodesse beneficium nuditatis, quia cupiditatis uitium resecare non ualuit, paupertatis bono non uirtutis merito delectatus et necessitatis onere non sine cordis languore contentus. quemadmodum etiam corpore non pollutos euangelicus sermo pronuntiat corde moechatos, ita pecuniae quoque pondere minime sarcinatos affectu ac mente cum filargyris condemnari possibile est: occasio enim eis habendi defuit, non uoluntas, quae semper apud deum solet magis quam necessitas coronari. itaque festinandum nobis est, ne in uanum laborum nostrorum emolumenta depereant. miserabile namque est paupertatis ac nuditatis exitus tolerasse, fructus uero earum cassae uoluntatis uitio perdidisse.

22. On peut être avare sans rien posséder.

Il est bien possible que celui qui n’a rien soit cependant tourmenté par l’avarice. A quoi sert d’embrasser la pauvreté, si l’on ne sait pas bannir les désirs coupables, si on aime les avantages du renoncement plus que le mérite de la vertu, et si on se contente de quelques privations qu’on ne supporte pas même avec courage ? L’Évangile nous apprend qu’on peut être pur de corps, et commettre cependant l’adultère dans son cœur. (S. Matth., V, 28.) De même, sans avoir le moindre argent, on peut, par ses convoitises, mériter la condamnation des avares. C’est l’occasion et non la volonté qui a manqué pour faire comme eux, et c’est toujours la volonté et non la nécessité que Dieu récompense. Appliquons-nous donc à ne pas perdre le fruit de nos peines. N’est-il pas déplorable de souffrir les épreuves de la pauvreté, et d’en détruire les mérites par la faute de notre volonté ?

23

XXIII. Exemplum de Iuda.

Uis nosse quam perniciose, quam noxie fomes iste, nisi fuerit diligenter excisus, ad eius interitum qui eum conceperit fruticet et omnigenis pullulet ramunculis uitiorum? respice Iudam apostolorum numero deputatum, quia noluit serpentis huius caput letale conterere, qualiter eum suo ueneno peremerit et concupiscentiae laqueis inretitum ad quam abrupti praecipitii crimen inpegerit, ut redemptorem mundi et humanae salutis auctorem triginta argenteis persuaserit uendere. qui nequaquam esset ad tam scelestum proditionis facinus deuolutus, si non filargyriae morbo fuisset infectus, nec dominicae negationis reus sacrilegus extitisset, nisi prius solitus fuisset creditos sibi loculos conpilare.

23. Exemple de Judas.

Si vous voulez savoir combien cette malheureuse passion se développe et multiplie d’espèces de vices, si on ne la détruit pas entièrement, lorsqu’elle s’empare de nous, voyez Judas, qui avait été choisi pour apôtre : il a négligé d’écraser la tête du serpent, et il a été atteint de son venin mortel. Dans quel abîme l’avarice ne l’a-t-elle pas fait tomber, puisqu’elle lui a persuadé de vendre pour trente deniers d’argent le Rédempteur du monde, l’Auteur de notre salut ? Il n’eût jamais commis une si odieuse trahison sans les tentations de l’avarice, et il ne se serait jamais rendu coupable d’un si grand sacrilége, s’il ne s’était pas habitué d’abord à garder quelque chose de l’argent qui lui était confié.

24

XXIIII. Quod filargyria nisi nuditate uinci non possit.

Inmane satis et euidens tyrannidis huius exemplum, quae semel, ut diximus, animae captiuatae nullam permittit honestatis regulam custodire nec ulla quaestus adiectione satiari. finis enim rabiei huius non diuitiis, sed nuditate conquiritur. denique cum hic ipse ob hoc loculos dispensationi pauperum deputatos suae potestati creditos accepisset, ut saltim pecuniarum abundantia satiatus concupiscentiae suae modum inponeret, in tantum copia earum in abundantiorem fomitem cupiditatis exarsit, ut iam non loculos clancule conpilare, sed ipsum dominum uenundare maluerit. uniuersas enim diuitiarum moles rabies cupiditatis huius exsuperat.

24. L’avarice ne peut être vaincue que par un entier dépouillement.

Cet exemple suffit pour montrer la tyrannie de cette passion. Dès qu’elle s’empare de l’âme, elle ne lui permet plus de garder aucune règle d’honnêteté, et de satisfaire par quelque chose la soif qui la dévore. Car ce ne sont pas les richesses qui apaisent l’avarice, c’est le dépouillement de tout qui peut la guérir. Judas peut-être avait été choisi pour garder l’argent destiné aux pauvres, afin qu’il fût arrêté dans ses désirs par l’abondance de ces aumônes ; mais ces richesses qui lui étaient confiées ne firent qu’enflammer sa convoitise, et il ne se contenta plus de dérober secrètement l’argent des pauvres, il alla jusqu’à vendre son divin Maître. Toutes les richesses de la terre sont incapables de contenter l’avarice.

25

XXV. De exitu Annaniae et Sapphirae et Iudae, quem filargyria inpellente subierunt.

Denique princeps apostolorum his eruditus exemplis, sciens habentem quippiam cupiditatis frena non posse moderari nec finem eius in parua summa magnaue consistere, sed in sola uirtute nuditatis, Annaniam et Sapphiram, quorum superius fecimus mentionem, quia sibi quippiam de sua facultate seruauerant, morte multauit, ut interitum, quem ille ultro sibi pro reatu dominicae proditionis intulerat, hi pro mendacio cupiditatis exciperent. quanta in hoc quoque facinoris ac supplicii similitudo concurrit. ibi filargyriam proditio, hic falsitas subsecuta est. ibi ueritas proditur, hic mendacii crimen admittitur. licet enim operis eorum dissimilis uideatur effectus, unus tamen finis in utroque concurrit. ille namque refugiens paupertatem resumere quae abiecerat concupiuit, hi, ne fierent pauperes, de substantia sua, quam aut apostolis offerre fideliter aut totam dispergere fratribus debuerant, quiddam retinere temptauerunt: et idcirco utrubique sequitur mortis damnatio, quia utrumque crimen de filargyriae radicibus pullulauit. itaque si in eos, qui non alienas concupierunt substantias, sed propriis parcere temptauerunt, nec habuere desiderium adquirendi, sed reseruandi tantummodo uoluntatem, processit tam seuera sententia, quid censendum de his, qui numquam possessas pecunias cupiunt congregare et nuditatem coram hominibus praeferentes affectu concupiscentiae coram deo diuites conprobantur?

25. De la mort d’Ananie, de Saphire et de Judas, causée par l’avarice.

Le Prince des Apôtres, instruit par cette expérience, reconnut que celui qui conserve quelque chose ne peut modérer son avarice et la satisfaire par de petites ou par de grandes sommes, et que c’est la seule vertu de la pauvreté qui pourra le guérir. Aussi Ananie et Saphire, dont nous avons parlé plus haut, furent-ils punis de mort parce qu’ils avaient gardé une partie de leurs biens. Ils moururent pour un mensonge que leur avait inspiré l’avarice, et Judas s’était lui-même donné la mort pour expier la trahison de son Maître. N’y a-t-il pas dans leurs crimes et leur châtiment une ressemblance ? Dans Judas, l’avarice conduit à la trahison ; dans les autres, elle produit la dissimulation. Le premier trahit la Vérité même ; les seconds commettent un mensonge : et, quoique les effets de leurs actes soient différents, ils ont tous le même but. Celui-ci craint la pauvreté et veut reprendre ce qu’il avait abandonné. Ceux-là, pour ne pas devenir pauvres, veulent garder une partie de leurs biens qu’ils devaient offrir aux Apôtres et distribuer entièrement à leurs frères. Ils sont tous punis de mort pour des crimes dont le principe a été l’avarice. Si une sentence si rigoureuse frappe ceux qui n’ont pas désiré le bien des autres, mais qui ont cherché à garder quelque chose du leur, qui n’ont pas pensé acquérir, mais qui ont voulu seulement conserver, que doit-on craindre pour ceux qui veulent amasser des richesses qu’ils n’avaient pas dans le monde, qui paraissent pauvres devant les hommes et qui seront trouvés malheureusement riches devant Dieu, à cause de leurs coupables désirs ?

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XXVI. Quod filargyria lepram animae inferat spiritalem.

Qui secundum similitudinem Giezi spiritu ac mente leprosi esse noscuntur, qui mundi huius caducas pecunias concupiscens inmundae leprae contagione respersus est. per quam nobis euidens reliquit exemplum, omnem animam cupiditatis labe pollutam spiritali uitiorum lepra respergi inmundamque apud deum perenni maledictione reputari.

26. L’avarice est une lèpre pour l’âme.

Ces personnes contractent la lèpre de l’âme, comme Giezi eut la lèpre du corps pour avoir désiré des richesses périssables. Dieu en fit un exemple frappant qui montre que toute âme souillée par l’avarice est couverte de la lèpre de tous les vices, et devient impure et maudite devant lui.

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XXVII. Testimonia de scripturis, quibus perfectionem desiderans edocetur non resumere quae renuntians abdicauit.

Igitur si perfectionis desiderio dimittens omnia secutus es Christum dicentem tibi: uade uende omnia quae habes et da pauperibus, et habebis thesaurum in caelo, et ueni sequere me, quid missa super aratrum manu respicis retro, ut eiusdem domini uoce pronuntieris non esse aptus regno caelorum? super tectum euangelici culminis stabilitus quid descendis tollere aliquid de domo tua, ex his uidelicet quae antea contempsisti? constitutus in agro atque operatione uirtutum substantia mundi, qua te renuntians spoliasti, quid recurrens niteris reuestiri? si uero paupertate praeuentus nihil quod dimitteres habuisti, multo minus adquirere debes quod nec antea possedisti. ob id enim ita domini beneficio praeparatus es, ut expeditior ad eum nullis pecuniarum laqueis inpeditus adcurreres. uerumtamen nullus in hoc egens frangatur: nemo est enim qui non habeat quod dimittat. uniuersis renuntiauit facultatibus mundi, quisquis affectum possidendi eas radicitus amputauit.

27. La sainte Écriture prouve que le religieux ne doit plus rien désirer.

Si le désir de la perfection vous a fait tout quitter pour suivre le Christ qui vous a dit : « Allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel ; venez et suivez-moi » (S. Matth., XIX, 21), pourquoi, après avoir mis la main à la charrue, regardez-vous en arrière ? (S. Luc, IX, 62.) Ne montrez-vous pas vous-mêmes, selon la parole du Seigneur, que vous n’êtes pas propre au royaume du ciel ? Vous êtes montés sur le toit de l’Évangile, et vous en descendez pour prendre dans votre maison des choses que vous aviez d’abord méprisées. (S. Luc, XVII, 3.) Vous êtes dans le champ où s’exerce la vertu, et vous retournez vous revêtir des vêtements dont vous vous étiez dépouillés. Si vous étiez pauvres avant, si vous n’aviez rien à quitter, vous devez bien davantage ne pas acquérir ce que vous n’avez jamais possédé. La grâce de Dieu vous avait prévenus, et vous pouviez plus facilement venir à lui, puisque vous n’étiez pas enchaînés aux richesses de ce monde.

Ce que je dis cependant ne doit pas décourager le pauvre, personne ne l’est au point qu’il n’ait rien à quitter. On renonce à tous les biens du monde, lorsqu’on arrache de son cœur le désir de les posséder.

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XXVIII. Quod aduersus filargyriam uictoria non aliter possit nisi nuditate conquiri.

Haec est igitur de filargyria perfecta uictoria, ut paruissimae cuiuslibet stipis in corde nostro residere non sinamus igniculum, certi quod restinguendi eum non habebimus ulterius facultatem, si quantulamcumque scintillae huius in nobis materiam fouerimus.

28. On ne triomphe de l’avarice qu’en se dépouillant de tout.

La victoire complète sur l’avarice consiste à ne garder aucun désir qui serait comme un feu caché dans notre cœur, bien persuadés que jamais nous ne pourrons parvenir à l’éteindre, si nous en conservons en nous la moindre étincelle.

29

XXVIIII. Quemadmodum possit nuditas a monacho retentari.

Quam uirtutem non alias retinere ualebimus inlibatam, nisi in monasterio consistentes secundum apostolum habentes uictum et uestimentum his contenti fuerimus.

29. En quoi consiste le dépouillement religieux.

Le seul moyen de conserver sans tache la vertu qui lui est opposée, est, selon saint Paul, quand nous sommes dans un monastère, de nous contenter d’avoir la nourriture et le vêtement. (II Tim., VI, 8.)

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XXX. Remedia contra morbum filargyriae.

Damnationem ergo Annaniae et Sapphirae memoriter retinentes horrescamus aliquid ex his reseruare quae renuntiantes penitus abdicare deuouimus. Giezi quoque pertimescamus exemplum, qui ob filargyriae culpam aeterno supplicio leprae multatur, et aliquid ex his quae nec ante possedimus caueamus adquirere. nec non etiam Iudae uel meritum uel exitum formidantes quicquam pecuniae resumere, quam semel a nobis abiecimus, tota uirtute uitemus. super haec omnia considerantes condicionem fragilis incertaeque naturae nostrae caueamus, ne dies domini sicut fur in nocte superueniens maculatam uel uno obolo nostram conscientiam deprehendat, qui omnes fructus nostrae renuntiationis euacuans illud, quod in euangelio diuiti dictum est, ad nos quoque faciat uoce dominica dirigi: stulte, hac nocte animam tuam expetunt a te: quae autem praeparasti, cuius erunt? nihilque de crastino cogitantes numquam nos de coenobii disciplina patiamur auelli.

30. Remèdes contre l’avarice.

N’oublions pas la punition d’Ananie et de Saphire, et craignons de nous réserver quelque chose des biens auxquels nous avons promis de renoncer entièrement. Que l’exemple de Giezi nous fasse aussi trembler, et, puisque la honte d’une lèpre inguérissable a châtié son avidité coupable, gardons-nous d’acquérir des biens que nous n’avons pas possédés. Redoutons également le crime et la mort de Judas, et ne nous attachons en aucune manière à l’argent, une fois que nous l’avons méprisé.

Considérons, par-dessus tout, la triste condition de notre nature faible et incertaine, et veillons pour que le jour du Seigneur ne nous surprenne pas comme un voleur pendant la nuit et ne nous trouve la conscience souillée, ne fût-ce que d’une obole. Nous perdrions tout le fruit de nos sacrifices, et nous mériterions d’entendre ce reproche que Dieu fait au riche dans l’Évangile : « Insensé, cette nuit on te redemandera ton âme ! A qui sera donc ce que tu as gardé. » (S. Luc, XII, 20.) Ne nous inquiétons donc jamais du lendemain, et ne nous laissons jamais détourner de la règle du monastère.

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XXXI. Quod non possit quis filargyriam uincere nisi in coenobio perseuerans, et quemadmodum possit ibidem permanere.

Quod sine dubio nequaquam permittimur inplere, sed ne sub institutionis quidem regula permanere, nisi prius patientiae uirtus, quae non aliunde quam de humilitatis fonte procedit, in nobis fuerit firma soliditate fundata. illa namque nulli commotiones nouit inferre, haec uero inlatas sibi magnanimiter tolerare.

31. Un religieux ne peut vaincre l’avarice qu’en restant dans son monastère, et en pratiquant la patience.

Nous ne pourrions y parvenir et persévérer, même dans l’obéissance, si nous ne nous affermissions d’abord dans la patience qui a l’humilité pour unique principe. L’humilité ne blesse jamais personne, et la patience supporte généreusement le mal que lui font les autres.

Texte latin : De institutis coenobiorum, éd. M. Petschenig, Corpus scriptorum ecclesiasticorum Latinorum 17, Vienne, 1888, relu sur les fac-similés ; sans l’apparat critique. · Traduction française d’E. Cartier († 1887), Institutions de Cassien, Paris, Poussielgue, 1872. Cartier abrège par endroits et ne traduit pas les chapitres X et XI du livre I. Texte du domaine public en France (art. L123-1 du code de la propriété intellectuelle). Transcription et révision : Abbatia Sancti Petri de Curte. Signaler une erreur